Edouard Louis, l’autoprocla­mé porte-pa­role des prolos

L’au­teur d’“En fi­nir avec Ed­dy Bel­le­gueule” pro­fite des mi­cros ten­dus pour dis­til­ler le dis­cours d’une gauche ra­di­cale aux ac­cents ul­tra­bour­dieu­siens, avec une gran­di­lo­quence dé­con­cer­tante et des ana­lyses par­fois dé­li­rantes.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Lu­cas Bretonnier

L’au­teur d’“En fi­nir avec Ed­dy Bel­le­gueule” pro­fite des mi­cros pour dis­til­ler le dis­cours d’une gauche ra­di­cale aux ac­cents ul­tra­bour­dieu­siens, avec une gran­di­lo­quence dé­con­cer­tante et des ana­lyses par­fois dé­li­rantes.

Vingt-deux per­sonnes ont été contac­tées pour ré­di­ger cet ar­ticle. Six d’entre elles ont re­fu­sé de ré­pondre. Cinq n’ont ac­cep­té de par­ler qu’en off. Un ra­tio éton­nant pour un por­trait d’écri­vain. A for­tio­ri ce­lui d’Edouard Louis, 25 ans, pro­dige ado­ré de la lit­té­ra­ture, ho­mo­sexuel vic­time dans son en­fance de la vio­lence de son pro­lé­ta­riat na­tal, en Pi­car­die. Pour­quoi cette mé­fiance ? Parce que dire du mal d’Edouard Louis, ou de son oeuvre, c’est ris­quer des re­pré­sailles ver­bales. L’au­teur est par­fois sus­cep­tible, mais, sur­tout, il est en­tou­ré de deux « por­te­flingues » cha­touilleux du cla­vier : le phi­lo­sophe et so­cio­logue Di­dier Eri­bon, 64 ans, au­teur en 2009 du sa­lué Re­tour à Reims (Fayard), et Geof­froy de La­gas­ne­rie, 37 ans, lui aus­si phi­lo­sophe. Le pre­mier fut le pro­fes­seur d’Ed­dy Bel­le­gueule à l’uni­ver­si­té, son men­tor. Le se­cond co­écrit avec Edouard Louis ses tri­bunes po­li­tiques. Le duo veille à la ré­pu­ta­tion mo­rale et in­tel­lec­tuelle du pro­té­gé. « Avec Geof­froy et Di­dier, on es­saie de construire une dy­na­mique in­tel­lec­tuelle, col­lec­tive. Ça rend plus fort. La droite est tel­le­ment vio­lente », pré­ci­sait le jeune au­teur dans l’Obs au mois de mai. « Ils sont tout le temps en­semble », té­moigne Jean-Ma­rie Du­rand, spé­cia­liste des idées aux In­rocks, qui suit le trio de­puis long­temps.

Dès qu’une cri­tique pointe le bout de sa plume, ils tirent à vue. Le ma­ga­zine Elle se de­mande si Edouard Louis n’au­rait pas des points com­muns avec Ch­ris­tine An­got ? Eri­bon dé­gaine sur Twit­ter : « Etrange tour­nure lin­guis­tique qui abou­tit à par­ler d’Edouard Louis au fé­mi­nin ! Quand les pul­sions ho­mo­phobes de la presse “fé­mi­nine” la plus vul­gaire viennent sou­te­nir sa sot­tise in­fra­lit­té­raire et an­ti-in­tel- lec­tuelle. » Pas­sons sur la ligne de dé­fense vic­ti­maire consis­tant à ac­cu­ser l’autre de racisme quand il vous cri­tique, la ré­plique reste vi­gou­reuse. « Pour n’avoir pas déliré d’ad­mi­ra­tion sur Edouard Louis, je se­rais ai­grie, sotte, réac­tion­naire, al­liée des bouf­fons… », re­late Josyane Savigneau, ex-ré­dac­trice en chef du Monde des livres, sur Twit­ter. Une confrère, plus ha­bi­tuée aux cours d’as­sises qu’aux sa­lons ger­ma­no­pra­tins, peut en té­moi­gner. Vio­lette La­zard, re­por­ter à l’Obs, au­teur de Big­ma­gouilles (Stock), sur l’af­faire Byg­ma­lion, a don­né, en 2016, la pa­role à Re­da, ac­cu­sé du viol qu’Edouard Louis re­late dans son deuxième ro­man, His­toire de la vio­lence (2016, Seuil) : « J’ai été as­saillie de mes­sages sur les ré­seaux so­ciaux et Di­dier Eri­bon, dans un texte très agres­sif, a pré­ten­du que j’écri­vais des men­songes. Je n’avais ja­mais vu ça, même dans les af­faires plus sen­sibles que je traite ha­bi­tuel­le­ment. »

Pour­quoi sont-ils si mé­chants ? Dif­fi­cile de ne pas évo­quer l’hy­po­thèse d’une tu­meur de l’ego ap­pe­lée le me­lon : Edouard Louis a ven­du plus de 333 000 exem­plaires (toutes édi­tions confon­dues) de son pre-

“POUR N’AVOIR PAS DéLIRé

D’AD­MI­RA­TION SUR éDOUARD LOUIS, JE SE­RAIS

AI­GRIE, SOTTE, RéAC­TION­NAIRE…”

JOSYANE SAVIGNEAU, JOUR­NA­LISTE

LIT­TÉ­RAIRE, SUR TWIT­TER

mier ro­man à seule­ment 21 ans. Il est tra­duit dans 25 pays. Son deuxième livre est mis en scène par Tho­mas Os­ter­meier à Ber­lin et le der­nier Qui a tué mon père frôle les 100 000 exem­plaires un mois après sa sor­tie. Il a si­gné chez l’agent amé­ri­cain An­drew Wy­lie, in­té­grant un cercle fer­mé dans le­quel on trou­vait Phi­lip Roth. Une vraie star des lettres aux exi­gences hol­ly­woo­diennes, comme le prouvent les condi­tions dé­li­rantes re­çues par l’Obs pour pu­blier cer­taines pho­tos : « Que tous les por­traits soient pho­to­sho­pés pour être le plus flat­teurs pos­sible/Seule­ment prendre le cô­té gauche de son vi­sage (de sa pers­pec­tive)/Mettre un filtre (comme Ins­ta­gram) pour adou­cir le tout/ Etre en cou­ver­ture du ma­ga­zine […] /D’autre part, Edouard Louis est pu­bli­que­ment vé­gé­ta­rien et ai­me­rait être sûr, si les pho­tos du ca­fé sont uti­li­sées, qu’on n’ait pas l’ im­pres­sion qu’il mange du ba­con (il a uni­que­ment ac­com­pa­gné, n’a pas man­gé). » « Le seul à avoir le même genre d’exi­gences, c’est Ju­lio Igle­sias », s’amuse un sa­la­rié de l’heb­do.

Mi­li­tan­tisme ma­ni­chéen

Une autre ex­pli­ca­tion à la psy­cho­ri­gi­di­té du trio ? Leur mi­li­tan­tisme achar­né. « Ils sont en com­bat, confirme Jean-Ma­rie Du­rand. Le mot guerre re­vient sou­vent. » Or dans une guerre, il y a deux camps. Et comme ils se disent dans ce­lui du bien, si vous êtes contre eux, c’est que vous êtes du cô­té du mal… CQFD. Et de­puis la sor­tie de Qui a tué mon père (Seuil), Edouard Louis le com­bat beau­coup, le mal : « Ma­cron est quel­qu’un qui dé­teste les pauvres » (Eu­rope 1, le 9 mai) ; « Des gens comme Em­ma­nuel Ma­cron ont du sang sur les mains, car ils pro­duisent la mort d’in­di­vi­dus… On vit dans un Etat as­sas­sin… » (France In­ter, « Boo­me­rang », le 7 mai). Edouard Louis a ap­pe­lé à vo­ter Mé­len­chon l’an der­nier, tout en re­gret­tant le faible poids élec­to­ral de Phi­lippe Pou­tou. Dé­fen­seur des mi­no­ri­tés, Louis et La­gas­ne­rie mar­chaient avec la soeur d’Ada­ma Trao­ré, ce jeune homme noir mort à la suite d’une in­ter­pel­la­tion par les gen­darmes de Per­san (Oise) le 19 juillet 2016. On ne peut que com­pa­tir de­vant la tris­tesse de cette fa­mille et dé­non­cer le fléau des vio­lences po­li­cières. Mais que pen­ser des em­por­te­ments d’Assa Trao­ré, le 26 mai, lors de la « ma­rée po­pu­laire » : « En Afrique, ils vont ren­ver­ser le pré­sident, ils ren­versent le pa­lais. […] Pour­quoi ça ne de­vrait pas se pas­ser comme ça en France ? » Edouard Louis, dans un édito aux In­rocks, évoque de 15 à 20 jeunes gar­çons noirs et arabes tués chaque an­née en France. Li­bé, après en­quête, conclut que le chiffre est sur­es­ti­mé et l’ori­gine eth­nique des vic­times, in­con­nue. « Ils ne se sou­cient pas de la vé­ri­té, ose un émi­nent po­li­to­logue qui pré­fère res­ter ano­nyme. Quand ils disent que la ma­nif du 26 mai, à la­quelle ils par­ti­cipent avec la fa­mille d’Ada­ma Trao­ré, est un tour­nant his­to­rique, c’est gran-

di­loquent, mais, sur­tout, c’est une mé­con­nais­sance de l’his­toire des mou­ve­ments so­ciaux ! »

L’ex­cuse so­cio­lo­gique

Outre l’ar­ro­gance, beau­coup leur re­proche de s’ar­ro­ger le « mo­no­pole du po­pu­laire ». Dé­fendre la veuve et l’or­phe­lin, c’est louable, mais par­ler à sa place, même quand vous êtes, comme notre écri­vain, is­su du Lum­pen­pro­le­ta­riat, ce­la agace. Comme si Edouard Louis fai­sait du cau­che­mar de son en­fance meur­trie la réa­li­té glo­bale du pro­lé­ta­riat fran­çais, dont il se­rait le seul connais­seur. Ren­dons quand même à Ed­dy ce qui re­vient à Ed­dy : son par­cours et son ta­lent lui ont per­mis de dé­crire, avec une ma­tu­ri­té et une vé­ra­ci­té rare, la pau­vre­té. Et il n’est pas im­pro­bable qu’une par­tie des cri­tiques qui lui sont adres­sées viennent du ta­bou qu’il a le­vé : ca­chez ces in­jus­tices que l’on ne sau­rait voir. Re­con­nais­sons aus­si de belles idées dans Qui a tué mon père : « C’est le pro­blème avec les choses vo­lées, comme toi avec ta jeu­nesse, on ne peut pas réus­sir à pen­ser qu’elles nous ap­par­tiennent vrai­ment… » Ce­la étant dit, im­pos­sible de ne pas voir par­fois une ins­tru­men­ta­li­sa­tion obs­cène de la mi­sère. « Ma mère était femme de mé­nage, j’ai grandi en ban­lieue, je ne passe pas mon temps à le crier ! s’em­porte le so­cio­logue Gé­rald Bronner, prof à l’uni­ver­si­té Pa­ris-Di­de­rot. Ce sont des ventriloqu­es qui font dire au peuple ce qu’ils veulent. Et l’en­fer­mer dans un sta­tut de vic­time, c’est du mé­pris. »

Es­prit de Bour­dieu, est-tu là ? Se­lon Gi­selle Sa­pi­ro, so­cio­logue bour­dieu­sienne et di­rec­trice d’études à l’Ehess, Louis et ses amis en sont les dignes hé­ri­tiers : « Edouard Louis a été mon étu­diant à l’Ehess. Il était ex­cellent. Il connais­sait bien Bour­dieu. Tous les trois connaissen­t très bien Bour­dieu. Dans ses ro­mans, Edouard aborde l’au­to­bio­gra­phie par le prisme so­cio­lo­gique. Ces re­la­tions entre lit­té­ra­ture et so­cio­lo­gie ne sont pas nou­velle : Bal­zac, dé­jà, pré­sen­tait ses ro­mans comme études so­cio­lo­giques. L’uni­ver­si­té n’a pas le mo­no­pole du sa­voir sur le so­cial. » Lit­té­ra­ture, so­cio­lo­gie, po­li­tique… Ce mé­lange des genres ne plaît pas à tout le monde. Gé­rald Bronner : « Ce sont les Bog­da­nov de la so­cio­lo­gie ! » L’une de leurs ob­ses­sions est l’ex­cuse so­cio­lo­gique : ad­mettre que cer­tains in­di­vi­dus sont moins res­pon­sables pé­na­le­ment que d’autres, en rai­son de l’en­vi­ron­ne­ment so­cioé­co­no­mique dans le­quel ils ont grandi. « Je trouve plus d’ex­cuses à mon agres­seur qu’au racisme de la po­lice », di­sait Edouard Louis sur Arte au su­jet de son vio­leur, Re­da. Pour eux, la vio­lence exer­cée par les do­mi­nés est la consé­quence di­recte de celle des do­mi­nants. Sans qu’on sache ja­mais vrai­ment qui sont les do­mi­nants et où s’ar­rête la fron­tière entre les deux. « Il faut faire at­ten­tion à ces rai­son­ne­ments glo­baux, pré­vient Gé­rald Bronner, spé­cia­liste des croyances col­lec­tives et des sciences cog­ni­tives. C’est le biais d’agen­ti­vi­té : à voir des in­ten­tions et des causes là où il n’y en a pas, on saute des liens de cau­sa­li­té. Rendre les autres, les do­mi­nants, le Pou­voir avec un grand P de Fou­cault, res­pon­sables, c’est dan­ge­reux. “Les autres font du mal aux miens”, ce genre de phrases conduit des ter­ro­ristes à faire sau­ter les tours du World Trade Cen­ter. »

Louis et consorts ont beau être cri­ti­qués, ils sont re­çus par­tout. « Ce­la s’ex­plique ai­sé­ment, ana­lyse Laurent Jeanpierre, his­to­rien des idées et co­di­rec­teur de La vie in­tec­tuelle en France (2016, Seuil). Trois in­gré­dients dans leur re­cette : l’au­to­fic­tion, genre à la mode de la lit­té­ra­ture ; une vi­sion du monde ins­pi­ré de Bour­dieu, pen­seur très connu ; la pré­co­ci­té d’Edouard Louis, qui en fait un “pe­tit gé­nie” » Suc­cès aus­si outre-At­lan­tique, où le trio donne des confé­rences à Har­vard, in­vi­tés par les co­mi­tés LGBT et étu­diants. Ils ne sont pas les seuls : ac­tuel­le­ment, trois cher­cheurs fran­çais en sciences so­ciales of­fi­cient à l’ins­ti­tut d’études avan­cées de Prin­ce­ton. C’est plus sé­lec­tif. Mais ils ne s’en vantent pas comme Louis, La­gas­ne­rie et Eri­bon. Sa­voir-faire ou faire-sa­voir… Dans la se­conde ca­té­go­rie, Edouard Louis et ses amis sont des cham­pions. « Ce sont des in­tel­los Twit­ter, ils ont vite com­pris le truc », tem­père Jean-Ma­rie Du­rand. « Il a le “j’ac­cuse fa­cile”, per­sifle Frédéric Beig­be­der dans le Fi­ga­ro Ma­ga­zine. Il vient de lan­cer un ap­pel à la ré­vo­lu­tion en cou­ver­ture des In­rocks, pro­prié­té de la banque La­zard [Ma­thieu Pi­gasse] ». Ils sont de plus en plus nom­breux à mo­quer ce ré­vo­lu­tion­naire de sa­lon et ses amis « rebellocra­tes » « C’est une nou­velle opé­ra­tion mé­dia­tique sur la pen­sée de gauche, ana­lyse Arnaud Vi­viant, cri­tique lit­té­raire et ré­dac­teur en chef de la re­vue Charles. Edouard Louis veut être un porte-pa­role des idées de gauche (qui sont les miennes), mais en le li­sant je ne vois pas l’ar­ma­ture in­tel­lec­tuelle. On est dans une pé­riode où les idées de gauche se re­nou­vellent avec, par exemple, le Co­mi­té in­vi­sible, les édi­tions de La Fa­brique ou l’au­teur Na­tha­lie Quin­tane. Edouard Louis et ses amis, re­pré­sentent, eux, une BHLi­sa­tion de cette pen­sée de gauche. » Si le diag­nos­tic se confirme, on n’a pas fi­ni d’en­tendre par­ler d’eux.

“CE SONT DES VENTRILOQU­ES QUI FONT DIRE AU PEUPLE CE QU’ILS VEULENT. ET L’EN­FER­MER

DANS UN STA­TUT DE VIC­TIME, C’EST DU Mé­PRIS.”

GÉ­RALD BRONNER, SO­CIO­LOGUE

“DES IN­TEL­LOS TWIT­TER”, se­lon le jour­na­liste Jean-Ma­rie Du­rand. Plus ver­sés dans le faire-sa­voir que le sa­voir-faire, le trio Eri­bon-La­gas­ne­rieLouis se targue de don­ner des confé­rences.

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