Jean-Fran­çois Kahn dit m... aux confor­mismes

Lais­sant libre court à son éclec­tisme fou­traque et à ses ful­gu­rances, le co­fon­da­teur de “Ma­rianne” tor­pille dans “M la mau­dite, la lettre qui per­met de tout dire” les pa­resses idéo­lo­giques.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Na­ta­cha Po­lo­ny

Le co­fon­da­teur de “Ma­rianne” tor­pille, dans “M la mau­dite”, les pa­resses idéo­lo­giques.

C’est un pro­jet ti­ta­nesque et dingue. D’abord, l’idée de se lan­cer dans une contre-en­cy­clo­pé­die, d’em­bras­ser tout le réel à tra­vers les mots qui le ra­content. Et, sur­tout, d’en ex­traire une lettre, en con­si­dé­rant que le monde et l’époque, par le ha­sard ar­bi­traire de la langue, s’y trouvent ras­sem­blés. JeanF­ran­çois Kahn s’est donc lan­cé. Parce que la forme du dic­tion­naire laisse libre cours à son éclec­tisme fou­traque et à ses ful­gu­rances. Et cette lettre qui dit tout, au point de faire l’ob­jet d’un livre spé­ci­fique, c’est la lettre M. M comme Ma­cron, bien sûr, ou comme Mé­len­chon. M comme Mon­dia­li­sa­tion, Men­dès France, Mit­ter­rand, Maas­tricht ou Marxisme.

Même Mu­sique ou Mal­lar­mé se pro­mènent dans ces pages et sont l’oc­ca­sion d’une ana­lyse ma­gis­trale sur l’avant-garde ar­tis­tique. Le fon­da­teur de Ma­rianne – en­core un M ! – s’étonne et s’in­surge de­vant la pro­gram­ma­tion mu­si­cale des scènes na­tio­nales fran­çaises. On n’y joue pas un com­po­si­teur mort de­puis moins de soixante ans. Les seuls mu­si­ciens du mi­lieu du XXe siècle qui sont, non seule­ment ré­gu­liè­re­ment joués, mais qui ren­contrent un large pu­blic, sont pré­ci­sé­ment ceux – Chos­ta­ko­vitch, Pro­ko­fiev, Khat­cha­tou­rian – à qui le sta­li­nisme im­po­sa de tour­ner le dos à toute ra­di­ca­li­té in­no­va­trice, re­marque Jean-Fran­çois Kahn. « Ce constat a va­leur de pa­ra­bole. Long­temps la mo­der­ni­té po­li­ti­co-idéo­lo­gique d’un mo­ment de­vint le clas­si­cisme du len­de­main. Chaque étape pre­nait ap­pui sur le socle de l’étape pré­cé­dente : le ré­pu­bli­ca­nisme sur le li­bé­ra­lisme, le so­cia­lisme sur le ré­pu­bli­ca­nisme. Grâce à quoi, même les maxi­ma­listes émet­taient un dis­cours qu’une large com­mu­nau­té d’au­di­teurs pou­vait en­tendre. Et en­ten­dit. Or, au­jourd’hui, les te­nants du ra­di­ca­lisme de gauche se re­trouvent exac­te­ment dans la même si­tua­tion que les com­po­si­teurs de mu­sique sé­rielle ou concrète. Ils cultivent en vase clos, leur peuple à eux, très pe­tit, et que grise l’ab­so­lue ra­di­ca­li­té de la mu­sique qu’ils émettent. »

Voi­là toute l’ex­pres­sion de la pen­sée kah­nienne : de l’her­mé­tisme de Mal­lar­mé ou de Bou­lez, il tire une lec­ture de la ra­di­ca­li­té contem­po­raine et de son in­ca­pa­ci­té à par­ler au peuple. Et c’est bien là le pro­pos de ce livre, der­rière les fan­tai­sies et les jeux de mots, der­rière les traits d’es­prit et les grands ré­cits (il faut lire la ré­ha­bi­li­ta­tion du Fran­çois Mit­ter­rand de l’at­ten­tat de l’Ob­ser­va­toire par un JeanF­ran­çois Kahn plus jour­na­liste que ja­mais, dont l’en­quête dé­mon­trait le piège ten­du par cer­tains ré­seaux d’ex­trême droite proches du gaul­lisme), il illustre tout le tra­vail in­tel­lec­tuel qui fut ce­lui du fon­da­teur de Ma­rianne : sys­té­ma­ti­que­ment et obs­ti­né­ment re­fu­ser le sec­ta­risme et les ap­pels à la haine.

In­sou­mis­sion

C’est pour­quoi l’en­trée la plus im­por­tante du livre est sans doute la plus ano­dine : Mo­dé­rés. La dé­fi­ni­tion est simple : « qui fait preuve de me­sure ». Mais la ques­tion sur­git im­mé­dia­te­ment : « Est-ce avec me­sure qu’un mo­dé­ré doit s’op­po­ser à la dé­me­sure ? La mo­dé­ra­tion est un état d’es­prit, elle ne sau­rait s’ap­pa­ren­ter à un état tout court. Que si­gni­fie être mo­dé­ré en soi, in­dé­pen­dam­ment des pa­ra­mètres qui per­mettent, à un mo­ment don­né, de se dé­fi­nir comme mo­dé­ré ? C’est parce que la mo­dé­ra­tion est le contraire de l’ex­cès que Mon­taigne met­tait dé­jà en garde contre la ten­dance à pous­ser la mo­dé­ra­tion (et même la sa­gesse) à l’ex­cès. » Mon­taigne, lui aus­si pré­sent dans cette en­cy­clo­pé­die à une lettre. « A l’époque de Mon­taigne, écrit Jean-Fran­çois Kahn, entre mas­sacre de Vas­sy et Saint-Bar­thé­le­my, quand on est un no­table en vue, par­le­men­taire et maire de Bor­deaux, ce re­fus ab­so­lu de se plier à la lo­gique in­cen­diaire

d’un bi­na­risme in­can­des­cent, ce re­trait de la mê­lée, re­pré­sente sans doute le plus in­con­for­table, si­non le plus dan­ge­reux des en­ga­ge­ments. »

D’où le drame de mai 1793 (il y a plu­sieurs mai dans cette en­cy­clo­pé­die, mai 1945, mai 1958, mai 1968…) : l’ar­res­ta­tion des Gi­ron­dins et l’épu­ra­tion de la Con­ven­tion de ses élé­ments dé­mo­crates. « Coup d’Etat fla­grant. Peut-être la mise en oeuvre d’une po­li­tique de “sa­lut pu­blic” s’ap­puyant sur l’aile la plus dé­ci­dée, la plus vo­lon­ta­riste du camp ré­pu­bli­cain, sau­va-t-elle la pa­trie en dan­ger et, par voie de consé­quence, la Ré­pu­blique. Pro­vi­soi­re­ment. Mais au prix de la né­ga­tion des prin­cipes sur les­quels cette Ré­pu­blique s’était fon­dée. Toute ma­jo­ri­té étant par dé­fi­ni­tion “sou­mise”, ne fût-ce qu’à elle-même, l’in­sou­mis­sion pro­cla­mée de­vient le seul cri­tère de lé­gi­ti­mi­té. Jus­qu’au mo­ment (ce qui fut le cas après mai 1793) où les in­sou­mis au pou­voir exigent qu’à leur in­sou­mis­sion ins­ti­tu­tion­na­li­sée tout le monde se sou­mette. »

Son com­bat : re­pla­cer l’homme au centre

Jean-Fran­çois Kahn mo­dé­ré ? L’au­teur des unes fra­cas­santes de Ma­rianne, celles qui, de­puis les dé­buts du jour­nal, scan­da­lisent les beaux es­prits et les pe­tits mar­quis ? Ce­lui que la droite néo­li­bé­rale juge gau­chiste, et que la gauche mo­rale ac­cuse de cryp­to-fas­cisme ? Jus­te­ment. Il faut lire cette pro­me­nade dans le dic­tion­naire pour com­prendre que le Mo­dé­ré n’est pas au Mi­lieu mais dans le re­fus du sys­té­ma­tisme. « Entre l’in­ter­na­tio­na­lisme et le na­tio­na­lisme, se si­tuer au mi­lieu exi­ge­rait-il qu’on réa­lise la syn­thèse d’un se­mi-sou­ve­rai­nisme et d’un se­mi-mon­dia­lisme ? Non ! Mais, comme le ré­cla­mait Jau­rès, qu’on in­ves­tisse le plus de pa­trio­tisme sou­hai­table dans l’in­ter­na­tio­na­lisme et le plus d’ou­ver­ture au monde dans le pa­trio­tisme. » « Entre la vraie dé­mo­cra­tie li­bé­rale et le com­mu­nisme to­ta­li­taire, ajoute-t-il, la bonne pos­ture n’était pas au mi­lieu. Entre le néo­ca­pi­ta­lisme an­ti-hu­ma­niste et le com­bat de ceux qui re­fusent la mar­chan­di­sa­tion du monde et en­tendent re­pla­cer l’homme au centre, elle n’est pas non plus au mi­lieu. »

Re­pla­cer l’homme au centre, tel est le com­bat du fon­da­teur de Ma­rianne. D’où son re­fus de l’una­ni­misme et des meutes (« Meute : groupe ci­men­té par son agres­si­vi­té et sa mé­chan­ce­té. Mé­len­chon et Sar­ko­zy eurent ce point en com­mun : ils consti­tuèrent au­tour d’eux des meutes de chiens cou­rants qui dé­vo­raient tout cru tout contra­dic­teur trans­for­mé en gi­bier. Mais ni l’un ni l’autre ne purent évi­ter les ac­ci­dents de chasse »). D’où sa co­lère, éga­le­ment, face à ces an­ciens trots­kistes pas­sés au Me­def, et pire en­core, face à ces maoïstes de­ve­nus les plus ar­dents re­pré­sen­tants du néo­con­ser­va­tisme à la fran­çaise, ces Glucks­mann, Kouch­ner, ou Gou­pil qui pé­ti­tion­nèrent pour que la France s’en­gage dans la dé­sas­treuse des­truc­tion de l’Irak en 2003. Les mêmes ap­plau­dirent en­core quand il fut ques­tion d’al­ler en Li­bye. Et, jus­qu’à pré­sent, on n’a pas en­ten­du leur mea culpa. D’où, en­fin, sa dé­non­cia­tion fa­rouche de Ru­pert Mur­doch et du jour­na­lisme qu’il in­carne. « En 1945, en France, on a condam­né à la peine maxi­male des pa­trons de presse consi­dé­rés comme les prin­ci­paux res­pon­sables – ce qu’ils étaient à l’évi­dence – des actes com­mis par ceux dont leurs tor­chons avaient per­ver­ti les consciences. En 1945, Ru­pert Mur­doch au­rait donc été fu­sillé. » Jean-Fran­çois Kahn, au nom du jour­na­lisme qu’a tou­jours dé­fen­du Ma­rianne, s’in­surge contre ce­lui qui fit du fric sur Dia­na, vi­vante ou morte, et qui lâ­cha la droite conser­va­trice pour ral­lier To­ny Blair quand ce­lui-ci par­vint au pou­voir et contri­bua à tuer des mil­liers d’Ira­kiens. « Il est le sym­bole nu­mé­ro 1 de la “mon­dia­li­sa­tion” telle que les néo­li­bé­raux la conçoivent ou l’ac­ceptent. Un sys­tème où, à l’échelle pla­né­taire, au­cun prin­cipe, au­cune va­leur, au­cune règle mo­rale ne tient

JEAN-FRAN­ÇOIS KAHN CHERCHE À DES­SI­NER UN NOU­VEL HU­MA­NISME, À RE­BOURS

DE CE MOU­VE­MENT D’ÉCRA­SE­MENT DE L’HOMME QUE PRO­DUIT LE NÉO­LI­BÉ­RA­LISME.

au re­gard de la con­quête des parts de mar­ché. Un sys­tème – com­ment disent-ils ? – “mo­derne” ! Ce­lui que dé­fend le Wall Street Jour­nal : son jour­nal. »

Al­ter­na­tive

Ain­si nous parle le livre en ka­léï­do­scope d’un jour­na­liste et pa­tron de presse qui a tra­ver­sé le XXe siècle et le dé­but du XXIe, qui a ren­con­tré et in­ter­viewé des mo­nu­ments d’his­toire, et porte une vi­sion de l’époque, de ses fo­lies et de ses im­passes. Jean-Fran­çois Kahn, à tra­vers ses en­ga­ge­ments et ses écrits, cherche à des­si­ner un nou­vel hu­ma­nisme, à re­bours de ce mou­ve­ment d’écra­se­ment de l’homme que pro­duit le néo­li­bé­ra­lisme. Il faut lire les pages sur le mar­ché, pour com­prendre qu’il n’y a là au­cune dé­tes­ta­tion de l’éco­no­mie de mar­ché, mais au contraire l’ana­lyse des condi­tions de sa mise au ser­vice de l’homme : « L’équa­tion est simple : une vé­ri­table éco­no­mie de mar­ché doit, par dé­fi­ni­tion, être to­ta­le­ment concur­ren­tielle. L’éta­ti­sa­tion en gé­né­ral, le poids ex­ces­sif que pré­tend jouer l’Etat sur un mar­ché, mais, tout au­tant, l’éta­blis­se­ment de mo­no­poles pri­vés de fait, d’oli­go­poles, les en­tentes, les abus de po­si­tions do­mi­nantes sont at­ten­ta­toires à une éco­no­mie qui se dit li­bé­rale. » Consé­quence ? Ces li­bé­raux qui re­fusent toute ré­gu­la­tion d’un ca­pi­ta­lisme fi­nan­cia­ri­sé, dont les mé­ca­nismes ont per­mis à des mul­ti­na­tio­nales d’ob­te­nir une puis­sance su­pé­rieure à celle des Etats en évi­tant l’im­pôt, sont en contra­dic­tion avec leurs propres prin­cipes. Ils ne com­prennent pas le po­ten­tiel de des­truc­tion d’un sys­tème qui peu à peu fra­gi­lise la dé­mo­cra­tie.

Jean-Fran­çois Kahn, avec cette lettre M, tor­pille une fois de plus les confor­mismes, les pa­resses idéo­lo­giques, les fa­ci­li­tés jour­na­lis­tiques. Il construit une pen­sée en­cy­clo­pé­dique, au sens où les Lu­mières ont conçu ce terme. Un pro­gramme pour une al­ter­na­tive rai­son­nable et dé­mo­cra­tique au sys­tème, au mo­ment où le vide po­li­tique laisse sur­gir toutes les haines et toutes les fo­lies.

“Toute ma­jo­ri­té étant par dé­fi­ni­tion ‘sou­mise’, ne fût-ce qu’à elle-même, l’in­sou­mis­sion pro­cla­mée de­vint le seul cri­tère de lé­gi­ti­mi­té.” Ci-des­sus : l’ar­res­ta­tion des Gi­ron­dins, à la sor­tie de la Con­ven­tion, le 31 mai 1793, à Pa­ris. COUP D’ÉTAT FLA­GRANT

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