“Il ne faut pas re­gar­der la ques­tion migratoire de ma­nière hé­mi­plé­gique”

Marianne Magazine - - Sommaire - PAR PIERRE HEN­RY, DI­REC­TEUR GÉ­NÉ­RAL DE FRANCE TERRE D’ASILE PROPOS RE­CUEILLIS PAR SOA­ZIG QUÉMÉNER

Entretien avec Pierre Hen­ry, di­rec­teur gé­né­ral de l’ONG France terre d’asile.

Pa­tron de l’as­so­cia­tion de sou­tien aux de­man­deurs d’asile de­puis plus de vingt ans, il plaide pour que la France donne un pa­villon à l’“Aqua­rius”, mais pointe éga­le­ment les am­bi­guï­tés de toute une par­tie de la gauche.

Ma­rianne : Des ma­ni­fes­ta­tions ont eu lieu sa­me­di 6 oc­tobre dans toute l’Eu­rope pour la dé­fense de l’Aqua­rius et de sa mis­sion au large des côtes li­byennes. De quoi l’Aqua­rius est-il le nom ?

Pierre Hen­ry :

L’Aqua­rius et d’autres ba­teaux font ce que l’hu­ma­ni­té toute simple nous de­mande de faire. C’est-à-dire qu’ils se­courent en mer des gens qui sont en dan­ger de mort. Ce n’est pas le tout d’une po­li­tique migratoire, mais il s’agit du com­men­ce­ment d’une po­li­tique d’hu­ma­ni­té. A force de ter­gi­ver­sa­tions et d’in­ca­pa­ci­té à of­frir une ré­ponse à la po­li­tique me­née par M. Sal­vi­ni et M. Or­ban, l’Union eu­ro­péenne et les pays qui sont mo­teurs au sein de l’Union four­nissent le car­bu­rant de tous les po­pu­lismes. Je com­prends les hé­si­ta­tions, mais qu’est-ce qui em­pêche au­jourd’hui la France, avec l’Es­pagne, avec Malte, d’ou­vrir des ports sûrs de dé­bar­que­ment ? Il ne faut pas être naïfs, tout le monde n’au­ra pas le droit à l’asile, mais on peut mettre en place un dis­po­si­tif ver­tueux. Se­lon vous, la France doit-elle don­ner un pa­villon à l’Aqua­rius ? Oui, nous de­vons dire que la France y est prête. Sauver 30 000 vies, c’est notre fier­té. On ne joue pas au chat et à la sou­ris au­tour d’un sym­bole aus­si fort que ce­lui-là.

Un ap­pel a été lan­cé dans

Po­li­tis, Re­gards et Me­dia­part pour l’ac­cueil des mi­grants. Les si­gna­taires ex­pliquent

que « la li­ber­té de cir­cu­la­tion et l’éga­li­té des droits so­ciaux pour les im­mi­grés pré­sents dans les pays d’ac­cueil sont les droits fon­da­men­taux de l’hu­ma­ni­té ». Est-ce, se­lon vous, une bonne ma­nière de po­ser la ques­tion ? Cette ini­tia­tive est in­té­res­sante dans toute la gé­né­ro­si­té qu’elle re­cèle et la vo­lon­té aus­si de faire face à un dé­port de l’en­semble de la classe po­li­tique sur les ques­tions mi­gra­toires. Mais il y a des am­bi­guï­tés. Par­ler de la li­ber­té de cir­cu­la­tion sans abor­der la ques­tion de la li­ber­té d’ins­tal­la­tion et du par­tage de la res­source dis­po­nible, ce qui en dé­mo­cra­tie, a mi­ni­ma, se dé­bat, c’est re­gar­der la ques­tion migratoire de ma­nière hé­mi­plé­gique. La fron­tière n’est pas seule­ment un mur, c’est une pro­tec­tion. Il faut la pen­ser. On ne peut pas non plus faire l’im­passe sur la ques­tion de la na­ture de l’ac­cueil, qui doit être for­cé­ment digne, sur la lé­gi­ti­mi­té de la dis­tinc­tion entre de­man­deurs d’asile et per­sonnes re­le­vant d’autres mi­gra­tions. Et l’éloi­gne­ment ne doit pas être un ta­bou dans la me­sure où nous res­pec­tons le cadre ju­ri­dique dans le­quel nous évo­luons.

Vous avez dé­plo­ré ré­cem­ment que nous ayons

« ou­blié d’ins­crire le de­voir d’hos­pi­ta­li­té dans un pacte ci­vique » et que ce­la ait créé

« un sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té cultu­relle, d’au­tant que cette ques­tion a été lais­sée de cô­té par la gauche ». Vous pensiez à qui en par­ti­cu­lier ?

Nous avons tel­le­ment consi­dé­ré que nos va­leurs étaient uni­ver­selles qu’il n’y avait pas be­soin de les ex­pli­quer : l’éga­li­té hom­me­femme, la laï­ci­té qui est une li­ber­té fon­da­men­tale. Sauf que ces va­leurs sur les­quelles nous fai­sons oeuvre com­mune, il faut les ex­pli­quer, les trans­mettre. Or, nous n’avons ces­sé de­puis près de qua­rante ans d’être dans l’in­jonc­tion sans à au­cun mo­ment joindre l’in­jonc­tion au bud­get. Et je suis tou­jours ef­fa­ré d’en­tendre cer­tains par­mi les corps in­ter­mé­diaires af­fir­mer qu’ils ne sont pas ar­més pour trans­mettre ces va­leurs, qu’ils n’ont pas les ou­tils. C’est juste du temps de cer­veau dis­po­nible !

Qua­rante ans, vous re­mon­tez aux an­nées Mit­ter­rand ?

C’est fa­cile avec le temps et le re­cul de por­ter ana­lyse sur les trente ou qua­rante der­nières an­nées. Nous n’avons pas pris l’exacte me­sure du drame vé­cu par tout un pan de notre po­pu­la­tion avec la dis­pa­ri­tion d’une par­tie de nos in­dus­tries. Il y a au­jourd’hui une forte in­ter­ro­ga­tion dans les classes po­pu­laires, les classes moyennes, sur le mo­dèle qui est le leur et qui, de ma­nière réelle ou fan­tas­mée, se­rait mis en dan­ger par l’ap­port de nou­velles po­pu­la­tions.

Pour Jean-Luc Mé­len­chon, l’af­flux de mi­grants en­traîne un moins-di­sant sa­la­rial. Est-ce une lec­ture per­ti­nente, se­lon vous ?

Je ne vois pas les im­mi­grés comme une ar­mée de ré­serve du ca­pi­tal, qui en pro­fite pour faire pres­sion sur les sa­laires. C’est peut-être une grille de lec­ture as­sez simple qui per­met aux uns et aux autres de se re­po­si­tion­ner sur l’im­mense mar­ché des peurs, même si je n’ac­cuse pas Jean-Luc Mé­len­chon de le faire. Les pri­moar­ri­vants, quand ils rentrent sur le mar­ché du tra­vail, se di­rigent vers des sec­teurs qui sont sou­vent dé­lais­sés par les ré­si­dents de longue du­rée : ils ac­ceptent des condi­tions de tra­vail dif­fi­ciles, avec des em­plois sou­vent pré­caires et des ho­raires ex­trê­me­ment va­riables. Ima­gi­nons que de­main on ban­nisse toute im­mi­gra­tion, je ne suis pas cer­tain que les ré­si­dents de longue du­rée se jet­te­raient sur ces em­plois s’ils ne sont pas re­va­lo­ri­sés.

Faut-il que l’im­mi­gra­tion de­vienne le su­jet cen­tral des élec­tions eu­ro­péennes ?

Avant qu’ils ne soient aux af­faires, les res­pon­sables po­li­tiques ont sou­vent le sen­ti­ment qu’il faut évo­quer ce thème. Et puis une fois par­ve­nus au pou­voir, moins ils en parlent, mieux ils pensent se por­ter. Je me sou­viens d’une dis­cus­sion avec Ber­nard Ca­ze­neuve en 2011, dans son bu­reau, à Cher­bourg, où je lui di­sais que, pour la cam­pagne pré­si­den­tielle, il fal­lait ab­so­lu­ment que l’on aborde ces ques­tions, que l’on cla­ri­fie. Il m’avait fait cette ré­ponse : « Je pense exac­te­ment le contraire, moins nous en par­le­rons, mieux nous nous por­te­rons. »

Em­ma­nuel Ma­cron en parle…

Il en parle, mais sans opé­ra­tion­na­li­té sur le ter­rain. Sans comp­ter que, sous le quin­quen­nat précédent, nous avons fait preuve d’énor­mé­ment de suf­fi­sance à l’égard de l’Ita­lie. Ré­sul­tat, nous avons M. Sal­vi­ni au­jourd’hui.

Que vous ins­pire le sur­gis­se­ment en Al­le­magne d’Auf­ste­hen, mouvement de la gauche ra­di­cale is­su de Die Linke qui mul­ti­plie les cri­tiques contre la naï­ve­té de son camp en ma­tière d’im­mi­gra­tion ?

Je trouve qu’on sur­va­lo­rise les frac­tures au sein des di­vers cou­rants de la gauche, avec une lec­ture ex­trê­me­ment ra­pide des po­si­tions des uns et des autres. Bien sûr qu’il y a des am­bi­guï­tés au sein de la gauche, mais pas seule­ment chez les in­sou­mis ou Die Linke. Il y en a aus­si chez les so­ciaux-dé­mo­crates : ils ont abri­té en leur sein aus­si bien la gauche de Leo­nar­da que la gauche de la dé­chéance de na­tio­na­li­té ! Ce su­jet tra­verse la so­cié­té fran­çaise dans son en­semble. La ques­tion migratoire n’est pas nou­velle et il n’y a ja­mais eu d’âge d’or. Je suis de ceux qui, tout en voyant bien les frac­tures s’ap­pro­fon­dir, trouvent quand même que, mal­gré tout, il y a de for­mi­dables réus­sites. Mais, dans le même temps, sym­bo­li­que­ment, il y a des peurs qui sont à l’oeuvre, qui, tra­vaillées, pour­raient faire cha­vi­rer l’unité du pays.

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