Marianne Magazine

LA CHRO­NIQUE de Ré­gis Jauf­fret

- Marcel Proust · Marguerite Duras · Gérard Collomb · France · Albert Camus · Philip Roth · Collège de France · Ministry of Culture and National Patrimony

Le cen­drier d’Al­bert Ca­mus

Je ne par­le­rai ni de Phi­lip Roth ni de Tom Wolfe ni de Clé­ment Ros­set pour me faire par­don­ner de ne pas les avoir fleu­ris de leur vi­vant. Cette fa­çon de dire du bien des gens dans leur dos me ré­pugne. Et puis elle porte mal­heur, la mort. Une ru­meur court que chez les gi­tans on fait mine d’ou­blier les dé­cé­dés jus­qu’à ne ja­mais pro­non­cer leur nom. On dit aus­si qu’on brûle leur rou­lotte gar­nie de tous les ob­jets qui pour­raient rap­pe­ler leur pas­sage ici-bas. Une lé­gende sans doute. Les écri­vains sont de drôles de gi­tans ig­ni­fu­gés avec leurs livres sus­cep­tibles de s’at­tar­der dans les bi­blio­thèques, les gre­niers et les mé­moires nu­mé­riques. La plu­part des oeuvres se sont dé­jà éva­po­rées au mo­ment où leur au­teur ca­lanche, d’autres s’at­tardent un peu. De toute fa­çon, les livres se­ront tous ex­ter­mi­nés le jour où l’es­prit hu­main au­ra as­sez évo­lué pour se pas­ser du lan­gage. En fait de morts, je ne veux de contact qu’avec des morts de de­main ou d’après-de­main, avec leurs pa­roles qui sortent brû­lantes de leur bouche, leur peau qui fris­sonne sous la pulpe des doigts et leur coeur qui tic­taque comme une montre à quartz dont la pile n’est pas en­core tout à fait usée. Au lieu de com­mé­mo­rer les grands écri­vains morts, ce se­rait tel­le­ment plus gai de fê­ter la nais­sance d’un grand écri­vain du fu­tur en­core à l’état de nour­ris­son, et de lui of­frir so­len­nel­le­ment en ca­deau de bien­ve­nue une écri­toire élec­tro­nique aux touches de dia­mant et de pierres de cou­leur.

L’ac­tuel da­laï-la­ma a été dé­tec­té à l’âge de 2 ans.

Rien ne nous em­pê­che­rait au­jourd’hui d’en­voyer notre mi­nistre de la Culture par les champs et par les grèves cher­cher les bam­bins qui dans trois ou quatre dé­cen­nies por­te­ront de concert la dis­tinc­tion en­viée de plus grand écri­vain fran­çais vi­vant – car PGEFV est un titre si convoi­té qu’à chaque gé­né­ra­tion ils sont plé­thore à croire qu’ils le portent. Ce n’est sû­re­ment pas si dif­fi­cile pour une édi­trice de for­ma­tion de re­pé­rer dans les squares, les crèches et jusque dans les salles d’at­tente des pé­diatres, les pe­tits Proust ser­rant à pleines gen­cives une ma­de­leine do­rée – telles ces têtes de porc aux­quels des char­cu­tiers fa­cé­tieux clouent le bec avec une pomme d’api pour dé­co­rer leur vi­trine. Elle dé­tec­te­ra ai­sé­ment les bé­bés Hu­go, car ils sont équi­pés dès la nais­sance d’une barbe si longue et si four­nie qu’on les roule de­dans comme dans un lange. Quant aux pe­tits Si­me­non, on les re­con­naît dès l’écho­gra­phie à leur pipe dont ils en­fument l’uté­rus.

Mais voi­là des mé­thodes bien ob­so­lètes.

Cette mi­nistre char­ge­ra plu­tôt nos bio­lo­gistes de nous mi­ton­ner les PGEFV de de­main en mé­lan­geant l’ADN de Mar­gue­rite Du­ras – fa­cile à cap­tu­rer en pro­cé­dant au grat­tage de ses ma­nus­crits sur les­quels on dit qu’elle a beau­coup sué – à ce­lui de Fran­çois Mau­riac dont on pos­sède en­core une dent, et à ce­lui d’Al­bert Ca­mus is­su de ses mé­gots dont on dit que l’ins­ti­tut Mé­moires de l’édition contem­po­raine (Imec) conserve un plein cen­drier. Le pro­duit de ces ma­ni­pu­la­tions se­ra por­té neuf mois du­rant par des gue­nons pour rap­pe­ler aux PGEFV qu’ils des­cendent du singe tout au­tant que l’aus­tra­lo­pi­thèque et Gé­rard Col­lomb. On édu­que­ra ces sa­lo­piots au Col­lège de France qui – réa­li­sant ain­si un siècle et de­mi plus tard le rêve de Mac-Ma­hon – se­ront en­fin pour­vus de dor­toirs.

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