Marianne Magazine

T’as le look ma­nif

- Par Va­nes­sa Hou­pert Fashion · Fashion & Beauty · Morocco · Washington · Paris · Bordeaux · FC Girondins de Bordeaux · SNCF · Emmanuel Macron · Rennes · The Flash · Keny Arkana · Gustave Le Bon · J. Barbour and Sons

Quand faut y al­ler, faut y al­ler ! Il est des mo­ments dans la vie où, même re­ti­ré des af­faires, ago­ra­phobe, voire mou du ge­nou, on réa­lise que, si l’on ne s’y colle pas nous-mêmes, per­sonne ne vien­dra dé­fendre notre bif­teck Quelques conseils gla­nés au­près des pros de l’agit prop et des cor­tèges prin­ta­niers pour dé­fi­ler sans se mouiller.

Pape de la psy­cho­lo­gie so­ciale, Gus­tave Le Bon a dit pis que pendre de la foule, ce gros ani­mal mons­trueux, ca­pable « de meurtre, d’in­cen­die et de toutes sortes de crimes ». S’il est im­pré­vi­sible et po­ten­tiel­le­ment violent, l’homme en trou­peau n’en perd pas for­cé­ment toute mo­ra­li­té et se montre par­fois ca­pable « d’actes de dé­voue­ment, de sa­cri­fice et de dés­in­té­res­se­ment très éle­vés, re­con­naît Le Bon, beau­coup plus éle­vés même que ceux dont est ca­pable l’in­di­vi­du iso­lé » (Ex­trait de Psy­cho­lo­gie des foules, PUF). Il est évident que ces ver­tus se dé­ve­loppent d’au­tant plus ai­sé­ment qu’il n’a pas mal aux pieds et ne souffre pas de coups de so­leil ou de déshy­dra­ta­tion…

MÉ­TÉO

« Je re­garde bien le temps la veille et j’em­porte soit un pa­ra­pluie, soit une ca­puche. L’autre fois, j’avais res­sor­ti mon vieux Bar­bour. Il n’y a pas meilleur im­per au monde », nous confie Bru­no Pon­cet, 45 ans, che­mi­not

et se­cré­taire fé­dé­ral chez SUD-Rail. Noëlle, an­cienne ki­né­si­thé­ra­peute sa­la­riée de 67 ans, qui a ar­pen­té les rues le 1er mai der­nier pour dé­non­cer une po­li­tique qui « ne va pas dans le bon sens », est une pré­voyante, elle en­file « plu­sieurs couches au cas où : un gi­let à boutons, un fou­lard, une dou­doune lé­gère, un pon­cho rose de cy­cliste. » Et glisse : « dans le sac à dos, un jean, des chaus­sures de marche, des lu­nettes de so­leil, une

vi­sière et une bou­teille d’eau ».

CHAUS­SURES

Confort, fia­bi­li­té… Nos in­for­ma­teurs plé­bis­citent la chaus­sure plate, bonne bas­ket ou der­by en cuir mou, pour­vu de se­melles douillette­s. Alain, ma­chi­niste de 50 ans et mar­cheur émé­rite pen­dant son temps libre, dé­file avec ses chaus­sures de ran­don­née. Car il n’y a pas que les ki­lo­mètres qu’il faut ava­ler. At­tendre des heures que le cor­tège dé­marre ou, au contraire, être prêt à dé­ta­ler, se faire bous­cu­ler, écra-

ser le gros or­teil par un pro­jec­tile…, il faut avoir en tête ces éven­tua­li­tés fâ­cheuses quand on ouvre son pla­card. Au­cune ma­ni­fes­ta­tion n’est a prio­ri exempte du risque de co­hue, si­non de bas­ton. Si­mon, étu­diant de 19 ans, ne quitte ja­mais ses Dr. Mar­tens hautes à im­po­santes se­melles de crêpe…

SAC

Anne, pro­fes­seur d’es­pa­gnol de 31 ans bi­be­ron­née aux ma­nifs, pré­fère le sac à dos pour « évi­ter d’avoir trop de choses dans les poches, car c’est ga­lère à re­trou­ver quand ça tombe par terre ». Mais Bru­no Pon­cet rec­ti­fie : « Les sacs à dos, je n’aime pas ça, car on est très sou­vent fouillé. » Flo­rence Mon­trey­naud, chienne de garde aguer­rie, pré­fère aus­si dé­fi­ler les mains dans les poches, ou bras des­sus bras des­sous avec ses soeurs de cas­tagne : « Pan­ta­lon, man­teau im­per­méable à ca­puche, chaus­sures confor­tables, pas de sac ; dans la poche, des ti­ckets de mé­tro, la carte d’iden­ti­té en cas de contrôle, et as­sez d’ar­gent pour pou­voir prendre un pot en­suite » (ex­trait de Chaque ma­tin, je me lève pour chan­ger le monde. Du MLF aux chiennes de garde, qua­rante ans de fé­mi­nisme, Ey­rolles, 2014).

ÉLÉ­GANCE

Quand on leur pose la ques­tion du style, la plu­part des pro­tes­ta­taires ré­pondent qu’ils viennent « ha­billés comme tous les jours ». Mais, pour Maï­té, an­cienne in­fir­mière en en­tre­prise, ce n’est pas parce qu’on va en ma­nif que l’on doit se poin­ter en dé­braillé. Avec son top à col rou­lé blanc (« cou­leur de la paix », dit-elle) et son beau gi­let vert (« de l’es­pé­rance »), elle af­firme : « J’ai le droit de bien m’ ha­biller et de me ma­quiller ; ce n’est pas ré­ser­vé à une cer­taine classe d’ar­gent. » Dé­fi­ler sur son 31 peut être un ar­gu­ment de di­gni­té et de cré­di­bi­li­té dans une lutte so­ciale. Bru­no Pon­cet en est très conscient : « Avant, j’y al­lais en sur­vê­te­ment, c’ était pra­tique pour les poches

pro­fondes, mais main­te­nant, avec ma fonc­tion et les ca­mé­ras, je porte un jean. »

COU­LEURS

Plu­sieurs écoles. Le noir a ses adeptes. Beau­coup de ma­ni­fes­tants s’ac­cordent pour dire que c’est la meilleure fa­çon de « s’ano­ny­mi­ser » face aux ap­pa­reils pho­to et aux hé­li­co­ptères qui tournent au-des­sus des têtes. Au risque d’être confon­du avec les sul­fu­reux black blocs ? Pour Florent Cha­pelle, étu­diant de 23 ans porte-pa­role de la fé­dé­ra­tion au­to­ges­tion­naire So­li­daires étu­diants, le sens pé­jo­ra­tif de l’ex­pres­sion « black bloc » est une construc­tion mé­dia­tique. Le noir re­lève « plus de la tac­tique que d’une réelle stratégie », l’idée étant tout bon­ne­ment de ne pas être re­con­nu par les po­li­ciers. Cer­taines fortes têtes as­sument néan­moins la cou­leur de l’anar­chie, comme Marc, étu­diant-cher­cheur ré­vo­lu­tion­naire de 36 ans, avec son look noir éli­mé qu’il qua­li­fie lui-même de « pun­ki­sant ». Mais les cou­leurs vives sé­duisent de plus en plus. Du rose layette de « la ma­nif pour tous » à ce­lui des pus­sy hats tri­co­tés en laine à Wa­shing­ton ou à Pa­ris (dé­tour­ne­ment d’une cou­leur gen­rée dans les marches pour l’éga­li­té femmes-hommes), elles ap­portent un cô­té pa­rade bon en­fant, utile pour mettre l’opi­nion de son cô­té. A SUD-Rail, on opte pour l’écri­ture vert fluo sur le fond noir des tee-shirts, « plus simple à pro­duire pour les four­nis­seurs », dé­crète Bru­no Pon­cet, qui sa­lue par ailleurs les tons fes­tifs mis à la mode par les étu­diants : « Ils viennent avec des te­nues pim­pantes, mettent du rap, ça nous change de l’In­ter­na­tio­nale !»

DÉGUISEMEN­TS

A Bor­deaux, un « pink bloc » vient ré­gu­liè­re­ment in­jec­ter une bonne hu­meur po­tache dans les cor­tèges : les jeunes portent des masques de catch mexi­cain, des col­lants roses en guise de ca­goule sur le vi­sage et des vestes de sur­vê­te­ment heigh­ties. Créé l’an­née der­nière pour re­po­li­ti­ser la Gay Pride, le mou­ve­ment conti­nue sa mo­bi­li­sa­tion sur fond de mu­sique ba­da­boum. Dans un autre genre, Bru­no Pon­cet sa­lue « les col­lègues qui se dé­guisent avec d’an­ciennes cas­quettes blanches de la SNCF ou portent des masques de Ma­cron ». Ap­pa­rem­ment, la mode des clowns re­vient, mais Florent Cha­pelle juge cette mou­vance éco­lo « rin­garde » de­puis la COP21. Sur la ZAD, les dragons chi­nois ont été mieux ac­cueillis.

CASQUE

Le degré de ten­sion po­ten­tiel l’exige par­fois. A Rennes, lors des mo­bi­li­sa­tions contre la loi Tra­vail de 2016, se rap­pelle Florent Cha­pelle, « les pro­vo­ca­tions de la po­lice ont été si vio­lentes que les syn­di­cats pro ont ap­pe­lé à ve­nir cas­qué ». Casque de mo­to, de chan­tier ou de vé­lo : toute coque pro­tec­trice fait l’af­faire. Jean, che­mi­not re­trai­té de 66 ans, est ve­nu ma­ni­fes­ter le 1er mai (pour­tant ré­pu­té pour ses dé­fi­lés po­potes) avec son at­ti­rail de cy­cliste pour « être d’ égal à égal avec ceux qui sont en face et qui sont cas­qués ».

MASQUES

Nantes et la ZAD, tou­jours se­lon Florent Cha­pelle, sont de­ve­nus de vrais « ter­rains d’ex­pé­ri­men­ta­tion des nou­velles armes de po­lice ». Ré­gu­liè­re­ment, il pleut sur Nantes des Flash-Ball, des lan­ceurs de balles de dé­fense (LBD) et des gre­nades la­cry­mo­gènes der­nier cri. La ZAD a alors mis à dis­po­si­tion de tous un fi­chier PDF dif­fu­sant des « conseils pour se sen­tir en confiance ». Contre les gaz la­cry­mo­gènes et ceux à base de poivre de Cayenne, elle dé­con­seille les corps gras qui fixent les gaz sur la peau. Donc, évi­ter les crèmes de jour mais se la­ver le vi­sage et les vê­te­ments avec du sa­von, un agent qui aide à la dis­so­lu­tion des graisses dans l’eau. Le masque à gaz offre une très bonne protection, mais il est illé­gal sans au­to­ri­sa­tion. A la place, la ZAD pré­co­nise un masque de ski ou de plon­gée ou en­core un fou­lard im­bi­bé de vi­naigre, de ci­tron ou de Co­ca pour ai­der à la res­pi­ra­tion, l’aci­di­té fil­trant les gaz. Contre les Flash-Ball, pré­voir de mul­tiples couches de vê­te­ments et des ban­de­roles ren­for­cées (plu­sieurs car­tons par exemple). Contre les ca­nons à eau, une te­nue im­per­méable.

CHAN­SONS

Elles aident à gar­der la pêche. En mode rebelle : I Shot The She­riff, An­ti­so­cial, Guan­ta­na­me­ra, On lâche rien,Un autre monde, Jeune et con, Je veux du so­leil, Stu­pe­flip (rap), la Rage de Ke­ny Ar­ka­na (rap)… En mode hu­mour : les chan­sons dé­tour­nées en slo­gan : «Ya du Me­def dans tous tes choix, dar­la­dir­la­da­da » (sur l’air de Y a du so­leil et des na­nas), « Nous vi­vons sous un Etat po­li­cier, un Etat po­li­cier, un Etat po­li­cier » (sur l’air de Yel­low

Sub­ma­rine)…n

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Le cou­rage n’at­tend pas le nombre des an­nées. Ma­ni­fes­tante à Lille, le 10 mars 2016.RÉ­SIS­TANTE
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CO­PINES DE COM­BAT Bot­tines 1460 en cuir, co­lo­ris Cher­ry Red,Dr. Mar­tens, 170 €. dr­mar­tens.com
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Cen­trales nu­cléaires ava­riées, dé­chets toxiques, mons­truo­si­tés ar­chi­tec­tu­rales, ver­rues diverses, fruits de la cor­rup­tion et/ou de la rin­gar­dise mu­ni­ci­pales : les oc­cases de râ­ler ne manquent pas. PRO­TÉ­GER L’ENVIRONNEM­ENT

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