Marianne Magazine

LAÏ­CI­TÉ LES OC­CA­SIONS PER­DUES : DE FRAN­ÇOIS HOL­LANDE

Le can­di­dat avait fait de la laï­ci­té le point d’orgue de son pro­gramme. Le pré­sident a cé­dé aux com­pro­mis­sions.

- PA­TRICK KES­SEL, jour­na­liste et es­sayiste, est le pré­sident d’hon­neur du Co­mi­té Laï­ci­té Ré­pu­blique.

En ap­pe­lant à ré­pa­rer le « lien abî­mé » entre l’Eglise et l’Etat, le pré­sident Ma­cron a ral­lu­mé les plus vives inquiétude­s chez les laïques. Son pré­dé­ces­seur à l’Ely­sée au­rait alors de bonnes rai­sons de s’en mordre les doigts, lui qui avait la pos­si­bi­li­té de rendre la loi de 1905 in­vio­lable et qui lais­sa fi­ler cette op­por­tu­ni­té. Dans les Le­çons du pou­voir (1), Fran­çois Hol­lande af­fiche son at­ta­che­ment à la laï­ci­té, « in­dis­pen­sable à la co­hé­sion de notre so­cié­té ». Mais le lec­teur aver­ti s’in­ter­roge sur la réa­li­té du bi­lan : ac­com­mo­de­ments dits « rai­son­nables », ater­moie­ments cou­pables face aux com­mu­nau­ta­rismes, oc­ca­sions per­dues et pro­messes non te­nues.

Au fil de son mandat, Ni­co­las Sar­ko­zy s’était li­vré à une at­taque en règle contre la laï­ci­té. De son suc­ces­seur, les laïques es­pé­raient donc un sur­saut. La laï­ci­té ne consti­tuait-elle pas l’autre terme du pro­jet d’une Ré­pu­blique laïque et so­ciale ? Dans son dis­cours du Bour­get, lors de son pre­mier mee­ting de cam­pagne, le can­di­dat Hol­lande n’avait-il pas choi­si de faire de la laï­ci­té le pre­mier point de son pro­gramme ?

Le temps des pro­messes

Quand Fran­çois Hol­lande ar­rive au pou­voir, la gauche ne le sait pas en­core, mais elle a, hé­las, dé­jà per­du la ba­taille cultu­relle, celle des mots et des idées. Elle en prend conscience dans la dou­leur au len-

ENTRE LA VI­SION COM­MU­NAU­TA­RISTE ET LA VI­SION LAÏQUE, LE POU­VOIR N’A CES­SÉ D’HÉ­SI­TER. ET LE PRÉ­SIDENT HOL­LANDE A CHOI­SI DE NE PAS CHOI­SIR.

de­main des attentats bar­bares de jan­vier 2015. Dans les se­maines qui suivent l’im­mense ras­sem­ble­ment po­pu­laire du 11 jan­vier, des in­tel­lec­tuels et des jour­na­listes prennent la tan­gente. La confu­sion gagne les têtes. « Ils l’avaient quand même un peu cher­ché… » lit-on à pro­pos des ca­ri­ca­tu­ristes de Char­lie, sous des plumes au­tre­fois pro­gres­sistes. Un dis­cours is­su de l’ul­tra­gauche, pour qui l’is­la­misme po­li­tique se­rait en quelque sorte l’hé­ri­tier de la classe ou­vrière dans sa lutte contre le ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé, s’ins­talle dans le dé­bat pu­blic. Ce dis­cours va di­vi­ser pro­fon­dé­ment la gauche et pe­ser sur le pou­voir. Au fil du quin­quen­nat de Hol­lande, nombre de di­ri­geants de gauche ont pré­fé­ré se taire face aux as­sauts su­bis par la laï­ci­té, de crainte, di­saient-ils, de nour­rir la xé­no­pho­bie. En fai­sant les yeux doux au com­mu­nau­ta­risme, ils ont contri­bué à en faire le lit. Et quand la Ré­pu­blique a peur d’elle-même, le po­pu­lisme oc­cupe l’es­pace lais­sé va­cant (2). Et Ma­rine Le Pen ré­colte 11 mil­lions de voix au se­cond tour de la pré­si­den­tielle.

Le temps des ac­com­mo­de­ments

Fran­çois Hol­lande se dit pour­tant conscient des pé­rils que fait pe­ser la mon­tée du com­mu­nau­ta­risme sur la dé­mo­cra­tie. « Dès qu’on s’ éloigne des prin­cipes de la Ré­pu­blique, on fa­vo­rise la consti­tu­tion d’une so­cié­té frac­tion­née, frac­tu­rée en com­mu­nau­tés bien­tôt ri­vales ou hos­tiles. », écrit-il dans son livre.

Il ap­pelle à « une ap­pli­ca­tion ferme de la laï­ci­té qui n’ex­clut pas le dis­cer­ne­ment ». Mais, dans les faits, la loi a conti­nué d’être contour­née et la laï­ci­té, fra­gi­li­sée. Pour­quoi tant de ter­gi­ver­sa­tions, de com­pro­mis qui ré­sonnent comme au­tant de com­pro­mis­sions ? L’Etat a sem­blé im­puis­sant à ga­ran­tir une forme de neu­tra­li­té dans des lieux col­lec­tifs, comme les crèches, les hô­pi­taux, des en­tre­prises, des clubs spor­tifs, et y ga­ran­tir le respect des prin­cipes fon­da­men­taux, en pre­mier lieu, l’éga­li­té entre femmes et hommes.

Ce su­jet em­bar­rasse la gauche, au moins de­puis la pre­mière af­faire du voile au col­lège de Creil, en 1989. Ré­gis De­bray avait pré­ve­nu : « Le droit à la dif­fé­rence dé­bou­che­ra sur la dif­fé­rence des droits. » C’est chose faite. Ce qui est nou­veau, c’est que cette re­ven­di­ca­tion is­sue de l’ex­trême droite est dé­sor­mais por­tée par des voix de gauche. Les plus ra­di­caux dé­noncent car­ré­ment la laï­ci­té comme « co­lo­nia­liste », « is­la­mo­phobe », « ra­ciste ». Le tra­vail de sape qui vise à in­ver­ser le sens des mots a payé. Le com­bat contre le ra­cisme, re­tour­né contre lui-même, cède place à son contraire, le ra­cia­lisme. Le com­bat pour l’éga­li­té entre femmes et hommes et pour l’éman­ci­pa­tion est dé­na­tu­ré au pro­fit d’une cam­pagne en fa­veur d’un « droit à por­ter le voile ».

Sous le quin­quen­nat Hol­lande, la ba­taille idéo­lo­gique a fait rage, et le pou­voir n’a ces­sé d’hé­si­ter. La ligne of­fi­cielle de l’Ob­ser­va­toire de la laï­ci­té, pré­si­dé par Jean-Louis Bian­co, et très for­te­ment contes­tée en in­terne, vi­sait à trans­for­mer la laï­ci­té en une sorte d’oe­cu­mé­nisme in­ter­re­li­gieux pour faire « vivre en­semble » des com­mu­nau­tés grâce à une po­li­tique d’ac­com­mo­de­ments. Mais la Ré­pu­blique n’est pas l’ad­di­tion de com­mu­nau­tés aux droits dif­fé­rents, c’est le ras­sem­ble­ment de tous les ci­toyens.

Il au­rait fal­lu tran­cher. Fran­çois Hol­lande a lais­sé fi­ler, ren­voyant dos à dos Jean-Louis Bian­co et le Pre­mier mi­nistre, Ma­nuel Valls. Entre la vi­sion com­mu­nau­ta­riste et la vi­sion laïque, le pré­sident a choi­si de ne pas choi­sir.

Le temps des oc­ca­sions per­dues

Fran­çois Hol­lande n’a pas vou­lu tou­cher à la loi Carle sur le fi­nan­ce­ment de l’école pri­vée qui au­rait mé­ri­té d’être amé­na­gée. Mais c’est sur­tout une pro­po­si­tion ca­pi­tale de son pro­gramme qui est pas­sée à la trappe : la pro­po­si­tion 46, celle qui am­bi­tion­nait d’ins­crire dans la Consti­tu­tion les deux pre­miers ar­ticles de la loi de 1905 : « La Ré­pu­blique as­sure la li­ber­té de conscience. Elle ga­ran­tit le libre exer­cice des cultes… Elle ne re­con­naît, ne sa­la­rie ni ne sub­ven­tionne au­cun culte. » En confé­rant à ces prin­cipes pleine va­leur consti­tu­tion­nelle, l’in­ten­tion était de don­ner à la Ré­pu­blique les moyens de se pro­té­ger du com­mu­nau­ta­risme et de fer­mer la porte au re­tour du re­li­gieux en po­li­tique. Le re­non­ce­ment de Fran­çois Hol­lande se ré­vèle être une faute quand son suc­ces­seur en ap­pelle au ré­ta­blis­se­ment du lien entre les Eglises et l’Etat !

(1) Les Le­çons du pou­voir, de Fran­çois Hol­lande, Stock, avril 2018.

(2) Ils ont vo­lé la laï­ci­té, de Pa­trick Kes­sel, éd. Jean-Claude Gaw­se­vitch, no­vembre 2011.

 ??  ??

Newspapers in French

Newspapers from France