L’éter­nelle pa­tate chaude des po­li­tiques

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Soa­zig Qué­mé­ner

Le chef de l’Etat est en dé­ca­lage avec l’opi­nion pu­blique, comme la plu­part de ses pré­dé­ces­seurs.

Em­ma­nuel Ma­cron le ré­pète : les hausses de re­ve­nus ne sont pas le pi­vot de son pro­gramme. Mais il est en dé­ca­lage avec l’opi­nion pu­blique, comme la plu­part de ses pré­dé­ces­seurs, qui avaient pro­mis l’in­verse…

Ca­chez ce pou­voir d’achat que je ne sau­rais voir ! Em­ma­nuel Ma­cron est bien « sen­sible à la pro­blé­ma­tique », a-t-il concé­dé au­près d’un jour­na­liste du Jour­nal du di­manche de­puis les An­tilles. Mais le chef de l’Etat a éga­le­ment as­su­ré ne pas s’être « en­ga­gé là-des­sus », mais « sur le tra­vail, le mé­rite ». En cette ren­trée, c’est la ren­gaine du chef de l’Etat, qui voit avec in­quié­tude les son­dages s’ac­cu­mu­ler. Tous dé­crivent la même ten­dance. Comme le ré­sume Fré­dé­ric Da­bi, di­rec­teur gé­né­ral ad­joint de l’Ifop, « de­puis jan­vier der­nier, les pro­blé­ma­tiques éco­no­miques et so­ciales ont pris le pas sur le chô­mage dans les pré­oc­cu­pa­tions des Fran­çais ». Tout sim­ple­ment, es­time le po­li­to­logue Ro­land Cay­rol, « parce que nous sommes dans une pé­riode où les Fran­çais ont le sen­ti­ment que ce­la se dé­tend sur le plan du chô­mage. L’an­goisse se re­porte alors sur la fin de mois ».

Sans comp­ter que jan­vier 2018 a été l’un des mois char­nières du quin­quen­nat bal­bu­tiant. Ce­lui de la mise en place de la sup­pres­sion d’une pre­mière par­tie des co­ti­sa­tions ma­la­die et chô­mage pour les ac­tifs, mais sur­tout de la hausse de la CSG qui a im­pac­té de plein fouet les re­trai­tés. L’ef­fet de la deuxième me­sure a écra­sé ce­lui de la pre­mière. De­puis, on ne parle plus que de cette ponc­tion dans le porte-mon­naie des an­ciens, mais aus­si de l’aug­men­ta­tion du car­bu­rant ou du ta­bac.

Avant de par­tir sur les traces de l’ou­ra­gan Ir­ma, Em­ma­nuel Ma­cron avait bien ten­té une nou­velle fois de clore le dé­bat. « La meilleure fa­çon d’être haut dans les son­dages est de don­ner de l’ar­gent aux gens, ce qui n’est pas ce que j’ai pro­po­sé aux élec­teurs », a-t-il as­se­né de­puis New York. Le pré­sident « men­til ? », comme s’est em­pres­sé de l’as­su­rer Laurent Wau­quiez ?

On s’y perd !

A la dif­fé­rence de Ni­co­las Sar­ko­zy dont la cam­pagne 2007 a été scan­dée par le slo­gan « Tra­vailler plus pour ga­gner plus », Em­ma­nuel Ma­cron s’est bien gar­dé de se pré­sen­ter comme le fu­tur pré­sident du pou­voir d’achat. « Le fil rouge sur le­quel je me suis en­ga­gé, c’est le tra­vail, pas le pou­voir d’achat. La vraie po­li­tique de pou­voir d’achat, c’est le re­tour du plein-em­ploi. Et, pour ce­la, il faut faire la trans­for­ma­tion du pays », ex­pli­quait-il en fé­vrier 2018 de­vant l’As­so­cia­tion de la presse pré­si­den­tielle.

Il avait en re­vanche pro­mis lors de son dis­cours porte de Ver­sailles des avan­cées pour les tra­vailleurs, d’où cette dis­pa­ri­tion pro­gram­mée des co­ti­sa­tions so­ciales des sa­la­riés. Il n’a pas pu en ré­col­ter les bé­né­fices po­li­tiques, la sup­pres­sion ayant fi­na­le­ment été éta­lée pour des rai­sons bud­gé­taires. « Sur ce dos­sier, la grave er­reur a été de dé­ca­ler, sous la pres­sion de Ber­cy, la sup­pres­sion to­tale de ces co­ti­sa­tions. Il est très dif­fi­cile de dire aux gens : “At­ten­dez, vous bé­né­fi­cie­rez de la suite dans neuf mois” », ob­serve l’avo­cat Do­mi­nique Ville­mot, l’un des di­ri­geants du think tank ma­cro­niste « de gauche » Dé­mo­cra­tie vi­vante.

Lors de ce même dis­cours, Em­ma­nuel Ma­cron avait éga­le­ment pro­mis de « pro­té­ger le pou­voir d’achat de tous les re­trai­tés mo­destes ». Les autres n’avaient pas an­ti­ci­pé le choc qu’al­lait re­pré­sen­ter pour eux la hausse non com­pen­sée de la CSG. Do­mi­nique Ville­mot pointe une ex­pli­ca­tion à ce choix pré­si­den­tiel : l’ex­pé­rience de Ma­cron, rap­por­teur ad­joint de la com­mis­sion At­ta­li sous le quin­quen­nat Sar­ko­zy. « Il sait que, de­puis vingt ou trente ans, les po­li­tiques fran­çais sou­tiennent les re­trai­tés qui avaient au­pa­ra­vant un ni­veau de vie très faible. Et ce­la s’est fait au dé­tri­ment des jeunes. Ma­cron veut ré­équi­li­brer, mais c’est très dif­fi­cile à vendre », ob­serve-t-il en­core.

Dans le même temps, au risque de brouiller to­ta­le­ment le mes­sage, le gou­ver­ne­ment com­mu­nique, lui, sur la hausse du pou­voir d’achat pour tous. « Les me­sures pour re­con­qué­rir le

“UN PRÉ­SIDENT NE PEUT PAS DIRE QU’IL NE DÉ­FEND PAS LE POU­VOIR D’ACHAT.

ET CE QU’IL A IN­CAR­NÉ PEN­DANT SA CAM­PAGNE, C’EST TOUT DE MÊME UN RÊVE D’AS­CEN­SION SO­CIALE.” GUILLAUME PEL­TIER

coeur des Fran­çais ar­rivent, avec no­tam­ment le pou­voir d’achat qui va être for­te­ment boos­té dès le mois de no­vembre », a ain­si lan­cé le Pre­mier mi­nistre, Edouard Phi­lippe, de­vant les dé­pu­tés LREM le mar­di 25 sep­tembre. Il fai­sait no­tam­ment ré­fé­rence à la mise en place d’une pre­mière par­tie de l’exo­né­ra­tion de la taxe d’ha­bi­ta­tion. Exo­né­ra­tion qui n’est pas liée au tra­vail, l’aug­men­ta­tion de l’al­lo­ca­tion de frais de garde d’en­fants non plus… Bref, on s’y perd.

Sur ce thème, « Ma­cron a for­cé­ment tort, as­sène Guillaume Pel­tier, nu­mé­ro deux des Ré­pu­bli­cains. Un pré­sident de la Ré­pu­blique ne peut pas dire qu’il ne dé­fend pas le pou­voir d’achat. Sans comp­ter que tout ce qu’il a in­car­né pen­dant sa cam­pagne, c’est tout de même un rêve d’as­cen­sion so­ciale ». Un mes­sage qui com­mence à être en­ten­du par cer­tains mi­nistres. Tel Gé­rald Dar­ma­nin, mi­nistre de l’Ac­tion et des Comptes pu­blics, qui a re­çu son an­cien ca­ma­rade Pel­tier en juin der­nier à Ber­cy, pour évo­quer sa pro­po­si­tion de « chèque-car­bu­rant » qui se­rait dis­tri­bué aux sa­la­riés par les en­tre­prises sur le mo­dèle des titres-res­tau­rant.

“Un bâ­ton mer­deux”

Em­ma­nuel Ma­cron n’est cer­tai­ne­ment pas le pre­mier pré­sident à se dé­battre dans ce piège. « Le pou­voir d’achat, c’est un su­jet im­pos­sible, un bâ­ton mer­deux ter­rible pour les res­pon­sables po­li­tiques, souffle le po­li­to­logue Ro­land Cay­rol. L’Etat ne peut pas tout sur le pou­voir d’achat. Il peut, par exemple, in­fluer sur les taxes ou les im­pôts, mais cer­tai­ne­ment pas fixer les sa­laires, le prix du pé­trole… » Cay­rol rap­pelle un mo­ment té­lé­vi­sé fa­meux de la Ve Ré­pu­blique, que l’on pour­rait ré­su­mer comme « le théo­rème de l’ara­chide ». Le dé­bat Mit­ter­rand-Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing avant le se­cond tour de la pré­si­den­tielle de 1974. On se sou­vient du se­cond ta­clant le pre­mier sur son pré­ten­du « mo­no­pole du coeur ». Un autre échange avait mon­tré com­bien la ques­tion du pou­voir d’achat pou­vait être pé­rilleuse pour un pré­si­den­tiable. « Il y a une po­li­tique, la mienne, qui dé­fend la France qui tra­vaille, et une autre, la vôtre, qui l’ac­cable », avait lan­cé Mit­ter­rand à Gis­card, en lui re­pro­chant de lais­ser, par exemple, le prix de l’huile s’en­vo­ler. Ce à quoi VGE avait ré­pon­du, plein de mé­pris : « La hausse des prix de l’ara­chide, nous n’y pou­vons rien, elle est en­tiè­re­ment im­por­tée. C’est un très mau­vais exemple, mon­sieur Mit­ter­rand ! »

La thé­ma­tique du pou­voir d’achat avait bien per­mis à Ni­co­las Sar­ko­zy de rem­por­ter l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2007. Mais il n’a ja­mais pu bé­né­fi­cier des re­tom­bées po­li­tiques de sa me­sure phare, la dé­fis­ca­li­sa­tion des heures sup­plé­men­taires. Elle a été ava­lée par l’im­pact dé­sas­treux du bou­clier fis­cal. Ar­ri­vé au pou­voir, Fran­çois Hol­lande a com­men­cé par sup­pri­mer cette dis­po­si­tion qui avait rap­por­té en moyenne 500 € par an à 9,2 mil­lions de sa­la­riés. Ce fut l’une des causes de son di­vorce avec les classes po­pu­laires qui avaient lar­ge­ment contri­bué à son élec­tion. « Eco­no­mi­que­ment et bud­gé­tai­re­ment, il avait rai­son, note en­core Do­mi­nique Ville­mot, qui était l’un des in­ter­lo­cu­teurs ré­gu­liers du so­cia­liste à l’Ely­sée. Mais la bonne po­li­tique éco­no­mique n’est pas tou­jours la bonne po­li­tique. » Em­ma­nuel Ma­cron a tran­ché : dès sep­tembre 2019, les heures sup­plé­men­taires se­ront exo­né­rées de charges. Avec le risque qu’à terme per­sonne ne lui en soit re­con­nais­sant.

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