Di Maio et Sal­vi­ni dé­fient l’Eu­rope aus­té­ri­taire

Le pro­jet de bud­get de la coa­li­tion au pou­voir sus­cite l’ire de Bruxelles, et in­quiète les mar­chés. Mais les di­ri­geants ita­liens n’ont pas l’in­ten­tion de se lais­ser dic­ter leur agen­da.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Ben­ja­min Masse-Stam­ber­ger

Les di­ri­geants ita­liens n’en­tendent pas se lais­ser dic­ter leur agen­da par Bruxelles, ir­ri­té par le pro­jet de bud­get de la coa­li­tion au pou­voir.

Comme à son ha­bi­tude, Mat­teo Sal­vi­ni n’a pas fait dans la den­telle. « Je ne parle qu’aux gens sobres », a lâ­ché le pa­tron de La Ligue et vice-Pre­mier mi­nistre, le mar­di 2 oc­tobre, à l’adresse de Jean-Claude Jun­cker. Un beau tacle glis­sé, les deux pieds dé­col­lés. Il faut dire que le pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, connu pour ai­mer le­ver le coude, s’était lui-même mon­tré très me­na­çant, la veille, en­vers le gou­ver­ne­ment de Rome. « Je ne vou­drais pas qu’après avoir gé­ré la très dif­fi­cile crise grecque nous nous re­trou­vions dans une nou­velle crise grecque, cette fois en Ita­lie », avait osé le Luxem­bour­geois.

Au­tant dire que la ten­sion ne fai­blit pas au­tour du pa­tient trans­al­pin, sous pres­sion des ins­ti­tu­tions européennes et des mar­chés de­puis l’an­nonce, ven­dre­di 28 sep­tembre, de son pro­jet de bud­get pour 2019. Le gou­ver­ne­ment de Rome – is­su d’une coa­li­tion entre la Ligue et le Mou­ve­ment cinq étoiles (M5S) – avait alors an­non­cé une tra­jec­toire bud­gé­taire in­cluant un dé­fi­cit de 2,4 % pour les trois pro­chaines an­nées. Et ce, alors que le mi­nistre des Fi­nances, Gio­van­ni Tria, s’était, lui, en­ga­gé du­rant l’été à ne pas dé­pas­ser 1,6 %. Suf­fi­sant pour éner­ver les mar­chés, faire grim­per les taux d’in­té­rêt ita­liens, et le fa­meux spread. Ce mar­di, le taux d’em­prunt ita­lien à dix ans évo­luait au­tour de 3,4 %, contre 2 % au dé­but de l’an­née.

Quel crime contre les mar­chés – et contre Bruxelles – le pou­voir ita­lien a-t-il donc com­mis ? Ce­lui, dif­fi­ci­le­ment par­don­nable, de vou­loir ap­pli­quer un tant soit peu le pro­gramme qui a per­mis à la coa­li­tion de par­ve­nir au pou­voir. C’est le pa­tron du M5S, Lui­gi Di Maio, éclip­sé de­puis l’été par l’om­ni­pré­sent M. Sal­vi­ni, qui a exi­gé que les me­sures so­ciales qu’il pré­co­nise soient ap­pli­quées dans le cadre du bud­get 2019. Sont donc pré­vues la créa­tion d’un re­ve­nu uni­ver­sel pour 5 mil­lions d’Ita­liens, une aug­men­ta­tion de la re­traite de base, por­tée à 780 €, ain­si qu’un cer­tain nombre d’exemp­tions à la ré­forme des re­traites qu’avait mise en oeuvre le gou­ver­ne­ment de Ma­rio Mon­ti en 2011. En­fin, des baisses d’im­pôts sont pré­vues pour les pe­tites en­tre­prises, au titre cette fois du pro­gramme de la Ligue.

Solde bud­gé­taire po­si­tif

Il n’en fal­lait pas da­van­tage pour que le com­mis­saire eu­ro­péen à l’Eco­no­mie, Pierre Mos­co­vi­ci, siffle le « hors­jeu ». « Nous n’avons pas in­té­rêt à une crise avec l’Ita­lie, mais l’Ita­lie doit ré­duire sa dette pu­blique qui reste ex­plo­sive », a tan­cé l’an­cien mi­nistre so­cia­liste sur BFMTV.

Les plans de Rome sont-ils aus­si ex­tra­va­gants ? « En fait, le gou­ver­ne­ment a plu­tôt cou­pé la poire en deux entre ce qu’ il pré­voyait au dé­part et ce qui a été an­non­cé, es­time Cé­line An­to­nin, spé­cia­liste de l’éco­no­mie ita­lienne à l’OFCE. Par exemple, les baisses d’im­pôts ne s’ap­pli­que­ront dans un pre­mier temps qu’aux PME, alors qu’ à la base elles de­vaient concer­ner aus­si les mé­nages. » Les pré­vi­sions bud­gé­taires éta­blies par l’exé­cu­tif ne de­vraient pas non plus né­ces­sai­re­ment faire grim­per la dette. « Avec une crois­sance de 1 % en 2019 – ce qui n’est pas très éle­vé –, la dette res­te­rait à peu près au même ni­veau, cal­cule Cé­line An­to­nin. Ce n’est certes pas brillant, mais c’est un ni­veau d’en­det­te­ment qui est a prio­ri sou­te­nable. » L’Ita­lie est en si­tua­tion d’ex­cé­dent com­mer­cial et d’ex­cé­dent pri­maire, ce qui si­gni­fie que son solde bud­gé­taire avant paie­ment des in­té­rêts sur la dette pu­blique est po­si­tif. Par ailleurs, près des deux tiers de la dette sont dé­te­nus par des na­tio­naux, ce qui rend plus sûr et plus stable l’ac­cès de Rome à l’en­det­te­ment. « On peut contes­ter les choix éco­no­miques, ju­ger que l’on ne s’at­taque pas suf­fi­sam­ment aux pro­blèmes de com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises, conclut Cé­line An­to­nin. Mais on peut dif­fi­ci­le­ment af­fir­mer que le bud­get ita­lien consti­tue en soi un dan­ger pour la pé­ren­ni­té fi­nan­cière du pays. »

Les di­ri­geants trans­al­pins ont d’ailleurs beau jeu de rap­pe­ler

qu’avec 2,4 % de dé­fi­cit ils res­pectent les cri­tères du trai­té de Maas­tricht, qui pré­voient de ne pas dé­bor­der des sa­cro-saints 3 %. Ils rap­pellent aus­si que, contrai­re­ment à la France, l’Ita­lie res­pecte cette règle de­puis de nom­breuses an­nées. En 2019, le dé­fi­cit bud­gé­taire hexa­go­nal de­vrait en­core être plus éle­vé, de l’ordre de 2,8 % – avec certes une dette de « seule­ment » 100 % du PIB. Ce qui n’a pas em­pê­ché Bru­no Le Maire de tan­cer les Ita­liens, le lun­di 1er oc­tobre. S’ali­gnant sur les pro­pos de Jun­cker et Mos­co­vi­ci, l’hôte de Ber­cy a te­nu à rap­pe­ler que « les règles étaient les mêmes pour tous les Etats membres ». Pour­quoi se gê­ner…

En réa­li­té, le vrai pro­blème est ailleurs. Les ca­ciques de Bruxelles feignent d’ou­blier le lourd pas­sif des ins­ti­tu­tions européennes vis-à-vis de Rome. Et ce, dès l’en­trée dans l’eu­ro. Dans une note de Na­tixis, l’éco­no­miste Pa­trick Ar­tus, pour­tant peu sus­pect d’hé­té­ro­doxie, écri­vait ain­si : « La forte hausse de la pres­sion fis­cale sur les en­tre­prises dans les an­nées 90, né­ces­saire pour ré­duire le dé­fi­cit pu­blic et en­trer dans l’eu­ro, a cer­tai­ne­ment joué un rôle en dé­pri­mant les pro­fits des en­tre­prises. »

C’est à ce mo­ment que re­montent nombre de pro­blèmes qui de­puis ané­mient l’éco­no­mie ita­lienne : un dé­faut d’in­ves­tis­se­ment, et sur­tout une très faible pro­duc­ti­vi­té, qui plombe la crois­sance. Se­lon Eu­ro­stat, la pro­duc­ti­vi­té réelle du tra­vail en 2016 était in­fé­rieure de 1,4 % à celle de 1995, alors qu’elle a aug­men­té de 14,97 % en moyenne dans la zone eu­ro et de 18,71 % en France. A Rome, on se sou­vient aus­si amè­re­ment du putsch or­ga­ni­sé en 2011 contre Sil­vio Ber­lus­co­ni au G20 de Cannes, sous l’égide no­tam­ment de Ni­co­las Sar­ko­zy et d’An­ge­la Mer­kel. Une ma­noeuvre qui avait abou­ti à la no­mi­na­tion du gou­ver­ne­ment non élu de Ma­rio Mon­ti, qui ap­pli­qua à la lettre les re­com­man­da­tions de Bruxelles en ma­tière de ré­formes struc­tu­relles et d’aus­té­ri­té. Avec, pour ré­sul­tat, de dé­pri­mer aus­si bien l’offre que la de­mande.

Bras de fer

Entre le deuxième tri­mestre de 2011 et le pre­mier tri­mestre de 2013, la crois­sance a dé­grin­go­lé de plus de 6,2 %. Elle n’a ja­mais re­trou­vé de­puis ce ni­veau. Plus près de nous, les Ita­liens ont aus­si évi­dem­ment en tra­vers de la gorge l’ab­sence de so­li­da­ri­té eu­ro­péenne dans le cadre du trai­te­ment de la crise des mi­grants. De ces po­li­tiques qui ont lar­ge­ment contri­bué à l’ar­ri­vée des « po­pu­listes » au pou­voir, les di­ri­geants eu­ro­péens n’ont ja­mais fait le moindre bi­lan. Sans même par­ler d’exa­men de conscience.

C’est donc peu dire que la coa­li­tion au pou­voir à Rome n’a pas l’in­ten­tion de se lais­ser dic­ter son agen­da par Bruxelles. D’au­tant que, de l’autre cô­té des Alpes, on a bien com­pris que les pe­tites piques des di­ri­geants eu­ro­péens pou­vaient avoir un ef­fet au­to­réa­li­sa­teur, en don­nant des sueurs froides aux mar­chés. Une ma­nière de mettre la pres­sion sur les pays vi­sés, qui a fait sa preuve du­rant la crise grecque. Le 1er oc­tobre, Lui­gi Di Maio a vi­sé les dé­cla­ra­tions de Pierre Mos­co­vi­ci, ac­cu­sant les ins­ti­tu­tions européennes de « faire du ter­ro­risme sur les mar­chés ». De même, le len­de­main, Sal­vi­ni, sur Twit­ter, a pré­ci­sé ses at­taques contre le pa­tron de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. « Les pro­pos et les me­naces de Jun­cker et d’autres bu­reau­crates eu­ro­péens conti­nuent à faire grim­per le spread, avec comme ob­jec­tif d’at­ta­quer le gou­ver­ne­ment et l’ éco­no­mie ita­liens, a-t-il lan­cé. Nous sommes prêts à ré­cla­mer une in­dem­ni­sa­tion. » Le bras de fer entre Rome et Bruxelles ne fait sans doute que com­men­cer.

“LES PRO­POS ET LES ME­NACES DE JUN­CKER et d’autres bu­reau­crates eu­ro­péens conti­nuent à faire grim­per le ‘spread’, avec comme ob­jec­tif d’at­ta­quer le gou­ver­ne­ment et l’éco­no­mie ita­liens, a ton­né Mat­teo Sal­vi­ni, ici, à d., avec son mi­nistre du Tra­vail, Lui­gi Di Maio, à Rome, le 1er juin. Nous sommes prêts à ré­cla­mer une in­dem­ni­sa­tion.”

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