Qu’il est beau, mon bo­bo !

Adap­ta­tion de la sé­rie an­glaise du même nom, l’amé­ri­caine “Cam­ping” dresse un cruel por­trait de ce groupe social tant dé­crié. Mais si ré­jouis­sant à ca­ri­ca­tu­rer…

Marianne Magazine - - Culture - PAR BE­NOîT FRANQUEBALME

Amu­sez-vous ! » San­glée dans sa veste po­laire, bas­kets aux pieds et fron­tale sur la tête, Jen­ni­fer Gar­ner hurle ses ordres comme une ka­po né­vro­pathe. Vous êtes en pleine fo­rêt ca­li­for­nienne en com­pa­gnie de Ka­thryn, mère de fa­mille, bo­bo psy­cho­ri­gide et or­ga­ni­sa­trice dic­ta­to­riale. Pour l’an­ni­ver­saire de son ma­ri Walt (Da­vid Ten­nant, vu dans « Broad­church »), elle a dé­ci­dé de par­tir en week-end avec fils, soeur et amis. A cô­té de ce qui les at­tend, le film Dé­li­vrance (1972), c’est « Cam­ping pa­ra­dis ». Car Ka­thryn et ses proches sont, tous, com­plé­te­ment cin­trés. Le gé­né­rique du pre­mier épi­sode nous le sug­gère clai­re­ment. Sau­tant sur un tram­po­line au son de Day­dream des Lo­vin’ Spoon­ful, Gar­ner ap­pa­raît puis dis­pa­raît. Comme son en­ten­de­ment, bran­ché sur cou­rant al­ter­na­tif. La ma­man du pe­tit Or­vis a pla­ni­fié tout le sé­jour et dis­joncte quand on y dé­roge. Ses « On s’amuse ! » ty­ran­niques n’ont mal­heu­reu­se­ment au­cun ef­fet sur les frap­pa­dingues qui l’ac­com­pagnent. Jan­dice (Ju­liette Le­wis) est une DJ ba­ba et nym­pho qui aime se dro­guer et se bai­gner nue de­vant tout le monde. Le gé­nial Ch­ris Sul­li­van (Tob­by dans « This Is Us ») est ac­cro à l’oxy­co­done. Quant à George (Brett Gel­man), on l’adore. Ca­ri­ca­ture de hips­ter chauve à cas­quette, il de­mande à tout le monde d’être « re­lax », mais pète ré­gu­liè­re­ment les plombs. Il est aus­si ca­pable d’un cer­tain bon sens. Ain­si, cette re­marque quand Sul­li­van traite sa co­pine noire de « pe­tit cho­co­lat » : « Ce pays est en plein mi­lieu d’une guerre ra­ciale ! » Sur­plom­bant ce ter­ri­fiant aréo­page, on trouve donc Jen­ni­fer Gar­ner, l’ex-es­pionne tout­ter­rain d’ « Alias » (2001-2006). Elle rêve d’être « l’en­droit moel­leux où l’on peut se lais­ser tom­ber », porte des sweats « Ne haïs­sez pas, mé­di­tez », mais est à peine ca­pable de s’oc­cu­per d’elle-même et prend son fils de 7 ans pour son psy.

De la chair à co­mé­die

En de­man­dant à Le­na Dun­ham (« Girls ») d’adap­ter le pro­gramme an­glais du même nom, « Cam­ping » a per­du en trash mais ga­gné en cruau­té so­cio­lo­gique. Le re­make de­vient l’ins­tan­ta­né amé­ri­cain d’une classe moyenne ur­baine et dé­bous­so­lée. Ces pauvres qua­dras veulent être co­ol, man­ger heal­thy et pro­fi­ter des plai­sirs simples de la vie ? Ils sont com­plé­te­ment né­vro­sés, traitent les au­toch­tones avec condes­cen­dance et se haïssent comme dans une bonne vieille co­mé­die ita­lienne.

Rien de plus nor­mal : les bo­bos et leurs pa­ra­doxes sont une in­épui­sable chair à co­mé­die. Les fic­tions té­lé les adorent ! Et c’est vrai sous toutes les la­ti­tudes : France (Ca­mille dans « Scènes de mé­nage » ou les Bou­ley dans « Fais pas ci, fais pas ça »), Etats-Unis (« Port­lan­dia », « Ea­sy ») ou Qué­bec (« Les bo­bos », tout sim­ple­ment). Dans l’Hexa­gone, on a d’ailleurs le vi­lain sen­ti­ment d’un « apar­theid » de sé­ries. Il y a celles des­ti­nées à nos ci­ta­dins bo­hèmes : « 10 % », « Ba­ron noir », « Pa­ris, etc. » Et celles pour les autres (les beaufs ?) : « Jo­sé­phine, ange gar­dien », « Ca­pi­taine Mar­leau », « De­main nous ap­par­tient ». « Cam­ping » fait clai­re­ment par­tie de la pre­mière ca­té­go­rie, comme un mi­roir violent en­voyé dans la tronche. Pa­ra­doxa­le­ment, on conseille à Hen­ri Guai­no et Eric Zem­mour cette pro­duc­tion HBO : après l’avoir vue, leur haine des « bour­geois bo­hèmes » pour­rait se chan­ger en pi­tié. “Cam­ping”, le lun­di à 21 h 55 sur OCS Ci­ty.

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