Marianne Magazine

La CFDT veut re­ve­nir dans le jeu

- PAR LAU­RENCE DE­QUAY

Le 29 mai, Laurent Ber­ger était re­çu à l’As­sem­blée par le groupe La Ré­pu­blique en marche (LREM). L’oc­ca­sion, après une an­née de bras de fer avec le pré­sident, de mettre en scène le re­tour de la CFDT au centre du jeu. Une stratégie qu’il de­vra ar­gu­men­ter de­vant des mi­li­tants re­mon­tés contre le gou­ver­ne­ment.

Câ­li­no-thé­ra­pie ou tour­nant du quin­quen­nat ? Ce mar­di 29 mai, les dé­pu­tés de La Ré­pu­blique en marche re­ce­vaient Laurent Ber­ger. Of­fi­ciel­le­ment, pour écou­ter le se­cré­taire gé­né­ral de la CFDT dé­fendre son pro­jet de « co­dé­ter­mi­na­tion à la fran­çaise », don­nant plus d’in­fluence aux re­pré­sen­tants des sa­la­riés dans l’en­tre­prise ; des exi­gences qui pour­raient d’ailleurs trou­ver un dé­but de concré­ti­sa­tion, à l’au­tomne, dans la loi Pacte por­tée par Bru­no Le Maire à Ber­cy. Mais bien d’autres su­jets brû­lants ont été ba­layés. Laurent Ber­ger a af­fi­ché sa vo­lon­té de trou­ver une is­sue à la grève de la SNCF…

« Ha­bile, Laurent joue sa carte », dé­crypte un de ses al­ter ego. La CGT peine à im­po­ser la conver­gence des luttes ? FO a rai­di sa ligne de­puis l’élec­tion de Pas­cal Pa­va­geau ? Les mi­li­tants de l’Un­sa ne sont pas tou­jours dis­ci­pli­nés ? Ber­ger se dé­mène pour re­trou­ver sa po­si­tion d’in­ter­lo­cu­teur pri­vi­lé­gié du gou­ver­ne­ment, qu’il dé­te­nait sous Hol­lande. En stra­tège, il tape dans les mé­dias là où ça fait mal à l’Ely­sée dans l’opi­nion. Dans son der­nier livre, Au bou­lot ! (L’Aube), il dé­cline ses pun­chlines : « La France est gou­ver­née par un pré­sident brillant, éner­gique, qui in­carne

les forts, je lui de­mande pu­bli­que­ment d’ être aus­si le pré­sident des plus fra­giles. L’ équi­libre et l’avenir même de la na­tion sont à cette condi­tion. » Et alors que 50 % des Fran­çais jugent que Ma­cron n’ac­corde pas as­sez de place aux syn­di­cats, le se­cré­taire gé­né­ral du syn­di­cat qui rê­vait d’au­to­ges­tion pi­lonne « l’au­to­ri­ta­risme en po­li­tique comme au tra­vail » et fus­tige « la lo­gique de ver­ti­ca­li­té des­cen­dante qui guette le chef de l’Etat ». Son ob­jec­tif : ame­ner le pré­sident à in­flé­chir sa concep­tion de l’ar­ti­cu­la­tion entre dé­mo­cra­tie po­li­tique et dé­mo­cra­tie so­ciale…

Car Ma­cron can­di­dat a ul­cé­ré la CFDT. La cen­trale, qui cultive des liens as­so­cia­tifs forts et de­meure con­vain­cue que l’Etat est seul ga­rant de l’in­té­rêt gé­né­ral, n’a pas ac­cep­té qu’il ré­duise le rôle des syn­di­cats à la seule dé­fense des in­té­rêts par­ti­cu­liers des sa­la­riés, au ni­veau des branches pro­fes­sion­nelles et des en­tre­prises. Les di­ri­geants de la CFDT le soup­çon­naient, même en cam­pagne, d’être dans la re­vanche à l’en­droit de la CFDT. « La ba­ré­mi­sa­tion des in­dem­ni­tés prud’ ho­males met à mal les mé­ca­nismes nor­maux de la jus­tice. Et, dans les PME, l’em­ployeur a dé­sor­mais les moyens d’im­po­ser ce qu’il veut », ta­clait en­core Ber­ger, après pu­bli­ca­tion des or­don­nances tra­vail.

Le ton monte

Or, fan de la loi Lar­cher de 2007 qui pré­voit la concer­ta­tion des par­te­naires sur tous les su­jets qui les concernent, la CFDT en­tend aus­si que le gou­ver­ne­ment, lors­qu’il les in­vite à né­go­cier un ac­cord, le re­trans­crive fi­dè­le­ment dans la loi. Une ap­proche qui dif­fère de celle de FO et de la CGT. Le ton est donc vite mon­té entre la nu­mé­ro deux de la cen­trale, Vé­ro­nique Des­cacq et Mu­riel Pé­ni­caud lorsque la mi­nistre du Tra­vail a ju­gé dé­ce­vant l’ac­cord ré­for­mant la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle concoc­té par les syn­di­cats et le pa­tro­nat. Ten­sion éga­le­ment au­tour du pro­jet de loi Li­ber­té de choi­sir son avenir pro­fes­sion­nel, où l’Ely­sée a in­clus un compte per­son­nel de for­ma­tion en eu­ros, que les pro­fes­sion­nels jugent in­adap­té… Ré­ponse de la « ber­gère » à Ber­ger, le 27 mai, de­puis Saint-Pé­ters­bourg, sur BFMTV, Em­ma­nuel Ma­cron lui a en­voyé une carte pos­tale : « Les syn­di­cats ne sau­raient se sub­sti­tuer à la re­pré­sen­ta­tion na­tio­nale et la lé­gi­ti­mi­té po­pu­laire, mais j’ai be­soin d’eux pour ani­mer la dé­mo­cra­tie so­ciale. Et je prends en compte leurs re­ven­di­ca­tions », a-t-il dé­cla­ré. Ni une ni deux, après avoir sou­mis à Ma­ti­gnon une qua­ran­taine d’amen­de­ments à la ré­forme de la SNCF, la CFDT a dé­jà trans­mis, sous la plume de My­lène Jac­quot, la se­cré­taire fé­dé­rale fonc­tion pu­blique, ses de­si­de­ra­ta sa­la­riaux pour ces agents. Ju­pi­ter a éga­le­ment fait re­mar­quer à Ber­ger qu’il avait mis de l’eau dans son am­broi­sie, en re­non­çant à « éta­ti­ser » com­plè­te­ment la ges­tion paritaire des caisses de chô­mage (Une­dic). Pour la pla­cer… sous sur­veillance de l’exé­cu­tif. Signe que s’il juge tou­jours les par­te­naires so­ciaux in­aptes à pro­po­ser au pays des ré­formes so­ciales de rup­ture parce qu’ils doivent bâtir un consen­sus, il consen­ti­rait in fine au pa­ri­ta­risme de ges­tion…

Pour conso­li­der ces nou­veaux rap­ports avec le pou­voir, Laurent Ber­ger, qui pi­lonne de bon coeur le Me­def « pleu­reur et lob­byiste », ten­te­ra dès l’été de s’ap­puyer sur le suc­ces­seur de Pierre Gat­taz (Geof­froy Roux de Bé­zieux ou Alexandre Sau­bot, an­cien pré­sident de l’UIMM et né­go­cia­teur so­cial du Me­def). En ef­fet, le pré­sident ayant sa­tis­fait peu ou prou toutes les re­ven­di­ca­tions des pa­trons, ceux­ci sont sus­cep­tibles d’ap­por­ter un sou­tien à la CFDT. L’un d’eux, JeanC­laude Vo­lot, l’an­cien pré­sident de l’AGFPN, le fonds de fi­nan­ce­ment du dia­logue so­cial (123 mil­lions d’eu­ros ver­sés aux par­te­naires so­ciaux en 2016), porte d’ailleurs un ju­ge­ment nuan­cé sur la cen­trale ré­for­miste, in­fluente jusque dans les rangs du pa­tro­nat. « Laurent Ber­ger est très in­tel­li­gent et la CFDT a sou­vent de bonnes idées,dit-il. Las, c’est dans leur mise en oeuvre qu’elle pèche, par ex­cès de com­plexi­té. » Un exemple : lors­qu’il ex­pose la no­tion d’« ex­po­some », « la prise en compte de l’en­semble des expo­sitions su­bies par un sa­la­rié au cours de sa vie pou­vant in­fluen­cer son état de santé et l’ iden­ti­fi­ca­tion des dé­ter­mi­nants de santé comme l’ édu­ca­tion, les condi­tions de vie et de tra­vail », d’au­cuns, ave­nue Bos­quet, ont en­vie de prendre l’air…

Ba­shing am­biant

Pour re­pla­cer la CFDT au centre des ré­formes, le se­cré­taire de la cen­trale syn­di­cale qui a le plus vo­té Ma­cron à la pré­si­den­tielle chan­tonne aus­si une pe­tite mu­sique per­son­nelle qui fait écho aux pro­pos de Ma­cron can­di­dat : « Tout ce qui sur­pro­tège le monde des in­clus et élar­git ce­lui des ex­clus doit être com­bat­tu – c’est le mo­teur prin­ci­pal de mon en­ga­ge­ment mi­li­tant. »

Le 4 juin, ce­pen­dant, Laurent Ber­ger ac­cueille­ra à Rennes des mi­li­tants in­quiets du dé­chi­re­ment du tis­su so­cial du pays, qui re­fusent que les « in­vi­sibles » soient lais­sés de cô­té, si re­prise il y a. Mais aus­si des dé­lé­gués d’en­tre­prise sous pres­sion à me­sure que les em­ployeurs se sai­sissent des dif­fé­rentes or­don­nances tra­vail ou des fonc­tion­naires ré­vol­tés, comme les che­mi­nots, du ba­shing am­biant. « As­sez de ces ex­perts en tout genre, piètres ma­na­gers, confie Syl­vain, en poste à Ber­cy, qui ac­cablent leurs cadres et leurs agents de leur su­pé­rio­ri­té, en désor­ga­ni­sant, le cas échéant, leur tra­vail ». Pour leur dé­ga­ger des pers­pec­tives, Ber­ger les in­vi­te­ra à ré­flé­chir sur deux contrats de tran­si­tion éco­lo­gique et nu­mé­rique. Ré­flé­chir, in­flé­chir, à la CFDT, on adore !

LA CEN­TRALE N’AVAIT PAS AC­CEP­Té QUE LE CAN­DI­DAT MA­CRON Ré­DUISE LE RÔLE DES SYN­DI­CATS À LA SEULE Dé­FENSE

DES IN­Té­RÊTS PAR­TI­CU­LIERS DES SA­LA­RIéS.

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MA­TI­GNON, LE 25 MAI Le se­cré­taire gé­né­ral de la CFDT était re­çu avec les autres re­pré­sen­tants syn­di­caux par Edouard Phi­lippe dans le cadre de la ré­forme de la SNCF.

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