Marianne Magazine

L’homme que l’Iran ne veut pas voir

Son film “Trois vi­sages” vient d’ob­te­nir le Prix du scé­na­rio au Fes­ti­val de Cannes. Une belle ré­com­pense pour l’Ira­nien Ja­far Pa­na­hi, pri­son­nier de son pays...

- OLI­VIER DE BRUYN

Ja­far Pa­na­hi est in­ter­dit de tour­nage et pri­vé de pas­se­port. Il a même été condam­né à une peine de pri­son en 2010.

Les fes­ti­vi­tés can­noises ont eu lieu sans lui. Op­po­sant de longue date au ré­gime des aya­tol­lahs, le ta­len­tueux Ira­nien Ja­far Pa­na­hi (on lui doit, entre autres, Hors jeu et Sang et or) n’a pas pu se rendre sur la Croi­sette où son nou­veau film, Trois vi­sages, a re­çu le Prix du scé­na­rio.

Une dou­lou­reuse ha­bi­tude pour le met­teur en scène. Tout comme son confrère Mo­ham­mad Ra­sou­lof (Au re­voir, Un homme in­tègre), Pa­na­hi est in­ter­dit de tour­nage et pri­vé de pas­se­port. Il a même été condam­né à une peine de pri­son en 2010 pour « actes et pro­pa­gandes hos­tiles à la Ré­pu­blique is­la­mique d’Iran ». Mo­tifs : sa per­son­na­li­té trop sub­ver­sive aux yeux du ré­gime et ses films qui re­gardent droit dans les yeux les rudes réa­li­tés lo­cales. Pro­té­gé par son sta­tut in­ter­na­tio­nal et par l’ac­cueil ré­ser­vé à ses oeuvres par les grands fes­ti­vals, Ja­far Pa­na­hi, néan­moins, par­vient à contour­ner la cen­sure et conti­nue, avec des moyens fi­nan­ciers ri­di­cules, de tour­ner des films qui ren­seignent sur sa si­tua­tion d’ar­tiste en lutte et sur­tout sur l’Iran d’au­jourd’hui. Trois ans après le triomphe de Taxi Té­hé­ran, 580 000 en­trées en France et Ours d’or au fes­ti­val de Ber­lin, Ja­far Pa­na­hi signe une nou­velle mer­veille d’in­tel­li­gence, de com­ba­ti­vi­té et de ma­lice. Un film où, comme dans tous ses der­niers es­sais, il joue avec les fron­tières du do­cu­men­taire et de l’au­to­fic­tion, en évi­tant à chaque ins­tant la com­plai­sance.

Les pre­miers plans de Trois vi­sages si­dèrent par leur âpre­té. Une ac­trice ira­nienne cé­lèbre re­çoit une vi­déo alar­mante sur son té­lé­phone. Une ado­les­cente qu’elle ne connaît pas lui an­nonce son in­ten­tion de mettre fin à ses jours, car sa fa­mille s’op­pose à son dé­sir de de­ve­nir co­mé­dienne. Hor­ri­fiée, l’ac­trice re­nom­mée se rend dans le vil­lage de l’ado­les­cente pour me­ner l’en­quête. La jeune fille s’est-elle vraiment sui­ci­dée ? S’agit-il d’une ma­ni­pu­la­tion ? Pour ré­pondre à ces questions, elle em­mène avec elle un ami proche qui est aus­si un ci­néaste. Un cer­tain… Ja­far Pa­na­hi. Au gré de ses ren­contres, par­fois co­casses, avec les vil­la­geois, le duo dé­couvre les se­crets de l’ado­les­cente et les dis­si­mu­la­tions d’une communauté li­ber­ti­cide. Les trois vi­sages qui donnent leur nom au film sont tous fé­mi­nins. Ce­lui de l’ac­trice connue, in­car­na­tion d’une cer­taine modernité, qui dé­couvre les réa­li­tés de l’Iran pro­fond. Ce­lui de la jeune fille sui­ci­daire, prête à tout pour fuir un environnem­ent qui in­ter­dit l’éman­ci­pa­tion. Ce­lui d’une troi­sième hé­roïne, en­fin, que l’on n’aper­çoit que fur­ti­ve­ment, mais dont l’ombre plane sur tout le film : une vieille femme, ac­trice avant la ré­vo­lu­tion is­la­mique, et au­jourd’hui mise au ban pour avoir osé « s’ex­hi­ber » dans ses an­nées de jeu­nesse. Ces hé­roïnes luttent pour vivre leur vie et leur com­bat donne lieu à une oeuvre in­so­lente, contem­pla­tive et poé­tique. Hymne à la li­ber­té, ce film in­ven­tif et bou­le­ver­sant se­ra cloué au pi­lo­ri par les au­to­ri­tés ira­niennes qui in­ter­di­ront sa sor­tie dans les salles comme elles ont in­ter­dit celles des films an­té­rieurs de Ja­far Pa­na­hi. Au mieux Trois vi­sages s’échan­ge­ra en DVD et sous le man­teau. En at­ten­dant des jours meilleurs pour la li­ber­té d’ex­pres­sion en Iran…

Trois vi­sages, de Ja­far Pa­na­hi, avec Ja­far Pa­na­hi, Beh­naz Ja­fa­ri, Mae­deh Er­te­ghaie. Sor­tie le 6 juin.

 ??  ??
 ??  ??

Newspapers in French

Newspapers from France