Le grand men­songe du pou­voir d’achat

Entre les chiffres et le sen­ti­ment des Fran­çais, c’est le grand di­vorce. Pour les sta­tis­tiques, les prix ont peu aug­men­té jus­qu’à l’an­née der­nière. Mais 86 % des son­dés es­timent le contraire ! Un éco­no­miste, Phi­lippe Her­lin, re­met en cause les mé­thodes de

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Her­vé Na­than

Entre les chiffres et le sen­ti­ment des Fran­çais, c’est le grand di­vorce. Les mé­thodes de cal­cul of­fi­cielles mas­que­raient une perte de pou­voir d’achat, mais aus­si de sub­stance de notre éco­no­mie.

Pa­nique dans les por­te­mon­naie ! Se­lon un son­dage Eu­doxa pour RTL pu­blié le 27 sep­tembre, 86 % des Fran­çais es­timent avoir per­du du pou­voir d’achat dans les douze der­niers mois, et 82 % es­timent qu’ils vont aus­si en perdre dans l’an­née qui vient. Jo­li pay­sage que ce­lui de la France : nulle part ailleurs en Eu­rope les ci­toyens (et consom­ma­teurs) ne sont aus­si pes­si­mistes, note le ca­bi­net Eu­doxa, qui a in­ter­ro­gé 3 005 per­sonnes sur le conti­nent, dont 997 Fran­çais. Les Al­le­mands, par exemple, ne sont que 67 % à an­gois­ser pour leur compte en banque. Les Fran­çais se trom­pen­tils, sont-ils pes­si­mistes, voire dé­pres­sifs chro­niques ? En fait non, car les sta­tis­tiques of­fi­cielles ne disent pas autre chose. Se­lon l’In­see, leur pou­voir d’achat a bais­sé de 0,6 % au pre­mier tri­mestre de cette an­née, fait ra­ris­sime dans l’his­toire sta­tis­tique de notre pays.

La faute d’abord et avant tout à la po­li­tique fis­cale d’Em­ma­nuel Ma­cron. En 2018, plu­tôt que de ré­duire les co­ti­sa­tions so­ciales des sa­la­riés en même temps qu’il aug­men­tait la CSG, le gou­ver­ne­ment a pré­fé­ré en­gran­ger d’abord les mil­liards de hausse de la CSG, plu­tôt que de ré­duire les ca­deaux aux plus riches (lire pages 15). Un choix qui s’est res­sen­ti dans le por­te­feuille des Fran­çais, puis sur la crois­sance elle-même, de­ve­nue une des plus faibles de la zone eu­ro. Etait-ce un simple ra­té ? Pas sûr. L’éco­no­miste Tho­mas Por­cher1, spé­cia­liste de la « Ma­cron-éco­no­mie », le rap­pelle, « l’idée de sou­te­nir le pou­voir d’achat est étran­gère au pro­gramme du can­di­dat Ma­cron, qui centre sa po­li­tique sur la com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises fran­çaises. Du coup, les baisses de taxes pour les sa­la­riés sont ali­men­tées par la hausse de la CSG sur les re­trai­tés. Un sys­tème de vases com­mu­ni­cants qui ne pro­duit au­cune hausse sen­sible du pou­voir d’achat glo­bal ».

Dix an­nées de blo­cage

Le bud­get de l’Etat n’est pas seul en cause. Dans la France du XXIe siècle, l’idée d’aug­men­ter les sa­laires a qua­si­ment dis­pa­ru ! Dix an­nées de crise ont si­gni­fié pour la plu­part des sa­la­riés dix an­nées de blo­cage des re­ve­nus, voire une baisse pour pas mal d’entre eux. Le Smic, ins­tru­ment au­tre­fois uti­li­sé pour do­per les sa­laires des classes moyennes, par ef­fet de ruis­sel­le­ment à l’en­vers, n’a plus connu de coup de pouce de­puis lors. Des éco­no­mistes proches du pou­voir es­timent même que le plus urgent se­rait de le sup­pri­mer ou de le ré­duire à un fi­let de se­cours. Pour les ca­té­go­ries juste au-des­sus, c’est aus­si la soupe à la gri­mace du dé­clas­se­ment : « Le pou­voir d’achat des pro­fes­sions in­ter­mé­diaires a bais­sé de 8 % entre 1975 et 1995 et de­puis, il stagne. Sa­chant que les per­sonnes ont sui­vi deux an­nées d’études de plus que la gé­né­ra­tion pré­cé­dente, on peut com­prendre leur ma­laise », ana­lyse Ch­ris­tine Ker­del­lant2, di­rec­trice de la ré­dac­tion de l’Usine nou­velle. La France d’en bas voit ses re­ve­nus blo­qués, alors que celle d’en haut s’en sort mieux. Ré­sul­tat, non seule­ment les in­éga­li­tés so­ciales se sont ac­crues mal­gré la fis­ca­li­té mais la consom­ma­tion re­trouve un ca­rac­tère de classe. Dans un livre à pa­raître, vé­ri­table sa­ga de la consom­ma­tion fran­çaise, Jean-Claude Dau­mas3 rap­pelle une loi de l’éco­no­mie : « Les com­por­te­ments de consom­ma­tion sont tou­jours dé­pen­dants du ni­veau de vie : les 20 % de mé­nages ayant les re­ve­nus les plus éle­vés consomment 53 % de plus que la moyenne, tan­dis que les 20 % des mé­nages les plus mo­destes consomment 38 % de mois. »

Dans un tel contexte, la ques­tion du pou­voir d’achat re­prend sa place dans le dé­bat po­li­tique, dont elle avait été évin­cée un temps par le chô­mage. Pour le dire vite, le pou­voir d’achat, ce sont les re­ve­nus des mé­nages moins les prix de ce

“POUR UN Mé­NAGE, LE POU­VOIR D’ACHAT EST

LA CAPACITé D’ACHAT QUE LUI PER­MET L’INTéGRALITé DE SES RE­VE­NUS. IL Dé­PEND DONC DU NI­VEAU DES RE­VE­NUS ET DES PRIX.”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.