Marianne Magazine

CY­RIL HANOUNA VS YANN BARTHÈS LA DIA­GO­NALE DU PAF

- PAR STÉPHANE BOU ET LU­CAS BRE­TON­NIER France · Cyril Hanouna · Twitter · TF1 · Princess Juliana International Airport · Saint Martin · Saint Martin · Bolloré Group · Patrick Sébastien · Yann Moix · Jean-Luc Mélenchon

“Quo­ti­dien”, pré­sen­té par Yann Barthès sur TMC, et “TPMP”, ani­mé par Cy­ril Hanouna sur C8, n’ont rien en com­mun, car­tonnent au­près de pu­blics dif­fé­rents et des­sinent deux images éloi­gnées de la France.

Dans l’an­cien monde, la France se di­vi­sait entre la gauche et la droite, le La­rousse et le Pe­tit Ro­bert, les Nuls et les In­con­nus… Au­jourd’hui, il faut choi­sir entre Yann Barthès et Cy­ril Hanouna. Les ani­ma­teurs les plus cé­lèbres du mo­ment règnent sur la case reine dite de l’acces prime-time (avant la messe du 20 heures) aux com­mandes de « Quo­ti­dien » (l’hé­ri­tier du « Pe­tit Jour­nal ») sur TMC pour le pre­mier, et de « Touche pas à mon poste » (TPMP) sur C8 pour le se­cond. Sur la sai­son 2017-2018, leurs au­diences se si­tuent res­pec­ti­ve­ment à 1,3 et 1,4 mil­lion de té­lé­spec­ta­teurs. Chaque jour, les courbes fluc­tuent lé­gè­re­ment. Et leur in­fluence est grande : Hanouna, grâce à ses 6 mil­lions d’abon­nés sur Twit­ter. Yann Barthès, qui n’a pas de compte Twit­ter, grâce à des re­lais mé­dia­tiques puis­sants (le Monde, les In­rocks, Té­lé­ra­ma…).

A part le suc­cès, tout les sé­pare. « Quo­ti­dien » est un talk-show d’in­fo à l’amé­ri­caine : pré­sen­ta­teur en cos­tard, re­por­tages, hu­mour bien tem­pé­ré. Les in­vi­tés en pro­mo s’y bous­culent pour se faire tam­pon­ner le la­bel co­ol « Quo­ti­dien » sur leur CV. « TPMP » est un joyeux dé­fou­loir ré­gres­sif dans le­quel neuf chro­ni­queurs, vé­ri­tables per­son­nages de té­lé-réa­li­té, dé­battent sur l’ac­tua­li­té des mé­dias mais par­ti- cipent aus­si à des jeux po­taches (comme ré­pondre à un quizz en ayant res­pi­ré de l’hé­lium…). Hanouna est un ba­te­leur re­dou­table, un ani­ma­teur dé­chaî­né, un im­pro­vi­sa­teur hors pair. Barthès, ti­mide, écrit ses textes, as­sume le promp­teur et une cer­taine dis­tance avec ses in­vi­tés. Leurs chaînes se font la guerre : Barthès et sa bande ont quit­té Bol­lo­ré, pa­tron de Ca­nal + et C8, il y a deux ans, pour re­joindre TF1 en y im­por­tant un peu de l’es­prit Ca­nal sur TF1 (quand Cy­ril Hanouna, lui, in­suffle le par­fum po­pu­laire d’un Pa­trick Sé­bas­tien dans le groupe Ca­nal). Ajou­tez à ce­la une pe­tite que­relle d’ego (Cy­ril Hanouna a re­pro­ché à son concur­rent un manque de cou­rage en des termes peu amènes) et vous ob­te­nez la fa­meuse « guerre des ac­cess ».

Cette ba­taille est-elle uni­que­ment com­mer­ciale ou ces deux prog­rammes s’adressent-ils vraiment à deux France ? Les chiffres d’au­dience donnent une pre­mière in­di­ca­tion : les té­lé­spec­ta­teurs de « TPMP » sont plus jeunes, moins ur­bains et moins « CSP + » que ceux de « Quo­ti­dien ». C’est la France bobo contre la France pro­lo ? France d’en-haut contre France d’en bas ?

Loin des ca­ri­ca­tures

« Ce match est trop ca­ri­ca­tu­ral pour être hon­nête. C’est évi­dem­ment plus com­plexe », tem­père Jean-Ma­rie Du­rand, jour­na­liste aux In­rocks, ob­ser­va­teur de la vie des mé­dias et des idées. En ef­fet, Ophé­lie et An­toine, 61 et 71 ans, re­trai­tés de l’Hé­rault, ne sont pas vraiment des bo­bos du ca­nal Saint-Mar­tin. Pour­tant, ils adorent « Quo­ti­dien » (lire les re­por­tages, p. 44). Quant à Ju­lie, 32 ans, mé­de­cin près d’Aixen-Pro­vence, elle ne cor­res­pond pas au por­trait-ro­bot du Fran­çais pro­fond abru­ti par Hanouna. « Je n’aime pas quand on ca­ri­ca­ture les ama­teurs de l’émis­sion de Yann Barthès en bo­bos, peste Ju­lien, 31 ans, Amié­nois en re­cherche d’em­ploi. Je n’en suis pas un, et pour­tant j’adore cette émis­sion. » Chez les ado­ra­teurs de Cy­ril Hanouna, on trouve du beau monde. Yann Moix, écri­vain, réa­li­sa­teur et chro­ni­queur dans l’émis­sion « On n’est pas cou­ché » est ba­ba de Ba­ba (le sur­nom d’Hanouna) : « Son émis­sion est l’une des plus in­té­res­santes au­jourd’ hui. Hanouna est l’hé­ri­tier de Char­lie Heb­do et de “Droit de ré­ponse” : on ne dit pas des choses plus bêtes dans “TPMP” qu’on en di­sait dans l’émis­sion

BARTHÈS A IM­POR­TÉ UN PEU DE L’ES­PRIT CA­NAL à TF1. HANOUNA IN­SUFFLE, LUI, LE PAR­FUM PO­PU­LAIRE D’UN PA­TRICK SÉ­BAS­TIEN DANS LE GROUPE CA­NAL.

de Mi­chel Po­lac. La pipe et les vestes en tweed en moins, c’est le même es­prit. Il y règne une po­ta­che­rie qui fait du bien. On a ac­cusé Hanouna d’ho­mo­pho­bie mais, au contraire, il consi­dère tel­le­ment que l’on est tous pa­reils qu’ il vanne tout le monde sans pré­cau­tion de la même ma­nière. » Pour Di­dier Pour­que­ry, au­teur d’En fi­nir avec l’iro­nie ? (Ro­bert Laf­font), « C’est une ri­go­lade car­na­va­lesque qui met tout le monde au même ni­veau. » Fi­ni la hié­rar­chie, Hanouna met tout le monde à éga­li­té, quitte à lais­ser des chro­ni­queurs ta­per par­fois gra­tui­te­ment sur les élites dans un élan de dé­ga­gisme té­lé­vi­suel.

Promp­teur ou im­pro

Pas éton­nant que Jean-Luc Mé­len­chon soit ar­ri­vé lar­ge­ment en tête (40 %) dans les élec­tions im­pro­vi­sées au sein du pu­blic en mai der­nier. Hanouna jouit d’une pré­somp­tion de sin­cé­ri­té, d’au­then­ti­ci­té. Nor­mal, il s’ha­bille comme tout le monde, dit ce qui lui passe par la tête en di­rect, donc sans filtre, sans « tri­che­rie » pos­sible ! Yann Barthès, lui, en cos­tume, lit sur son promp­teur une émis­sion très écrite et dif­fu­sée avec un quart d’heure de dé­ca­lage. De quoi sus­ci­ter les doutes dans les es­prits les plus mé­fiants : « il y au­rait-il des coupes, du mon­tage ? » Barthès joue moins la carte de l’au­then­ti­ci­té que celle du pro­fes­sion­na­lisme. Il ne re­fuse pas le sys­tème. « Barthès est l’ hé­ri­tier de l’es­prit Ca­nal, avec ce que ce­la sup­pose de po­si­tion de sur­plomb », juge Di­dier Pour­que­ry. En re­ce­vant les stars dans de gen­tilles in­ter­views, le tru­blion

LA FRANCE QUI RE­GARDE “QUO­TI­DIEN” CROIT EN­CORE, MÊME AVEC UN CY­NISME D’AVER­TI, AU SYS­TèME, QUAND CELLE QUI RE­GARDE HANOUNA A Dé­CRO­CHé.

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