Edu­ca­tion Epi­nay, dans le chaos d’un ly­cée de ban­lieue

Em­plois du temps in­co­hé­rents, listes d’élèves tron­quées, tra­vaux mal fi­ce­lés… Les élèves du ly­cée Jacques-Fey­der d’Epi­nay-sur-Seine vivent un dé­but d’an­née apo­ca­lyp­tique. Tous se posent une ques­tion : ne mé­rite-t-on pas mieux lorsque l’on étu­die en ban­lie

Marianne Magazine - - Sommaire - Par An­tho­ny Cortes

Or­ga­ni­sa­tion in­co­hé­rente, chan­tier de ré­no­va­tion dan­tesque, ras-le-bol des élèves… Le ma­rasme du ly­cée Jacques-Fey­der est un cas d’école.

Un mois après la ren­trée, l’exas­pé­ra­tion n’est pas re­tom­bée. Sur le parvis du ly­cée Jacques-Fey­der d’Epi­nay-sur-Seine (Seine-Saint-De­nis), des élèves cha­hutent de­vant la grille à l’ombre des barres d’im­meubles voi­sines. Ici, plus que dans les autres éta­blis­se­ments de ban­lieue, le dé­but d’an­née est agi­té, les ly­céens sont exas­pé­rés. « Sé­rieu­se­ment, par où com­men­cer ? de­mande Ta­ka, élève en ter­mi­nale lit­té­raire. Fran­che­ment, on ne nous a pas res­pec­tés. » Une ci­ga­rette à la main, Cris­ti­na, une ca­ma­rade de classe, ajoute : « Ce n’est pas dans ces condi­tions qu’on va pré­pa­rer se­rei­ne­ment notre bac. Et après on va ve­nir nous par­ler d’éga­li­té des chances ? C’est une blague… » L’éclat de rire ne cache pas l’ir­ri­ta­tion des évé­ne­ments suc­ces­sifs…

Le lun­di 3 sep­tembre, les ly­céens de se­conde, pre­mière et ter­mi­nale se massent à l’en­trée de l’éta­blis­se­ment. Ils y dé­couvrent des listes de classes « pro­vi­soires » où cer­tains élèves, dont l’ins­crip­tion a pour­tant été confir­mée avant les va­cances d’été, ne fi­gurent pas… Des classes en­tières ont même dis­pa­ru. « C’était des listes à trous, tout le monde s’af­fo­lait, c’était la pa­nique », ra­conte Ma­thieu, élève en ter­mi­nale ES. Ce sont en­suite les em­plois du temps qui sont tou­chés par cette « ma­lé­dic­tion d’Epi­nay », comme en plai­santent cer­tains élèves. « Nous avions plu­sieurs cours pré­vus au même mo­ment, c’était n’im­porte quoi, ex­plique Ky­lian, élève de ter­mi­nale ES. Par­fois, quand nous ar­ri­vions dans une salle, le pro­fes­seur était dé­jà avec une autre classe. On avait vrai­ment l’ im­pres­sion de perdre notre temps, d’ être pris pour des idiots. » Toutes les classes, toutes les sec­tions du ly­cée, sont tou­chées. En ré­ponse, le len­de­main de la ren­trée, la di­rec­tion dé­cide de ren­voyer les élèves chez eux pour une se­maine en­tière. Le but : se don­ner du temps pour re­mettre de l’ordre. Le pro­blème, c’est qu’une se­maine plus tard la si­tua­tion était tou­jours dra­ma­tique. « En plus d’avoir des em­plois du temps en­core fou­traques et des classes en­core sur­char­gées à plus de 37 élèves, des bruits de mar­teau­pi­queur per­tur­baient les cours. Des condi­tions de rêve pour étu­dier », iro­nise Bruno, dont le fils vient de faire son en­trée en se­conde.

En cause, les tra­vaux de ré­no­va­tion et de re­struc­tu­ra­tion en­ga­gés au dé­but du mois de juillet par la ré­gion Ile-de-France. Un pro­jet dan­tesque : un in­ter­nat de 75 lits doit être construit, en plus d’une salle

“NOS 1700 éLèVES ONT DÛ SE PAR­TA­GER 16 TOI­LETTES PEN­DANT TOUT UN MOIS, ON PEI­NE­RAIT À CROIRE QUE L’ON EST TOU­JOURS

DANS UN PAYS Dé­VE­LOP­Pé.”

UN PRO­FES­SEUR

de sport et d’un am­phi­théâtre. Le centre de do­cu­men­ta­tion et d’in­for­ma­tion (CDI) doit éga­le­ment su­bir un ra­va­le­ment de fa­çade, tout comme le ser­vice de res­tau­ra­tion et cer­tains lo­caux de vie scolaire. Dif­fi­cile de par­ler d’aban­don… Mais si la di­rec­tion chiffre le coût de l’opé­ra­tion à 25,6 mil­lions d’eu­ros, les élèves comptent les nui­sances. La moi­tié de l’éta­blis­se­ment est oc­cu­pée, bar­rée, pour per­mettre aux tra­vaux de se pour­suivre, et le ni­veau so­nore at­teint des som­mets alors que cer­tains anciens bâ­ti­ments sont en cours de des­truc­tion. Et ce n’est pas fi­ni. « Nos 1 700 élèves ont dû se par­ta­ger 16 toi­lettes pen­dant tout un mois, on pei­ne­rait à croire que l’on est tou­jours dans un pays dé­ve­lop­pé », raille un pro­fes­seur de ma­thé­ma­tiques. De plus, des cou­pures d’eau viennent ré­gu­liè­re­ment per­tur­ber les élèves dont les salles de classe sont ins­tal­lées dans des pré­fa­bri­qués, mal iso­lés, où les portes ferment mal et où par­fois des ra­dia­teurs se sont car­ré­ment écrou­lés… En guise de dé­fense, la ré­gion ex­plique qu’il s’agit de pro­blèmes in­hé­rents aux « gros chan­tiers ».

Le jeu­di 27 sep­tembre, les élèves, ul­cé­rés, ré­vol­tés, or­ga­nisent un blo­cus de leur éta­blis­se­ment. Cer­tains vont jus­qu’à en­tra­ver la cir­cu­la­tion. « Il fal­lait mon­trer qu’on ne pou­vait pas tout sup­por­ter, pour­suit Ta­ka. Sur­tout que nous n’avions au­cune in­for­ma­tion sur ce qu’il se pas­sait ou ce qu’il se pré­pa­rait… On ne pou­vait que su­bir. » Dans ce cli­mat dé­lé­tère, des jeunes com­mettent des dé­gra­da­tions. « C’ était une fa­çon de mon­trer qu’on était soû­lés, jus­ti­fie Clément, élève de ter­mi­nale. Mais pas for­cé­ment la bonne, c’est clair. » On ne sau­rait mieux dire…

De­puis, la si­tua­tion a évo­lué. Les em­plois du temps sont « un peu plus fiables », à en croire élèves et pro­fes­seurs, même s’il n’est pas rare de voir « sa jour­née cham­bou­lée et ré­or­ga­ni­sée » dans la ma­ti­née. Et 17 toi­lettes sup­plé­men­taires ont été li­vrées. « Si on m’avait dit que je par­ti­ci­pe­rais un jour à des réunions sur des toi­lettes et des pro­blèmes de plom­be­rie », s’étonne Mau­na Trai­kia, membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du ly­cée… Des réunions entre élèves, pro­fes­seurs, di­rec­tion et pa­rents d’élèves sont ré­gu­liè­re­ment or­ga­ni­sées. « Il leur a fal­lu faire un ef­fort pé­da­go­gique », glisse une pro­fes­seur. Un comble !

Equipe “in­com­pé­tente”

Reste à com­prendre les rai­sons d’un tel chaos… La ré­ponse pour­rait se trou­ver dans un re­lais mal as­su­ré entre les pro­vi­seurs, Laurent Ni­mes­kern, par­ti au ly­cée Mis­tral de Fresnes, et son suc­ces­seur, Alain Du­rant. Les pro­fes­seurs, qui pré­fèrent s’ex­pri­mer par com­mu­ni­qué pour faire en­tendre leurs po­si­tions officielles, chargent l’an­cienne di­rec­tion. Une équipe « in­com­pé­tente », se­lon eux, qui au­rait vo­lon­tai­re­ment « sa­bor­dé » la ren­trée, en as­su­rant une mau­vaise trans­mis­sion des dos­siers, des lis­tings et des dif­fé­rentes contraintes en­tou­rant les im­por­tants tra­vaux dans l’éta­blis­se­ment. Mais alors, que fai­saient le rec­to­rat et le mi­nis­tère, cen­sés veiller au grain lors des chan­ge­ments de di­rec­tion ? « Ab­sents », pour cer­tains, et « mé­pri­sants », pour d’autres. Bref, la Rue de Gre­nelle en prend pour son grade. Contac­tées, les deux par­ties ont re­fu­sé de don­ner suite à nos sol­li­ci­ta­tions.

Membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du ly­cée, Mau­na Trai­kia a par­ti­ci­pé aux dif­fé­rentes réunions « d’ur­gence » ayant ani­mé la se­maine pré­cé­dant le re­tour des élèves dans l’éta­blis­se­ment. Se­lon elle, le mi­nis­tère n’a pas été à la hau­teur de l’en­jeu. « Son émis­saire ne connais­sait pas le dos­sier, elle fai­sait sim­ple­ment acte de pré­sence, re­late-t-elle. Un tel manque d’en­ga­ge­ment au­rait-il été ob­ser­vé si un ly­cée pa­ri­sien avait connu de telles dif­fi­cul­tés ? Je pose la ques­tion, au­rait-on lais­sé la si­tua­tion s’en­li­ser à Hen­ri-IV ? »

Si­tua­tion ex­plo­sive

Beau­coup se posent la ques­tion, à com­men­cer par les pa­rents. D’au­tant que, avec la mise en place de la plate-forme d’orien­ta­tion Par­cour­sup, qui a suc­cé­dé à Ad­mis­sion post­bac (APB), cette im­pres­sion d’être trai­té dif­fé­rem­ment en ban­lieue s’est ren­for­cée. Cer­tains, comme le pré­sident du conseil dé­par­te­men­tal de la Sei­neSaint-De­nis, Sté­phane Trous­sel, dé­noncent même une ma­chine à tri dis­cri­mi­nante pour les jeunes ayant ob­te­nu leur bac­ca­lau­réat en ban­lieue plu­tôt de l’autre cô­té du pé­ri­phé­rique. « On nous dit que ces classes sur­char­gées, ces pro­blèmes d’em­plois du temps, sont liés au boom dé­mo­gra­phique, rap­porte Ma­rie-Pierre Agnès, pré­si­dente de la Fé­dé­ra­tion des conseils de pa­rents d’élèves (FCPE) du ly­cée Fey­der. Que ce soit un in­gré­dient de cette si­tua­tion ex­plo­sive, je l’en­tends. Mais n’au­rait-on pas pu l’an­ti­ci­per ? N’au­rait-on pas pu af­fec­ter des pro­fes­seurs sup­plé­men­taires dans nos ly­cées ? »

Se­lon elle, l’ex­pli­ca­tion n’est pas struc­tu­relle… mais dé­pend plu­tôt de cer­tains choix du mi­nis­tère. « Nous sommes dans un contexte de ges­tion de la pé­nu­rie, cha­cun le sait, les moyens manquent. Et le mi­nis­tère ne semble pas dé­ci­dé à dé­blo­quer des in­ves­tis­se­ments mas­sifs. Alors, on a fait des ly­cées de ban­lieue une va­riable d’ajus­te­ment, en re­fu­sant de leur al­louer cer­tains moyens in­dis­pen­sables à leur bon fonc­tion­ne­ment. Pour preuve, les en­sei­gnants ab­sents ne sont pas tous rem­pla­cés… Le ré­sul­tat, c’est ce­lui-ci : l’anar­chie », dé­plo­ret-elle. « Le pro­blème, c’est que les en­fants de ces ter­ri­toires ne sont pas au centre de l’at­ten­tion, coupe Ro­dri­go Are­nas, pré­sident dé­par­te­men­tal de la FCPE. On de­mande aux chefs d’ éta­blis­se­ment d’exer­cer

une fonc­tion de DRH, de li­mi­ter les coûts à l’ex­trême. La seule chose qui compte, c’est de faire des éco­no­mies : le reste, on ver­ra plus tard. Pen­ser ain­si est contraire à leur fonc­tion, à leur mé­tier… Ce n’est donc pas éton­nant qu’ils le fassent mal ! »

Pour dé­fendre son propos, il cite les cas des ly­cées de Sar­celles (Vald’Oise), Nan­terre (Hauts-de-Seine), du Blanc-Mes­nil et d’Aul­nay-sous­Bois (Seine-Saint-De­nis) où les pro­fes­seurs se sont mis en grève, comme ce fut le cas à deux re­prises à Epi­nay-sur-Seine du­rant le mois de sep­tembre, pour dé­non­cer leurs condi­tions de tra­vail qu’ils jugent « dé­plo­rables » et un manque de moyens pour pou­voir « as­su­rer la vie scolaire » conve­na­ble­ment. A chaque fois, dans cha­cun de ces éta­blis­se­ments, les élèves n’ont pas hé­si­té à sou­te­nir le mouvement de leurs en­sei­gnants.

Pour évi­ter que ce mé­con­ten­te­ment ne pro­duise d’autres mou­ve­ments d’hu­meur, la mai­rie d’Epi­nay-sur-Seine – bien que les ly­cées ne fi­gurent pas dans ses res­pon­sa­bi­li­tés – planche sur la pos­si­bi­li­té d’ou­vrir d’autres es­paces de la ville pour les mettre à dis­po­si­tion des ly­céens lors des temps d’in­ter­classe afin de « vi­der » le ly­cée d’une par­tie de ses oc­cu­pants. « Le ly­cée ne pro­pose plus beau­coup d’es­paces à ces élèves, les pré­fa­bri­qués oc­cupent les trois quarts de la cour de ré­créa­tion. Ils sont en­tas­sés les uns sur les autres. Ce n’est pas vi­vable, sur­tout pen­dant toute une an­née, constate Ra­mej Kas­sal­may, ad­joint à la jeu­nesse. Alors, on ré­flé­chit à in­ves­tir le jar­din des Presles, juste à cô­té du ly­cée, pour y ins­tal­ler des food trucks, par exemple. Le but est évi­dem­ment d’ évi­ter des at­trou­pe­ments qui, on le sait, peuvent par­fois cau­ser des ten­sions et donc des in­ci­dents. »

D’au­tant que le ly­cée connaît chaque an­née des troubles, le plus sou­vent liés à des ba­garres entre « jeunes du quar­tier d’Or­ge­mont et du quar­tier “su­per M” du cen­tre­ville », in­dique l’élu. Cette ren­trée n’y a pas échap­pé. Deux jeunes ont d’ailleurs été condam­nés le 7 sep­tembre, en com­pa­ru­tion im­mé­diate, à de la pri­son avec sur­sis pour avoir ta­bas­sé deux autres per­sonnes aux abords du ly­cée dans une gué­guerre ter­ri­to­riale. « Il y a des ten­sions qui peuvent être le point de dé­part d’ in­ci­dents plus graves, on le sait. Si, en plus de ce­la, des frus­tra­tions naissent à cause de leurs condi­tions de sco­la­ri­sa­tion, on peut s’at­tendre à de­voir af­fron­ter des pro­blèmes d’un autre type. Alors, au­tant tout faire pour les évi­ter, dès main­te­nant. »

“ON A FAIT DES LY­CéES DE BAN­LIEUE UNE VA­RIABLE D’AJUS­TE­MENT, EN RE­FU­SANT DE LEUR AL­LOUER CER­TAINS MOYENS. LE Ré­SUL­TAT, C’EST CE­LUI-CI : L’ANAR­CHIE.”

MA­RIE-PIERRE AGNèS, PRé­SI­DENTE DE LA FCPE

“CE N’ESTPAS DANSCES CONDI­TIONS qu’on va pré­pa­rer se­rei­ne­ment notre bac. Et après on va ve­nir nous par­ler d’éga­li­té des chances ? C’est une blague”, s’in­surge Cris­ti­na, une élève de ter­mi­nale. Ci-des­sus, manifestation de­vant le ly­cée Jacques-Fey­der, le 7 juin.

“UN TEL MANQUE D’EN­GA­GE­MENT du mi­nis­tère au­rait-il été ob­ser­vé si un ly­cée pa­ri­sien avait connu de telles dif­fi­cul­tés ? Je pose la ques­tion, au­rait-on lais­sé la si­tua­tion s’en­li­ser à Hen­ri-IV ?” de­mande Mau­na Trai­kia, membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du ly­cée Jac­quesFey­der, en­glué dans les tra­vaux de ré­no­va­tion et de re­struc­tu­ra­tion. Un pro­jet dan­tesque dont le coût s’élève à 25,6 mil­lions d’eu­ros et dont les élèves su­bissent les nui­sances au quo­ti­dien.

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