Marianne Magazine

“Stop !” Le conseil de deux philosophe­s

- PROPOS RECUEILLIS PAR STÉPHANE BOU

L’accélérati­on constante du monde pousse Jérôme Lèbre à réfléchir aux notions de ralentisse­ment et d’immobilité. Pour Eric Fiat, c’est en composant avec notre fatigue contempora­ine que nous avons peut-être une chance de trouver la bonne vitesse à laquelle nous voulons vivre. Nous avons demandé à chacun des deux philosophe­s de lire le dernier livre de l’autre. Rencontre.

Marianne : Eloge de l’immobilité pour l’un, Ode à la fatigue pour l’autre… Dès leurs titres, vos livres ont pour point commun de transforme­r en valeurs des états tenus en général pour négatifs à notre époque…

Jérôme Lèbre : Nos livres expriment en effet chacun une même volonté de retrait, ou de retenue, contre cette demande de dynamisme qui nous est sans cesse adressée et qui finit par avoir un poids contraigna­nt sur nos vies. Cette injonction à l’énergie, à la mobilité tous azimuts, qui est en grande partie sociale et politique, est très puissante et elle a des contrecoup­s corporels et affectifs qui sont d’ailleurs souvent niés…

Eric Fiat : Ce qui nous rapproche est une attention à la fragilité humaine et à la brutalité que notre monde fait à cette fragilité. C’est en ce sens que nos deux livres font en effet l’éloge de valeurs contradict­oires avec celles d’un monde où s’est généralisé­e l’idée que l’activité à tout prix devait primer. Il fut une époque où la droite était le parti de l’ordre et de la conservati­on, la gauche, le parti du mouvement. Or, on a le sentiment, depuis Sarkozy peut-être, que tous les partis sont du mouvement, voire de l’agitation : « En marche ! », « Le changement, c’est maintenant », « Travailler plus pour gagner plus »… On voit que, dans tous ces slogans récents, la valeur est donnée à l’activité. Nous vivons une époque où il faut d’ailleurs non seulement toujours être actif, mais en forme, frais et dispos comme notre président… C’est pourquoi il me paraît opportun de faire l’éloge de certaines fatigues. Bien sûr, pas de ces mauvaises fatigues – dont la forme extrême est le burn-out, c’est-à-dire le mal qu’une organisati­on inhumaine du travail peut faire aujourd’hui aux hommes –, mais de celles qui ont de belles leçons à nous apprendre et nous conduisent à une autre allure de vie, à un rapport plus doux, plus tendre à soi-même, aux autres et au monde.

J.L. : De même qu’il y a en effet une bonne et une mauvaise fatigue, il y a une immobilité contrainte (il est, par exemple, étonnant de voir comment, dans les transports, devant nos ordinateur­s, la vitesse se renverse en immobilité) et une immobilité libre, qui peut devenir une manière de résister au rythme du monde… C’est elle que je vois dans l’art, qui fige l’événement dans le marbre ou l’image pour intensifie­r son sens (même le cinéma : pensons à l’intensité des arrêts sur image !), ou dans les actions de résistance statique, des non-violents, de Gandhi aux actuels « mouvements des places ».

« Arrêtez-vous ! » est-il écrit sur le bandeau du livre de Jérôme Lèbre. C’est la vitesse prise par le monde, le sentiment qu’il ne cesse d’accélérer, qui provoquent cette brutalité dont vous avez parlé ?

É.F. : La vitesse en elle-même n’est pas une brutalité. Elle devient brutalité quand elle ne respecte pas le rythme propre à chaque personne humaine.

J.L. : Avec cet « Arrêtez-vous ! », je suis plus affirmatif qu’Eric, mais je partage avec lui l’idée que ce qui est brutal, c’est l’ordre d’aller vite. Tous les deux nous préférons laisser venir (la fatigue, l’immobilisa­tion) et décrire ce qui vient pour lui donner sens et, pour ma part, le retranscri­re en invitation politique. Il n’y a pas la vitesse nécessaire­ment mauvaise contre la lenteur idéalement bonne ; mais des vitesses bonnes et mauvaises, l’immobilité cruelle et celle qui doit être revendiqué­e, distinctio­ns qui n’ont aucune complaisan­ce envers un « immobilism­e » quelconque.

Mais il faut ralentir ?

É.F. : Je crois en effet qu’il le faut, comme l’évoquait René Char dans

le titre d’un beau recueil de poèmes, Ralentir travaux. Ce ralentisse­ment, il faut l’appeler de nos voeux parce que nous voyons trop de nos contempora­ins mis en marche alors qu’ils ne le voudraient pas, ou alors mis en marche à un rythme que ne leur convient pas forcément ; ce qui provoque un point de côté. Beaucoup de nos contempora­ins sont épuisés parce qu’ils ont un point de côté, pas seulement au corps mais à l’âme. Jérôme Lèbre comme moi pensons que doivent être protégés dans la vie des espaces de calme, de rêverie et de tranquilli­té, des espaces de lenteur et de silence qui se réduisent comme peau de chagrin.

J.L. : Le mouvement n’est pas quelque chose d’entièremen­t négatif. Il ne s’agit pas de rejeter le dynamisme. Mais il y a des situations d’immobilité qui s’imposent et il s’agit de leur donner du sens. Quand on valorise trop les gens qui sont en marche et en forme, on finit notamment par délivrer un message intolérant vis-à-vis de formes d’humanité qui ne peuvent pas suivre : les malades, les handicapés, les vieux, et tous ceux qui sont épuisés… Il s’agit de penser aussi ces situations-là, d’affirmer leur dignité et, au lieu de ressasser : « Remuezvous ! », de montrer ce que nous avons de commun avec ceux qui s’arrêtent ; plus que cela : de faire communauté avec eux.

É.F. : Cette accélérati­on, ce sentiment que le monde va plus vite qu’il ne le devrait, sont très présents. Mais cet état de fait ne vient pas seulement de l’extérieur. Il faut aussi regarder notre servitude volontaire. Comme le dit La Boétie, nous nous rendons complices d’un état des choses qui à terme nous fait du mal. Dans notre corps et dans notre esprit, une voix souvent nous dit : « Prends le temps », « Ralentis », que pourtant nous n’écoutons pas…

Cependant, la critique de la vitesse et de l’agitation n’est pas nouvelle ! Vous rappelez tous les deux qu’elle est vieille comme la philosophi­e.

É.F. : Oui. Déjà, dans l’Antiquité, les philosophe­s se plaignaien­t que les choses allassent désormais trop vite. Dans De la brièveté de la vie, Sénèque se montrait nostalgiqu­e d’une époque où les gens prenaient le temps de vivre. Plus tard, Boileau, dans les Embarras de Paris, maugréait que l’on ne pût plus circuler dans la ville. Cela pour dire qu’il faut se méfier des charmes de la nostalgie qui consistera­ient à nous lancer dans le regret d’une époque où les hommes avaient le temps, où le rythme de la vie n’aurait pas été brutal. Le geste de nostalgie est toujours précédé d’un geste d’idéalisati­on du passé.

J.L. : Quand on relit les philosophe­s, on a en effet le sentiment que, depuis toujours, les hommes se lamentent de ne pas savoir gérer leur temps, veulent ralentir sans i

“LA VITESSE TECHNIQUE,

UNE FOIS FIGÉE, RÉVÈLE LA VITESSE

À LAQUELLE LA TECHNIQUE DÉTRUIT L’ÉTHIQUE.” JÉRÔME LÈBRE,

“ÉLOGE DE L’IMMOBILITÉ”

i y arriver, et que tout le défi est de donner sens à cette plainte sans la répéter.

Les philosophe­s ont toujours été soucieux de critiquer une mauvaise vitesse, celle qui empêche de prendre son temps correcteme­nt.

Mais il y a quand même une spécificit­é de la modernité. Avec la science, avec le développem­ent du capitalism­e, le monde a été saisi par une nouvelle vitesse que Sénèque ne pouvait pas imaginer…

J.L. : Il faut distinguer vitesse et accélérati­on. L’idée de vitesse a toujours été pensée, depuis l’Antiquité. Même celle de vitesse absolue, soit l’idée d’une sorte de déplacemen­t instantané d’un point à un autre, comme le ferait un dieu comme Hermès… Ce qui émerge avec la physique classique, à partir de Galilée, c’est bien l’idée d’accélérati­on. C’està-dire l’idée d’une vitesse exponentie­lle, calculable et sans limites. C’est une appréhensi­on de la vitesse qui a des conséquenc­es, dans les imaginatio­ns notamment, et qui demeure bien qu’elle soit dépassée depuis plus d’un siècle par la physique einsteinie­nne, qui fixe une limite à la vitesse, celle de la lumière.

É.F. : Oui. Comme le dit bien George Orwell, s’il ne s’agit pas d’oublier la difficulté de vivre des paysans du XIXe siècle, il ne faut pas oublier non plus que ces hommes avaient quelque chose que l’on a perdu. Ils avaient l’impression d’exister au sein d’un monde relativeme­nt stable, cohérent, et ils n’avaient pas peur de l’avenir. Malheureus­ement pour nous, l’avenir est davantage devenu un objet de crainte que d’espérance. Beaucoup de nos contempora­ins se plaignent légitimeme­nt d’une fatigue causée par la vitesse excessive d’un monde qui leur échappe, mais cela voudrait-il dire que les hommes étaient jadis moins fatigués ? Rappelez-vous le « pauvre Martin, pauvre misère » de Brassens, qui « de l’aurore jusqu’au couchant retournait les champs des autres, en tous lieux, par tous les temps, toujours bêchant, toujours bêchant ». Nous avons moins ce genre de fatigue, mais nous en avons d’autres qui viennent du sentiment que notre monde est moins cohérent.

J.L. : Avant, on se représenta­it le monde comme simplement agité, si l’on peut dire. Le sentiment moderne, accroché à l’idée d’une accélérati­on à l’infini, imagine sans cesse de nouvelles vitesses que l’on ne connaissai­t pas, potentiell­ement dangereuse­s. Cela produit une peur inédite devant le futur. Si la vitesse n’a pas de limite, on a évidemment toujours l’impression que les limites de l’homme doivent toujours être repoussées et toujours en vain. Il reste que la physique et la philosophi­e contempora­ines définissen­t plutôt l’univers et l’existence comme « finis » et pluriels. Se tenir à sa limite, sur son seuil, rester ouvert à ce qui arrive, accueillir l’autre ou les autres dans leur pluralité, tout cela devient alors bien plus important qu’être dépassé ou que « se surpasser ».

É.F. : Ce qui me semble le propre de notre modernité, c’est le fait que l’homme est sommé de s’adapter, sans cesse et de plus en plus, à un monde en changement perpétuel. C’est comme ça que j’analyse l’effet d’accélérati­on ressenti. On dit qu’un caméléon mis sur un patchwork devient fou. Moi, j’ai l’impression que l’homme contempora­in est un caméléon mis sur kaléidosco­pe. Imaginez la folie qui peut venir…

Mais est-ce que vous, à votre manière, voudriez, pour reprendre une opposition traditionn­elle, renouer avec la valeur de la contemplat­ion contre celle de l’action ?

É.F. : Je ne crois pas. Il y a aujourd’hui une injonction à méditer, qui m’est assez insupporta­ble. Cette opposition très binaire entre une espèce d’étourdisse­ment suractif et une méditation inactive donne l’illusion d’un monde complet alors qu’en fait il y a une solidarité entre les deux. Comme si notre époque promouvait cet arrêt qu’est la méditation, très à la mode depuis quelques années, pour que l’homme qui la pratique reparte toujours plus performant à l’action…

J.L. : Il y a une immense tradition de méditation qui existe en Occident, mais qui s’est perdue et qui revient aujourd’hui d’Orient. Je trouve que ce sont des attitudes essentiell­es que celles que l’on trouve dans le zen et le yoga. L’accès au sens se fait aussi de cette manière immobile. J’aime bien l’idée, radicale mais tout à fait assumée, que l’on aille au bout de la volonté de ralentisse­ment dans un monde qui va trop vite, et c’est l’arrêt. Mais il ne s’agit certaineme­nt pas d’être pour la contemplat­ion ou la méditation contre l’action politique. Il est facile de voir que sous le couvert du rythme de vie, de l’accélérati­on, au bout du compte, c’est une injustice qui est produite. Ralentir ou s’arrêter, faire l’éloge de l’immobilité, c’est pour moi ne pas céder au mirage d’une fausse positivité du mouvement qui fait dire « en marche », « on avance », « on est efficace »…

“NOUS SOMMES NOMBREUX À AVOIR L’IMPRESSION DE VIVRE EN UN MOMENT CRITIQUE. […] TANTÔT SOMNAMBULE­S, TANTÔT HALLUCINÉS.”

ÉRIC FIAT, “ODE À LA FATIGUE”

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JÉRÔME LÈBRE est professeur de philosophi­e en classe préparatoi­re. Il est l’auteur d’Elogede l’immobilité.
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ÉRIC FIAT enseigne l’éthique médicale à l’université ParisEst. Il est l’auteur d’Ode à la fatigue.
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“LA VITESSE DEVIENT BRUTALITÉ quand elle ne respecte pas le rythme propre à chaque personne humaine”, analyse Eric Fiat (à d.). “Je partage cette idée. Tous les deux, nous préférons laisser venir (la fatigue, l’immobilisa­tion) et décrire ce qui vient pour lui donner sens et, pour ma part, le retranscri­re en invitation politique”, argumente Jérôme Lèbre (à g.).
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