L’ÉDITORIAL de Jacques Jul­liard La dé­faite de la dé­mo­cra­tie

Marianne Magazine - - Sommaire -

Nous avons tous vé­cu au len­de­main de la chute du mur de Ber­lin (1989) une étrange in­ter­mit­tence de l’his­toire. Cer­tains ont même cru pou­voir an­non­cer alors sa fin pure et simple. Comme si le temps s’était im­mo­bi­li­sé. Le li­bé­ra­lisme, tant po­li­tique qu’éco­no­mique, de­meu­ré seul sur le champ de ba­taille, pa­rais­sait de­voir s’im­po­ser dans chaque contrée du monde, à me­sure qu’elle com­ble­rait son re­tard de crois­sance. Et puis, in­sen­si­ble­ment, le temps s’est re­mis en marche. L’at­ten­tat is­la­miste contre les tours du World Trade Cen­ter n’a certes pas à lui seul été le tour­nant, mais le symp­tôme. Moins de vingt ans après, le pay­sage est bou­le­ver­sé. A la phi­lo­so­phie du libre-échange a suc­cé­dé celle, au­jourd’hui en­va­his­sante, du pro­tec­tion­nisme. Au règne de la dé­mo­cra­tie, ce­lui du po­pu­lisme. Et ce sont dé­sor­mais les Etats-Unis, hier gen­darme du monde et sym­bole agis­sant de ce li­bé­ra­lisme tous azi­muts qui donnent, par la voix de Do­nald Trump, le si­gnal du chan­ge­ment.

Il faut par­fois avoir la sa­gesse de ne pas in­ter­pré­ter trop pré­ci­pi­tam­ment les évé­ne­ments que l’on est en train de vivre, tout en re­con­nais­sant que nous avons tous été vic­times d’une illu­sion d’op­tique. Car, c’est un fait dé­sor­mais avé­ré, par­tout à tra­vers le monde, la dé­mo­cra­tie est en fort re­cul. Nom­mez-la bour­geoise, ou for­melle, cette dé­mo­cra­tie ; ap­pe­lez toutes les amé­lio­ra­tions que vous vou­lez : il suf­fit qu’elle dis­pa­raisse, ou seule­ment qu’elle soit me­na­cée, pour qu’elle re­couvre sou­dain le droit d’être dé­si­gnée, sans qua­li­fi­ca­tif, comme une don­née im­mé­diate de notre conscience po­li­tique.

Or la Rus­sie de Pou­tine est moins dé­mo­cra­tique que l’URSS fi­nis­sante

de Gor­bat­chev, puis d’Elt­sine ; on s’ache­mine pai­si­ble­ment vers un néot­sa­risme, sous le signe du des­po­tisme éclai­ré.

La Chine de son cô­té est en train de dé­mon­trer que le li­bé­ra­lisme éco­no­mique, dont elle est au­jourd’hui la cham­pionne pla­né­taire, n’en­traîne pas né­ces­sai­re­ment, à l’in­verse de ce que l’on a long­temps pré­ten­du, le li­bé­ra­lisme po­li­tique, c’est-à-dire, jus­te­ment, la dé­mo­cra­tie. Sous la di­rec­tion sans fai­blesse de Xi, elle s’ache­mine vers un im­pé­ria­lisme éco­no­mique à l’échelle in­ter­na­tio­nale, sans précédent dans son his­toire.

Les pays scan­di­naves, long­temps pa­ran­gons de la social-dé­mo­cra­tie, sont en train, sous la pres­sion des flux mi­gra­toires, de se dur­cir et de se fer­mer. Les pays ara­bo-mu­sul­mans, loin de s’adap­ter à la mo­der­ni­té, sont de­ve­nus pour la plu­part les bas­tions de l’obs­cu­ran­tisme in­tel­lec­tuel et du conser­va­tisme mo­ral ; ils ont fait du li­bé­ra­lisme po­li­tique leur en­ne­mi et leur cible. Une vague na­tio­na­liste et po­pu­liste d’une vio­lence in­ouïe est en train de dé­fer­ler sur le monde, des an­ciennes « dé­mo­cra­ties po­pu­laires » d’Eu­rope orien­tale jus­qu’aux Amé­riques, y com­pris les Etats-Unis et le Ca­na­da.

Les 46 % de voix ob­te­nus di­manche par le can­di­dat d’ex­trême droite Jair Bol­so­na­ro au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle au Bré­sil sont un coup de ton­nerre qui va re­ten­tir sur toute l’Amé­rique la­tine et risquent de la faire bas­cu­ler dans une ré­gres­sion de type « co­ro­ne­liste ». Un nou­veau type de lea­der po­li­tique, fait de bru­ta­li­té, d’ar­ro­gance, de ra­cisme et de sexisme, est en train de s’im­po­ser, sous les traits de Trump aux Etats-Unis, de Du­tertre aux Phi­lip­pines, de Bo­ris John­son en An­gle­terre, de Bol­so­na­ro au Bré­sil, à un moindre de­gré, de Pou­tine en Rus­sie, d’Or­ban en Hon­grie, de Sal­vi­ni en Ita­lie. De quoi nous faire re­gret­ter les Oba­ma, les Hol­lande, les Mer­kel, qui étaient res­pec­tueux de la dé­mo­cra­tie et des règles élé­men­taires de la ci­vi­li­sa­tion.

Car l’Eu­rope n’est pas épar­gnée. Le Brexit est d’abord une

dé­faite pour la phi­lo­so­phie li­bé­rale et po­li­cée des classes su­pé­rieures bri­tan­niques ; les suc­cès du par­ti d’ex­trême droite, avec des re­lents néo­na­zis, sont un peu de même na­ture en Al­le­magne. En Ita­lie, l’ex­trême droite re­pré­sen­tée par la Ligue est dé­jà au pou­voir, qu’elle par­tage avec les po­pu­listes de Cinq Etoiles. En France en­fin, il est re­mar­quable que le Ras­sem­ble­ment na­tio­nal le­pé­niste ait par­fai­te­ment ré­sis­té à la mé­dio­cri­té avé­rée de ses di­ri­geants. C’est la preuve d’une im­plan­ta­tion so­lide et du­rable. Le mal est pro­fond : dans un ré­cent son­dage Ip­sos, 36 % des Fran­çais ont es­ti­mé que « d’autres sys­tèmes po­li­tiques peuvent être aus­si bons que la dé­mo­cra­tie »… Les­quels, s’il vous plaît ?

Face à des phé­no­mènes aus­si mas­sifs, aus­si inexo­rables, les gauches sont un peu par­tout d’un aveu­gle­ment qui s’ap­pa­rente à une com­pli­ci­té in­vo­lon­taire. Si elles croyaient un peu à ce qu’elles disent, au lieu de ré­pé­ter comme des per­ro­quets « le fas­cisme ne pas­se­ra pas », elles s’uni­raient. C’est l’in­verse qui se pro­duit. On nous an­nonce que la gauche du PS, dé­jà ré­duit à 6 % du corps élec­to­ral lors de la der­nière pré­si­den­tielle, songe à créer un nou­veau par­ti. C’est vrai, on en man­quait.

Au risque de nous ré­pé­ter, sou­li­gnons une fois en­core que l’ori­gine du di­vorce entre les classes po­pu­laires et les gauches re­pose sur la triple in­quié­tude qui pèse sur les pre­mières, la triple in­sé­cu­ri­té dont elles se sentent vic­times : in­sé­cu­ri­té phy­sique, in­sé­cu­ri­té cultu­relle, in­sé­cu­ri­té éco­no­mique. La pre­mière dans la rue et chez eux, la se­conde dans la so­cié­té, la troi­sième sur leur lieu de tra­vail. Et n’al­lons sur­tout pas croire qu’il suf­fi­rait d’op­po­ser un po­pu­lisme de gauche au po­pu­lisme de droite en pleine as­cen­sion. L’ex­pé­rience his­to­rique montre que le pre­mier a tou­jours, à son corps dé­fen­dant, fait la courte échelle au se­cond. La gauche ne sur­vi­vra pas sans faire re­vivre les va­leurs uni­ver­selles sur les­quelles elle a été fon­dée : Ré­pu­blique, laï­ci­té, mé­rite. En un mot, qu’elle ose en­fin re­de­ve­nir elle-même !

SI LES GAUCHES CROYAIENT UN PEU à CE QU’ELLES DISENT, AU LIEU DE Ré­Pé­TER

“LE FAS­CISME NE PAS­SE­RA PAS”, ELLES S’UNI­RAIENT. C’EST L’IN­VERSE QUI SE PRO­DUIT.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.