Les es­cla­va­gistes des temps mo­dernes

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Bruno Rieth

Vul­né­rables, les mi­grants sont la cible des ré­seaux ma­fieux.

Ceux qui s’aven­turent à quit­ter leur pays se re­trouvent sys­té­ma­ti­que­ment aux mains d’or­ga­ni­sa­tions de type ma­fieux, qui les uti­lisent pour d’autres bu­si­ness illé­gaux. Un “mar­ché” très lu­cra­tif.

Il y a d’un cô­té la fi­gure de Cé­dric Her­rou, sym­bole de l’aide aux mi­grants, agri­cul­teur hu­ma­niste des Al­pesMa­ri­times bra­vant la loi au nom de la « fra­ter­ni­té » pour leur por­ter as­sis­tance dans la dan­ge­reuse val­lée de la Roya. A l’op­po­sé, les an­ti-Her­rou, des membres de « fi­lières cri­mi­nelles » ayant « re­cours à des pro­cé­dés ma­fieux » pour pro­fi­ter de la mi­sère hu­maine, se­lon les termes d’un rap­port confi­den­tiel de la po­lice na­tio­nale dé­voi­lé dans une en­quête du jour­nal la Croix. Les po­li­ciers, à par­tir de leurs don­nées sur l’an­née 2017 et les huit pre­miers mois de 2018, ont mis au jour une « car­to­gra­phie ap­pro­fon­die des faits criminels » per­pé­trés en France par les « fi­lières d’im­mi­gra­tion ir­ré­gu­lière ». Des fi­lières que le rap­port dé­fi­nit comme des « grou­pe­ments struc­tu­rés, sou­vent hié­rar­chi­sés et cloi­son­nés, trans­na­tio­naux, qui aident contre ré­mu­né­ra­tion un ou plu­sieurs can­di­dats à l’ im­mi­gra­tion ir­ré­gu­lière à être ache­mi­nés d’un pays vers un autre ou à y sé­jour­ner ir­ré­gu­liè­re­ment ». Une no­tion qui a son im­por­tance.

Car, si des mi­grants peuvent se rap­pro­cher de pas­seurs dont le pro­fil peut être le « chô­meur des Al­pesMa­ri­times, qui vend un pas­sage de la fron­tière fran­co-ita­lienne, de­puis Vin­ti­mille, dans son vé­hi­cule per­son­nel, contre 30 à 40 € […] », se­lon Ju­lien Gen­tile, chef de l’Of­fice cen­tral pour la ré­pres­sion de l’im­mi­gra­tion ir­ré­gu­lière et l’emploi d’étran­gers sans titre (Ocriest), cité par la Croix, son constat est sans ap­pel : « Dans leur par­cours migratoire non lé­gal, toutes les per­sonnes dont l’ob­jec­tif est de tran­si­ter par la France ou de s’y main­te­nir sont obli­gées de faire ap­pel à une fi­lière cri­mi­nelle. » Si, il y a en­core quelques an­nées, ces ré­seaux tra­vaillaient de ma­nière ar­ti­sa­nale, au­jourd’hui les mi­grants vou­lant quit­ter leur pays d’ori­gine se re­trouvent presque sys­té­ma­ti­que­ment aux mains d’or­ga­ni­sa­tions de type ma­fieux. Et qui ne se li­mitent plus au simple ache­mi­ne­ment des in­di­vi­dus. Ces mi­grants, at­ti­rés par la pro­messe d’une vie meilleure, se re­trouvent dans des si­tua­tions d’ex­ploi­ta­tion sem­blables à celles d’es­claves des temps mo­dernes. Car ces or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles ne s’ar­rêtent plus au simple tra­fic de mi­grants mais lient leur ac­ti­vi­té avec d’autres bu­si­ness illé­gaux. Le com­mis­saire gé­né­ral Gen­tile cite ain­si les cas de ma­fias viet­na­miennes uti­li­sant les mi­grants comme « jar­di­niers » pour « la cul­ture in­dus­trielle du can­na­bis en ré­gion pa­ri­sienne » ou en­core d’af­faire de jeunes femmes ve­nues de Chine ou de Thaï­lande obli­gées de se pros­ti­tuer à l’ombre des pa­ra­vents de sa­lon de mas­sage.

Constat in­quié­tant

Les po­li­ciers sont au­jourd’hui confron­tés à la mon­tée en puis­sance des ré­seaux de tra­fi­quants, note le rap­port confi­den­tiel : « Le sa­voir­faire cri­mi­nel des ré­seaux de pas­seurs est en pro­gres­sion constante. » Et qui n’hé­sitent pas à user de vio­lences. Dans son rap­port d’ac­ti­vi­té 2017, le Col­lec­tif contre l’es­cla­vage mo­derne (CCEM) consta­tait dé­jà qu’« un nombre non né­gli­geable de vic­times re­noncent à pour­suivre

leurs ex­ploi­teurs par crainte de représailles, no­tam­ment contre leur fa­mille au pays ». Des néo-es­claves éga­le­ment uti­li­sés pour le tra­vail illé­gal. « Cer­tains em­ployeurs peu scru­pu­leux n’ hé­sitent pas à re­cou­rir à ce type de main-d’oeuvre ou à sous­trai­ter au­près de so­cié­tés dis­po­sant de ces “sa­la­riés” bon mar­ché », ex­pose le rap­port de la po­lice na­tio­nal. Le CCEM, en se ba­sant sur un Smic moyen aux­quelles les vic­times qu’il as­siste au­raient eu droit (sans comp­ter les heures sup­plé­men­taires), avait es­ti­mé les pro­fits réa­li­sés par les ex­ploi­teurs en termes de sa­laire et de charge sa­la­riale. Pour 152 per­sonnes, les pa­trons avaient ob­te­nu un pro­fit to­tal de « 7 397 012 € pour les ex­ploi­teurs, soit 81 107 € en moyenne par ex­ploi­teur », sur les pé­riodes concer­nées. De quoi don­ner des idées.

Dans une en­quête pu­bliée mi­sep­tembre, Ouest France ré­vé­lait une nou­velle ten­dance en cours à Nantes. Se­lon le quo­ti­dien, des au­toen­tre­pe­neurs (sta­tut obli­ga­toire pour s’ins­crire sur les pla­tes­formes nu­mé­riques comme Uber ou De­li­ve­roo) loue­raient leur nu­mé­ro Si­ret à des étran­gers en si­tua­tion ir­ré­gu­lière pour ou­vrir un ac­cès sur ces plates-formes en échange de la moi­tié, voire plus, des revenus ga­gnés. Ces es­cla­va­gistes mo­dernes pour­raient ain­si pré­tendre à un bé­né­fice de 1 000 € men­suels sur le dos des mi­grants. Se­lon les chiffres du mi­nis­tère de l’In­té­rieur, par­mi les 303 fi­lières cri­mi­nelles dé­man­te­lées en 2017, 62 d’entre elles se consa­craient à l’ap­pro­vi­sion­ne­ment de main-d’oeuvre pour le « tra­vail illé­gal ». Une ten­dance qui ne de­vrait pas s’in­ver­ser. Le rap­port dé­voi­lé par la Croix ex­plique que « le sché­ma consta­té de­puis des an­nées est ce­lui d’un flux migratoire en tran­sit de­puis le Sud vers le Nord. Ces mou­ve­ments sont gui­dés par les fi­lières qui consti­tuent elles-mêmes un vé­ri­table pull fac­tor (« fac­teur d’at­trac­tion et d’ in­ci­ta­tion »). Les mi­grants sont en­cou­ra­gés au dé­part, car ils sont as­su­rés de trou­ver, sur leur par­cours, des struc­tures qui les ai­de­ront à re­joindre la des­ti­na­tion sou­hai­tée ». Un constat aus­si ter­rible qu’in­quié­tant.

PAR­MI LES 303 FI­LIÈRES DÉ­MAN­TE­LÉES EN 2017, 62 D’ENTRE ELLES SE CONSA­CRAIENT À L’AP­PRO­VI­SION­NE­MENT DE MAIN-D’OEUVRE POUR

LE “TRA­VAIL ILLÉ­GAL”.

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