Dé­penses contraintes, les vam­pires du pou­voir d’achat

Les di­vers abon­ne­ments, loyers et autres obli­ga­tions se mul­ti­plient. Quel­que­fois de fa­çon sur­pre­nante, comme les péages au­to­rou­tiers. Une fois dé­duits des re­ve­nus, ils ont vrai­ment fait bais­ser le pou­voir d’achat dis­po­nible.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Em­ma­nuel Lé­vy

Abon­ne­ments, loyers, péages au­to­rou­tiers et autres obli­ga­tions font bais­ser le pou­voir d’achat dis­po­nible.

Loyer, fac­tures d’eau et d’éner­gie, charges de co­pro­prié­té, frais ban­caires, primes d’as­su­rance, abon­ne­ments aux ser­vices de té­lé­com­mu­ni­ca­tions, frais sco­laires et de can­tine, au­tant de dou­lou­reuses que l’on re­trouve en mau­gréant à l’ou­ver­ture de sa boîte aux lettres. Ces dé­penses sont clas­sées par l’In­see sous l’ap­pel­la­tion « dé­penses pré­en­ga­gées ». Alors qu’elles pe­saient 25 % du bud­get des foyers en 1990, elles at­teignent à pré­sent près de 30 %, se­lon l’ins­ti­tut, pro­ba­ble­ment 20 points de plus si l’on es­time l’ef­fort pour le lo­ge­ment à sa juste va­leur (lire l’en­ca­dré, p. 13). Elles consti­tuent pour les mé­nages un en­semble de dé­penses réa­li­sées dans le cadre d’un contrat dif­fi­ci­le­ment re­né­go­ciable à court terme. Voire pas du tout né­go­ciable, comme le comp­teur Lin­ky, qui une fois ins­tal­lé l’est pour l’éter­ni­té. Pour que l’In­see pu­blie cet in­di­ca­teur, il a fal­lu un peu lui tordre le bras. En 2008, huit ans après l’avè­ne­ment de la mon­naie unique, le dé­bat sur l’en­vo­lée des prix fait tou­jours rage. Entre le sen­ti­ment par­tout pré­sent dans la po­pu­la­tion d’avoir per­du du pou­voir d’achat et un in­dice des prix qui dit tout le contraire, le grand écart est pa­tent. Au terme d’un bras de fer avec l’ins­ti­tu­tion, les as­so­cia­tions de consom­ma­teurs ont en­fin ob­te­nu que la lu­mière soit faite sur les dé­penses ar­bi­trables – se payer un ca­fé, des va­cances, choi­sir une voi­ture avec la cli­ma­ti­sa­tion ou pré­fé­rer payer un vé­lo au pe­tit der­nier… Et là, le pay­sage change du tout au tout par rap­port à l’in­di­ca­teur glo­bal, où les dé­penses ar­bi­trables et celles qui ne le sont pas sont mé­lan­gées. Ain­si entre 1990 et 2015, le pou­voir d’achat des mé­nages af­fiche-t-il une hausse de 56,3 %, soit une pro­gres­sion de 1,7 % par an. Mais, si l’on se concentre sur le seul pou­voir d’achat ar­bi­trable, la hausse pla­fonne à 13,4 % sur la pé­riode, à peine 0,4 % par an en moyenne. Pis, cet in­di­ca­teur af­fiche dix an­nées sous la barre du zé­ro. 2011, 2012 et 2013 sont par­ti­cu­liè­re­ment sé­vères, avec un re­cul

glo­bal de 6,5 points ! Le trou d’air est tel qu’en 2014 une étude de 60 mil­lions de consom­ma­teurs avait cal­cu­lé que le pou­voir d’achat des mé­nages avait re­cu­lé de 4 % entre 2009 et 2014, soit une perte an­nuelle moyenne de 1 500 €. Ré­sul­tat de ce plon­geon, en 2016, les mé­nages n’avaient tou­jours pas re­trou­vé leur pou­voir d’achat ar­bi­trable de 2005… Un ra­pide cal­cul de coin de table donne le coup de grâce. Une fois l’évo­lu­tion de la dé­pense de lo­ge­ment re­pla­cée à sa juste va­leur de­puis 1990, soit une pro­gres­sion de plus de 10 points sur la pé­riode, la pro­gres­sion est nulle…

Mais le loyer n’est pas le seul res­pon­sable. Les chiffres de l’In­see montrent une part crois­sante des dé­penses contraintes. Elle passe de 26 % en 1990 à presque 30 % du bud­get des mé­nages en 2015. Et plus on est pauvre, plus cette pro­por­tion est im­por­tante. En 2011, se­lon la Di­rec­tion de la re­cherche, des études, de l’éva­lua­tion et des sta­tis­tiques (Dres), les al­lo­ca­taires du RSA ac­ti­vi­té y consa­craient dé­jà 46 % de leur re­ve­nu. Abon­ne­ments en tout genre, cré­dits à la consom­ma­tion, les dé­penses contraintes sont tou­jours au ren­dez-vous, sou­vent juste au dé­but du mois pour maxi­mi­ser les chances de ponc­tion­ner un compte sol­vable. Si la baisse des prix des abon­ne­ments té­lé­pho­niques a lar­ge­ment été man­gée par la mul­ti­pli­ca­tion des abon­ne­ments dans la fa­mille, d’autres sec­teurs pro­fitent à plein de leur po­si­tion de qua­si-mo­no­pole ou de leur droit de ti­rage sur le compte ban­caire, voire des deux cu­mu­lés. Le cas des péages au­to­rou­tiers, un mo­no­pole, est ca­ri­ca­tu­ral. Of­fi­ciel­le­ment, les prix des péages n’ont « que » dou­blé entre 1990 et 2017 (+ 85 %), contre une pro­gres­sion de 50 % des prix. Mais la part que les mé­nages y consacrent a ex­plo­sé, pas­sant de 0,08 % à 0,54 % en 2017. On re­trouve des évo­lu­tions iden­tiques pour les primes d’as­su­rance (lire l’en­ca­dré, p. 12) et les ser­vices fi­nan­ciers. Au­tant de sec­teurs qui se gavent en gre­vant le pou­voir d’achat des mé­nages.

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