SOR­TIR DU CHAOS EN SOR­TANT DU MEN­SONGE

Avec une am­pleur et une lu­ci­di­té sai­sis­santes, Gilles Ke­pel ex­plique les sa­gas des in­sur­rec­tions et pro­pose une mé­thode contre-chao­tique.

Marianne Magazine - - Proche-Orient - PAR MAR­TINE GOZLAN

Il in­carne le pres­tige et la so­li­tude du cher­cheur, la cu­rio­si­té et le dan­ger de l’aven­ture in­tel­lec­tuelle. A l’heure de son ving­tième livre, Gilles Ke­pel, jeune homme de 63 ans à l’in­al­té­rable élé­gance, semble être res­té l’étu­diant fas­ci­né par le Cham, le Le­vant, de son pre­mier pé­riple orien­tal voi­là qua­rante ans.

C’est en scru­tant au mur une carte an­cienne qu’il était tombé amou­reux de ces loin­tains par­fu­més. Au­jourd’hui, c’est de­vant la même carte, pa­tiem­ment re­cher­chée et re­trou­vée, qu’il re­çoit les vi­si­teurs. Comme si le rêve de l’orien­ta­liste per­du­rait se­crè­te­ment sous le constat du cher­cheur. Un rêve qui re­fuse d’ago­ni­ser mal­gré les frontières ex­plo­sées du Le­vant et les che­mins de sang par­cou­rus. Le tra­vail consi­dé­rable qu’il dé­die

au­jourd’hui, nous dit-il, « au ci­toyen, pour qu’il com­prenne » porte la marque de ce des­tin : ce­lui d’un ob­ser­va­teur sou­cieux de la plus grande ri­gueur et d’un ac­teur pré­ci­pi­té mal­gré lui dans le chaos qu’il dé­crit. Ce sont des cartes qui ouvrent et ferment le livre et des cartes en­core qui s’in­sèrent en son coeur. On doit leur pré­ci­sion à Fa­brice Ba­lanche, maître de conférences à l’uni­ver­si­té Lyon-II. Un vrai connais­seur de la Sy­rie qui confia à Ma­rianne, dès la pre­mière an­née du conflit, sa convic­tion qu’il s’agis­sait bien d’une guerre ci­vile et non de cette ré­vo­lu­tion idéale qui fai­sait, à Saint-Germain-des­Prés, se le­ver les ly­rismes et s’éteindre les lu­ci­di­tés. De lu­ci­di­té, l’im­mense en­quête de Ke­pel en est tis­sée. Sur ces routes du chaos qu’il a sillon­nées au pé­ril de sa vie avant de nous re­ve­nir tou­jours me­na­cé même au coeur de son cher Quar­tier la­tin, il y a pour­tant une lo­gique. Tout est ex­pli­cable, de la mé­ta­mor­phose des prin­temps arabes en hi­vers dji­ha­distes, de la ré­orien­ta­li­sa­tion de Mos­cou au sou­dain tro­pisme oc­ci­den­tal, voire is­raé­lo­phile, de Riyad, du cy­nisme d’Er­do­gan à l’éter­nel re­tour du mal­heur kurde. Tout est pen­sable, même la Sy­rie dont les plus igno­rants ont vou­lu se faire les in­ter­prètes alors que ceux qui connais­saient les ar­canes de son pas­sé, de ses vil­lages, de ses pas­sions et de ses pul­sions se sont vu ex­pul­ser du champ de la bien­séance idéo­lo­gique. Tel fut le sort de Ke­pel. Ce livre est sa re­vanche car, pour qui cherche et qui écrit, il n’est de sa­lut que par les mots. Il ne s’agit pas seule­ment de trans­crire les faits : en­core faut-il les ré­ins­crire dans l’his­toire qui y a conduit. Ce­la coule de source, croit-on ? Er­reur. Le MoyenO­rient, pho­to­gra­phié et ra­con­té chaque jour, est chaque jour ana­ly­sé au prisme des idéo­lo­gies, celles-là mêmes qui ont fra­cas­sé sa beau­té. L’au­teur sait ce qui les anime. Il les a vues à l’oeuvre, dans le texte et les char­niers de la des­truc­tion. Son dis­cours de la mé­thode contre-chao­tique s’ap­puie sur l’ana­lyse des gé­né­ra­tions et des in­sur­rec­tions. Sor­tir du chaos, n’est-ce pas sor­tir du men­songe ? Gilles Ke­pel dé­peint notre brouillard, puis, en le­vant sa torche, éclaire quelques pans de réa­li­té in­ex­plo­rée. « La re­nais­sance du Le­vant consti­tue la clé de voûte de la ré­in­ser­tion ver­tueuse de toute la ré­gion du Moyen-Orient dans l’ordre mon­dial, contri­buant à son sa­lut », écrit-il au terme du voyage. On ai­me­rait que le lo­ca­taire de l’Ely­sée daigne y cher­cher quelques clés. n

Sor­tir du chaos, Gal­li­mard, 528 p., 22 €.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.