Marianne Magazine

L’ACTU EX­PLI­QUéE PAR L’HIS­TOIRE

- Par Pierre Fey­del Social Sciences · Paraguay · Julius Caesar · William Welch · Rome · Empire · Pompey · United States Senate · Paris · Italy · Egypt · Spain · Suetonius · Epistle to the Romans · Tiber · Ostia · Solon · Tiberius · Solon

Le blé, re­ve­nu uni­ver­sel à la ro­maine

Cé­sar se­rait-il de re­tour à Rome, quand le Mou­ve­ment 5 étoiles, dé­sor­mais pre­mier par­ti d’Italie, pro­pose de dis­tri­buer un re­ve­nu de ci­toyen­ne­té ? L’an­none dis­tri­buée à la plèbe n’est pas bien loin. Ce n’était pas une au­mône, mais un ins­tru­ment de pou­voir.

Cé­sar au pou­voir s’oc­cu­pait de tout : d’oc­troyer des terres à ses fi­dèles lé­gion­naires, de leur dis­tri­buer des ses­terces, du blé et de l’huile, de mo­di­fier le ca­len­drier, d’of­frir au peuple des jeux de toutes sortes, com­bats de gla­dia­teurs ou com­bats na­vals, mais aus­si des re­pré­sen­ta­tions théâ­trales. Les guerres ci­viles s’épuisent. Le dic­ta­teur se veut bienveilla­nt. Sué­tone, his­to­rien et bio­graphe, au­teur de la Vie des douze Cé­sars, qui na­quit vers 70 après Jé­sus-Ch­rist, note, à sa fa­çon pu­re­ment fac­tuelle, froide et pré­cise : « Il fit re­cen­ser le peuple, non pas sui­vant l’usage, ni dans le lieu ha­bi­tuel, mais dans chaque quar­tier, par les pro­prié­taires d’îlots, et sur les 320 000 plé­béiens qui re­ce­vaient du blé de l’Etat, il en re­tran­cha en­vi­ron 150 000. En outre, pour qu’à l’avenir le re­cen­se­ment ne pût faire naître de nou­veaux troubles, il éta­blit que chaque an­née, pour rem­pla­cer les morts, le prê­teur ti­re­rait au sort par­mi les plé­béiens qui n’au­raient pas été ins­crits. »

Cé­sar n’in­ter­vient pas là sur un do­maine an­nexe, né­gli­geable de l’ad­mi­nis­tra­tion de ce qui est en­core la Ré­pu­blique ro­maine. Les plé­béiens en ques­tion pro­fitent d’une dis­tri­bu­tion gra­tuite de blé, d’une al­lo­ca­tion en na­ture qui fait d’eux les bé­né­fi­ciaires d’une sorte de re­ve­nu uni­ver­sel d’exis­tence. Les paie­ments en den­rées diverses sont cou­rants dans l’An­ti­qui­té. Rome taxe les ter­ri­toires conquis en cé­réales, en huile, en vin. L’or, l’ar­gent, les mon­naies diverses ne sont pas les seuls moyens de payer l’im­pôt… ou de re­ce­voir des sub­ven­tions. En l’oc­cur­rence, il s’agit de dis­tri­bu­tion gra­tuite de fro­ment, car l’ap­pro­vi­sion­ne­ment de Rome est un sou­ci ma­jeur des consuls comme des em­pe­reurs. Si la ville gronde parce qu’elle craint la fa­mine, l’émeute n’est pas loin. Et l’idée que la ca­pi­tale du monde ci­vi­li­sé puisse être en proie à de tels désordres n’est tout sim­ple­ment pas conce­vable pour les Ro­mains et en­core moins pour ceux qui les di­rigent.

Ediles cé­réa­liers

Tite-Live ra­conte ces temps diff­fi­ciles à l’aube de l’ins­tau­ra­tion de l’Em­pire : « Nos mal­heurs com­men­cèrent par la fa­mine, soit que l’an­née eût été peu fa­vo­rable aux biens de la terre, soit que l’at­trait des as­sem­blées et des villes eût fait né­gli­ger la culture : on l’at­tri­bue à ces deux causes. Tan­dis que les pa­tri­ciens ac­cu­saient le peuple de pa­resse, les tri­buns ac­cu­saient les consuls de mau­vaise foi et de né­gli­gence… Il fal­lut se conten­ter de ré­gler les pri­va­tions ; on for­ça les ci­toyens à dé­cla­rer le blé qu’ ils avaient, à vendre le sur­plus de ce qui leur était né­ces­saire pour un mois ; on di­mi­nua la ra­tion des es­claves et on li­vra à la fu­reur du peuple les mar­chands de grains et l’on ob­tint de ces ri­gou­reuses me­sures d’autres ré­sul­tats que de consta­ter le mal sans le sou­la­ger. Un grand nombre de plé­béiens ayant per­du tout es­poir. Plu­tôt que de traî­ner leur vie dans ces tour­ments, ils se voi­lèrent la tête et se pré­ci­pi­tèrent dans le Tibre. » Même si le sui­cide n’a pas, dans l’An­ti­qui­té, la charge culpa­bi­li­sa­trice que le chris­tia­nisme lui fe­ra por­ter, on fré­mit.

Si la ville craint la fa­mine, l’émeute n’est pas loin. Et l’idée que Rome soit en proie aux désordres n’est pas conce­vable pour les Ro­mains.

Il est vrai qu’à Rome le blé est à la base de la nour­ri­ture. On concocte une bouillie épaisse très pri­sée. Le gruau de fro­ment est cuit dans de l’eau pure. La cuis­son ache­vée, on y ajoute du lait pour for­mer une crème épaisse. Cette puls fa­ba­ta (au­tre­ment dit im­pro­pre­ment : bouillie de fèves) est très ap­pré­ciée. Bien sûr, on cuit aus­si des ga­lettes de pain.

Tite-Live a 14 ans lorsque Cé­sar, après avoir vain­cu les fils de Pom­pée en 45 avant Jé­sus-Ch­rist, est nom­mé par le Sé­nat « se­cond fon­da­teur » de Rome. Le voi­ci seul au som­met du pou­voir. Et l’une de ses pre­mières dé­ci­sions est non seule­ment de faire re­cen­ser avec ri­gueur les ayants droit aux dis­tri­bu­tions gra­tuites de blé, comme on l’a vu, mais aus­si de nom­mer des édiles cé­réa­liers char­gés ex­clu­si­ve­ment du ra­vi­taille­ment en blé de la ci­té. Le terme d’an­none (an­no­na) qui re­couvre à l’ori­gine les ac­ti­vi­tés de col­lecte de trans­port des pro­duits né­ces­saires à l’ali­men­ta­tion des Ro­mains, fi­ni­ra par sur­tout si­gni­fier la dis­tri­bu­tion de ces pro­duits. Une sa­crée af­faire qui né­ces­site une sa­crée or­ga­ni­sa­tion.

Deux mil­lions d’es­to­macs

A la fin du IIe siècle avant Jé­sus-Ch­rist, Rome compte sans doute 400 000 ha­bi­tants. Cent-trente ans plus tard, elle au­rait at­teint le mil­lion. Sous l’Em­pire, sa po­pu­la­tion au­rait ap­pro­ché les 2 mil­lions. Pour mé­moire, rap­pe­lons que la ville de Pa­ris n’at­teint le mil­lion d’ha­bi­tants qu’en 1850. Pour nour­rir une telle ag­glo­mé­ra­tion, il faut y ache­mi­ner au moins 1 750 000 hec­to­litres de blé par an. Or l’extension du pou­voir de Rome, pas­sée de simple ci­té du la­tium au sta­tut de ca­pi­tale d’un monde qui s’or­ga­nise au­tour de la Mé­di­ter­ra­née, a né­ces­si­té que les sources d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en vivres de la ville, d’abord li­mi­tées aux pro­vinces d’Italie, se di­ver­si­fient et s’étendent de plus en plus loin. La Sar­daigne et la Si­cile n’y suf­fisent plus. Il faut al­ler cher­cher le blé en Egypte, dans le reste de l’Afrique, en Es­pagne. Et il faut l’ache­mi­ner, le pro­té­ger des pi­rates, le sto­cker. L’an­none va conduire à dé­ve­lop­per les routes, le port d’Os­tie, une flotte ci­vile et mi­li­taire d’im­por­tance, des sites de sto­ckage et de dis­tri­bu­tion. L’an­none, c’est toute une éco­no­mie, des mil­liers de gens: les ma­gis­trats de la Ré­pu­blique, des hauts fonc­tion­naires de l’Em­pire et toute une armée d’es­claves et d’af­fran­chis.

En amont de ces re­ve­nus uni­ver­sels en na­ture, toute une ad­mi­nis­tra­tion a été mise en place. Re­dou­tables or­ga­ni­sa­teurs, les Ro­mains savent s’y prendre.

En fait, la dis­tri­bu­tion gra­tuite ou à vil prix du blé a com­men­cé avec les Gracques en 125 avant Jé­sus-Ch­rist. L’ini­tia­tive fait par­tie des ten­ta­tives de ces deux tri­buns de la plèbe de ré­for­mer le sys­tème so­cial ro­main. Une idée plu­tôt de gauche, en somme.

Mais elle va bien en­ten­du être dé­voyée par des hommes po­li­tiques sou­cieux de po­pu­la­ri­té pour des rai­sons bas­se­ment dé­ma­go­giques et qui vou­dront faire de la dis­tri­bu­tion gra­tuite un moyen de s’at­ti­rer les fa­veurs du peuple plu­tôt que de contri­buer à son bien-être.

L’al­le­mand Tho­mas Momm­sen, his­to­rien, ju­riste, épi­graphe et phi­lo­logue, prix No­bel de lit­té­ra­ture en 1902, dans sa mo­nu­men­tale His­toire ro­maine pu­bliée en 1854 n’a pas de mots as­sez durs pour condam­ner ce type d’at­ti­tude. Il ra­conte : « Aux édiles, par exemple, il avait ap­par­te­nu de tout temps de veiller au cours mo­dé­ré du prix des cé­réales : ils avaient la sur­veillance des Jeux. Or, voi­ci qu’ à ce pro­pos com­mence à se réa­li­ser l’ef­frayante sen­tence pro­cla­mée plus tard par un em­pe­reur : “A ce peuple il faut du pain et des jeux.” » Grâce aux ar­ri­vages im­menses et gra­tuits de blé en­voyés soit par les prê­teurs pro­vin­ciaux pour l’ap­pro­vi­sion­ne­ment du mar­ché de Rome, soit par les pro­vinces elles-mêmes, ja­louses de se faire bien consi­dé­rer au­près de quelques ma­gis­trats de la mé­tro­pole, les édiles, dès le mi­lieu du Ier­siècle avant Jé­sus-Ch­rist, se sont mis en si­tua­tion de li­vrer à vil prix au peuple le pain dont il a be­soin. « Com­ment vou­lez-vous, s’écri­ra Ca­ton, que la foule en­tende en­core rai­son ? Le ventre n’a pas d’oreilles. » Et l’ins­tau­ra­tion des ce­rea­lia en avril, les fêtes de Cérès, déesse des Mois­sons et de la

Des ma­gis­trats de la Ré­pu­blique, des hauts fonc­tion­naires de l’Em­pire et une armée d’es­claves et d’af­fran­chis – toute une éco­no­mie –, pour ali­men­ter Rome en Blé.

Fé­con­di­té, n’ar­range rien, se­lon les dé­fen­seurs de la ver­tu ci­toyenne qui veut que l’on ne cherche pas à cor­rompre le peuple.

Tho­mas Momm­sen en convient, la dis­tri­bu­tion gra­tuite de blé au­quel tout ci­toyen ro­main a droit se­lon sa si­tua­tion fi­nan­cière et so­ciale n’est pas qu’un pri­vi­lège po­li­tique ac­cor­dé par les Gracques au peuple. Il s’agit d’ai­der les plus pauvres. Un de­voir de so­li­da­ri­té que Cé­sar va ins­tal­ler une fois pour toutes et dont l’Etat ro­main se­ra le ga­rant. Les Athé­niens, avec les lois de So­lon et de ses suc­ces­seurs, avaient émis l’idée que la ci­té a le de­voir de prendre en charge les plus dé­mu­nis. Momm­sen conclut à pro­pos de cette obli­ga­tion de so­li­da­ri­té : « Avant lui [Cé­sar], elle était pour l’Etat un far­deau et une honte. Par lui, elle n’est plus qu’un de ces éta­blis­se­ments de bien­fai­sance, comme il s’en voit tant de nos jours, où la cha­ri­té in­fi­nie de l’ homme lutte corps à corps avec les in­fi­nies mi­sères de l’ hu­ma­ni­té. » En réa­li­té, l’his­to­rien ne se contre­dit pas. Il condamne les li­bé­ra­li­tés privées aux buts dou­teux, mais il rend hom­mage aux dé­ci­sions pu­bliques qui ins­taurent la so­li­da­ri­té.

Et l’Em­pire va ren­for­cer en­core l’an­none en tant qu’ins­ti­tu­tion éta­tique. Car c’est l’Em­pe­reur lui­même qui est res­pon­sable de­vant les ci­toyens de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment de Rome et des dis­tri­bu­tions. Qu’elles soient gra­tuites ou pas. En 6 après Jé­susCh­rist, la fa­mine me­nace la ci­té. Jus­qu’alors, Au­guste s’est conten­té d’amé­na­ger le sys­tème ins­tau­ré par la Ré­pu­blique. Cette fois, il va se li­vrer à une vé­ri­table ré­forme. Il a dé­jà nom­mé un pré­fet des vi­giles, pré­fet de po­lice char­gé de la sé­cu­ri­té des Ro­mains. Il va faire de même pour la sé­cu­ri­té ali­men­taire en nom­mant un pré­fet de l’an­nonne. Il pren­dra ses fonc­tions en l’an 8.

Le ci­ment de la so­cié­té ro­maine ?

C’est un homme de confiance qui ne rend compte qu’à l’Em­pe­reur. Il est is­su de l’ordre équestre, c’est un che­va­lier, un noble. Ce haut fonc­tion­naire reste en place au­tant de temps que son maître le dé­cide. Il a des com­pé­tences fi­nan­cières et ju­ri­diques. C’est lui qui doit né­go­cier avec mar­chands et ar­ma­teurs, avec une connais­sance ai­guë des prix du mar­ché. Deux sé­na­teurs l’as­sistent pour la dis­tri­bu­tion. Il ne s’agit, pour ces no­tables, que de fonc­tions ad­mi­nis­tra­tives. Si tout va bien, si les Ro­mains sont sa­tis­faits, tout le mé­rite en re­vient à l’Em­pe­reur. Si­non, on peut tou­jours chan­ger de pré­fet. En fait, le poste bé­né­fi­cie­ra d’une éton­nante sta­bi­li­té : trois pré­fets en un de­mi-siècle. Il y au­ra quelques crises d’ap­pro­vi­sion­ne­ment sous Ti­bère, en 19 et en 31, mais aus­si sous Claude, en 51.

Pour bé­né­fi­cier des dis­tri­bu­tions gra­tuites, il fal­lait être un homme libre. Un vrai ci­toyen ro­main qui ira tous les mois cher­cher ses ki­los de grain. Le sys­tème, avec quelques va­riantes, per­du­re­ra jus­qu’à la fin des em­pires d’Orient et d’Oc­ci­dent. Il se­ra même éten­du à des dis­tri­bu­tions d’huile d’olive, de viande de porc, de vin. Au XVIIe siècle, la pa­pau­té re­met l’an­none au goût du jour dans ses états.

Même s’il ne s’agit que de dis­tri­bu­tion de grain et même si elle n’est pas to­ta­le­ment uni­ver­selle, l’an­none est bel et bien un com­plé­ment de re­ve­nu ac­cor­dé à ceux qui en au­raient le plus be­soin. La so­li­di­té de la so­cié­té ro­maine était sans doute aus­si à ce prix. Les Ro­mains avaient non seule­ment in­té­gré l’idée que les plus riches de­vaient ai­der les plus pauvres, mais aus­si que la puis­sance pu­blique de­vait y mettre la main et se por­ter ga­rante de cette dis­tri­bu­tion. Une idée qui ex­plique la modernité du monde ro­main, la fa­çon dont il a in­fluen­cé le mode de vie de nombre de peuples. Dont le nôtre.

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en per­sonne est res­pon­sable de­vant les ci­toyens de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment de Rome et des dis­tri­bu­tions. (Ta­bleau de Pierre-Paul Ru­bens, ca. 1625.)JULES Cé­SAR

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