PMA. Sper­ma­to­zoïdes sur ca­ta­logue

Le Co­mi­té consul­ta­tif na­tio­nal d’éthique (CCNE) s’est pro­non­cé pour la le­vée de l’ano­ny­mat des don­neurs et en fa­veur des diag­nos­tics pré­im­plan­ta­toires et pré­na­tals. Con­tes­tées, ces évo­lu­tions ju­ri­diques pour­raient lé­ga­li­ser une forme d’eu­gé­nisme.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Bartolomé Si­mon

Re­tour sur les évo­lu­tions ju­ri­diques va­li­dées par le Co­mi­té consul­ta­tif na­tio­nal d’éthique.

Il­ker a les yeux bleus et les che­veux châ­tains. Il aime la mo­to, la course à pied, al­ler au cinéma et étu­dier l’his­toire de la musique. Il­ker se dé­crit lui-même comme tendre, lu­na­tique, at­ten­tion­né, drôle et in­tel­li­gent. » On pour­rait croire à un pro­fil de site de ren­contres, mais c’est bien ce­lui d’un don­neur de sperme sur le site de Cryos, une banque de ga­mètes da­noise. Au­jourd’hui, com­man­der un bé­bé à la carte ne nous pa­raît en­vi­sa­geable que dans un scé­na­rio ins­pi­ré du Meilleur des mondes, d’Al­dous Hux­ley. Mais Jean-Ch­ris­tophe Pa­ri­sot de Bayard, so­cio­logue, craint la pos­si­bi­li­té d’un « mi­croeu­gé­nisme fa­mi­lial » en France, in­quiet de la « naï­ve­té » de l’avis sur la ré­vi­sion de la loi de bioé­thique ren­du par le Co­mi­té consul­ta­tif na­tio­nal d’éthique (CCNE) le 25 sep­tembre. Eclip­sée par l’agi­ta­tion au­tour de l’ex­ten­sion de l’ac­cès à la pro­créa­tion mé­di­ca­le­ment as­sis­tée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes cé­li­ba­taires, la pos­sible le­vée de l’ano­ny­mat des don­neurs de sperme en France pose ques­tion.

Le CCNE s’y est dé­cla­ré fa­vo­rable, mais re­con­naît qu’un cadre de­vra être trou­vé par le lé­gis­la­teur. Reste à en dé­fi­nir les contours. Dans un avis de juin 2018, le Conseil d’Etat pré­ci­sait que l’ano­ny­mat du don de­vait être « pré­ser­vé » au mo­ment où il était ef­fec­tué, « pour évi­ter toute ten­ta­tion de choi­sir le don­neur ». Si, en France, le don de sperme reste ano­nyme et gra­tuit de­puis 1994, il est en re­vanche ou­vert et ré­mu­né­ré dans nombre de pays li­bé­raux, comme les Etats-Unis ou le Da­ne­mark, el­do­ra­dos du don de sper­ma­to­zoïdes. Où l’on croit, en quelques clics, pou­voir choi­sir les ca­rac­té­ris­tiques phy­siques et men­tales de son fu­tur en­fant se­lon celles de son gé­ni­teur. Les de­man­deuses re­çoivent une « paillette » de sperme dans un pain de glace, fa­çon sur­ge­lés. Elles ont en­suite re­cours à une in­sé­mi­na­tion ar­ti­fi­cielle, seules ou ac­com­pa­gnées par leur gy­né­co­logue. « La PMA va per­mettre aux ca­pi­ta­listes les plus sor­dides d’en­trer dans la vie in­time des gens, es­time Pa­ri­sot de Bayard. Au nom du bon­heur de l’en­fant, on ins­taure des cri­tères de sé­lec­tion. Cette ubé­ri­sa­tion de la fi­lia­tion est ab­so­lu­ment in­quié­tante. »

Va-t-on sin­ger le mo­dèle da­nois ou amé­ri­cain ? La France n’y est pas en­core. Mais, face au faible stock ac­tuel de ga­mètes, ces pré- cieuses cel­lules re­pro­duc­trices mâles ou fe­melles, le re­cours au mar­ché noir ou aux banques de sperme com­mer­ciales risque de de­ve­nir la norme. D’au­tant que le don, s’il n’est plus ano­nyme, va se ra­ré­fier. « Si on lève l’ano­ny­mat, plus de 80 % des don­neurs ne sou­hai­te­ront plus don­ner, et la moi­tié des 20 % res­tants ex­pri­me­ra des ré­ti­cences, ex­plique la Pr Na­tha­lie Rives, pré­si­dente de la Fé­dé­ra­tion fran­çaise des Centres d’étude et de conser­va­tion des oeufs et du sperme hu­mains (Ce­cos), ci­tant une étude in­terne. Il fau­dra trou­ver les moyens d’al­ler cher­cher un tout autre type de don­neurs, et nous sommes in­ca­pables de dé­fi­nir la fu­ture du­rée d’attente pour les de­man­deurs. » Au­jourd’hui, un couple in­fer­tile pa­tiente dé­jà en­vi­ron un an et de­mi avant de pou­voir bé­né­fi­cier des sper­ma­to­zoïdes pro­ve­nant de l’un des 300 don­neurs sé­lec­tion­nés chaque an­née dans les Ce­cos.

L’ou­ver­ture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes al­lon­ge­ra for­cé­ment ce dé­lai. « Le chan­ge­ment pa­raît fa­vo­rable, mais sa mise en ap­pli­ca­tion pa­raît ir­réa­liste », es­time la Pr Na­tha­lie Rives, qui s’at­tend à « de grands mé­con­ten­te­ments ». En France, les don­neurs sont sé­lec­tion­nés se­lon leur âge (entre 18 et 45 ans), leur risque de trans­mis­sion de ma­la­die gé­né­tique et les ca­rac­té­ris­tiques de leur sperme. Bien que le don soit stric­te­ment

LE RE­COURS AUX BANQUES DE SPERME COM­MER­CIALES RISQUE DE

DE­VE­NIR LA NORME. D’AU­TANT QUE LE DON, S’IL N’EST PLUS ANO­NYME,

VA SE RA­Ré­FIER.

ano­nyme, les Ce­cos pra­tiquent dé­jà un ap­pa­rie­ment entre le don­neur et la re­ce­veuse. Un couple de type cau­ca­sien ne re­ce­vra pas le sperme d’un don­neur noir, par exemple. « En re­vanche, nous ne don­nons ja­mais suite à une de­mande d’eth­nie spé­ci­fique de la part des couples de de­man­deurs », pré­cise la Pr Rives.

L’in­sé­mi­na­tion ar­ti­fi­cielle avec don­neur de sper­ma­to­zoïdes concerne une in­fime par­tie (4 %) des en­fants conçus par PMA en France, que l’on es­time à 400 000 en tout en 2019, se­lon l’Ins­ti­tut na­tio­nal des études dé­mo­gra­phiques. Au­jourd’hui, la qua­si-to­ta­li­té des en­fants conçus « of­fi­ciel­le­ment » via cette tech­nique le sont avec les ga­mètes de leurs deux pa­rents. Mais Jean-Ch­ris­tophe Pa­ri­sot de Bayard juge la ques­tion d’ordre « phi­lo­so­phique ». « Sé­lec­tion­ner les don­neurs se­lon un mo­dèle idéal, c’est se re­trou­ver avec une po­pu­la­tion nor­mée dans les pays riches, car les pays pauvres n’y au­ront pas ac­cès, tranche le so­cio­logue. Ce­la peut créer une hu­ma­ni­té à deux vi­tesses. »

Science-fic­tion… réelle

Sur les sites des banques de sperme comme Xy­tex, aux Etats-Unis, ou en­core Cryos, au Da­ne­mark, les don­neurs sont ré­per­to­riés dans un ca­ta­logue et triés se­lon des cri­tères ul­tra­pré­cis. Xy­tex met même à dis­po­si­tion un test de QI du don­neur, une photo de lui adulte, sa re­li­gion, son hé­ros pré­fé­ré, une des­crip­tion de sa jour­née idéale, son ac­teur pré­fé­ré, sa cui­sine fa­vo­rite… Il suf­fit en­suite de co­cher les cri­tères vou­lus et de pla­cer le don­neur dans l’icône « pa­nier ». Plus la de­mande est pré­cise, plus elle est chère : comp­tez au moins 1 000 € la paillette, entre 12 000 et 30 000 pour ré­ser­ver l’ex­clu­si­vi­té du don­neur.

Le concept de bé­bé sur ca­ta­logue rap­pelle le scé­na­rio du film d’an­ti­ci­pa­tion Bien­ve­nue à Gat­ta­ca, d’An­drew Nic­col (1997), dans le­quel les pa­rents d’un fu­tur proche choi­sissent leurs en­fants en fonc­tion de leur pa­tri­moine gé­né­tique. Pour­tant, « ce n’est pas de la science-fic­tion, c’est réel ! » rap­pelle le so­cio­logue Pa­ri­sot de Bayard. La France est ain­si l’un des 10 plus gros mar­chés de la banque Cryos, qui dis­pose même d’une in­ter­prète fran­çaise pour ré­pondre aux ques­tions de ses clients. Em­ma Gué­rard, 38 ans, en a fait l’ex­pé­rience. Parce qu’elle n’a pas ren­con­tré « la bonne per­sonne au bon mo­ment », cette cé­li­ba­taire ori­gi­naire d’An­ne­cy (Haute-Sa­voie) n’est pas de­ve­nue mère, mais n’a pas per­du es­poir de le de­ve­nir seule. « Je ne me sen­tais pas de pas­ser à cô­té d’une gros­sesse », jus­ti­fie-t-elle. Peu convain­cue par la co­pa­ren­ta­li­té, elle tombe, il y a un mois, sur la mise en page lé­chée du site de Cryos. « J’ai ou­vert mon or­di­na­teur et suis tom­bée sur une mul­ti­tude

de pro­fils dé­taillés, se sou­vient Em­ma. On pou­vait sé­lec­tion­ner la cou­leur de peau du don­neur, celle de ses yeux ou che­veux… » Sur Cryos, le fait d’être mi­li­taire ou de pra­ti­quer plu­sieurs sports est un atout. Lorsque son poids semble su­pé­rieur aux normes so­ciales at­ten­dues, le don­neur est plus fa­ci­le­ment dé­crit comme tendre, drôle, af­fable ou loyal. De fa­çon gé­né­rale, les qua­li­tés le plus sou­vent mises en avant sont la ten­dresse, l’hu­mour et l’ou­ver­ture. « J’ai ou­vert trois, quatre pro­fils, mais, trop gê­née, j’ai re­fer­mé mon or­di­na­teur », pour­suit Em­ma. Pour­tant, le len­de­main, l’An­ne­cienne re­vient de­vant son écran, tape la même re­cherche – « brun, yeux mar­ron, plu­tôt grand » – et ouvre un pro­fil. Elle tombe sur la photo en­fant d’un don­neur qui l’in­ter­pelle. « J’ai fla­shé des­sus comme on fla­she­rait sur un mec de type mé­di­ter­ra­néen dans la rue. » L’en­fant cor­res­pond phy­si­que­ment à ce que pour­rait être sa des­cen­dance. Em­ma ex­plique sa sé­lec­tion pous­sée par la « peur que l’en­fant ne nous res­semble pas ». Elle cherche avant tout une « har­mo­nie » et un en­fant en bonne san­té. Mal­gré le prix éle­vé, elle compte ré­es­sayer.

Sol­dés sur Le Bon Coin

Si­non, Em­ma peut tou­jours at­tendre les soldes. A l’ins­tar de n’im­porte quel commerce, les banques de sperme bradent par­fois leurs pro­duits. Des paillettes de sper­ma­to­zoïdes de moins bonne qua­li­té sont ain­si ven­dues quelques di­zaines de dol­lars de moins que des paillettes de don­neurs ré­pu­tés plus « fiables ». Jean-Ch­ris­tophe Pa­ri­sot de Bayard s’in­quiète des dé­rives de cette com­mer­cia­li­sa­tion des modes de re­pro­duc­tion : « On risque de créer une dic­ta­ture des pa­rents des pays riches qui va, à terme, se ser­vir chez les pays pauvres. Les ovo­cytes fi­ni­ront sur le site du Bon Coin, entre deux voi­tures d’oc­ca­sion… »

Et comme avec toute en­tre­prise la « mar­chan­dise » four­nie peut aus­si se ré­vé­ler trom­peuse. Xy­tex a été at­ta­qué en avril 2016 par un couple de pa­rents amé­ri­cains lui re­pro­chant d’avoir men­ti sur le pro­fil d’un don­neur. En ef­fet, ce­lui­là avait mis en avant son QI de 160 plu­tôt que de men­tion­ner sa ré­cente sor­tie de pri­son et ses an­té­cé­dents psy­chia­triques. « Avoir un en­fant qui ne cor­res­pond pas à ses at­tentes peut se ré­vé­ler dé­vas­ta­teur pour les fa­milles », pointe le so­cio­logue Pa­ri­sot de Bayard. Na­tha­lie Rives, re­pré­sen­tante des Ce­cos, sou­haite à tout prix évi­ter « d’en­trer dans une lo­gique de ser­vice après-vente ». Elle pour­suit en contant une anec­dote : « La lé­gende ra­conte que Ma­ri­lyn Mon­roe au­rait pro­po­sé, dans une lettre, à Al­bert Ein­stein : “Nous de­vrions avoir des en­fants en­semble, ils au­raient ma beau­té et votre in­tel­li­gence.” Ce à quoi ré­pon­dit Ein­stein : “Certes, mais, si l’in­verse se pro­duit, que fe­rions-nous ?” Ce­la nous rap­pelle que la nais­sance, même dans le cadre du don, est un pro­ces­sus ha­sar­deux, avec toutes les par­ti­cu­la­ri­tés et les ano­ma­lies qu’elle im­plique. »

Trou­blée, la fé­dé­ra­tion des Ce­cos se de­mande si la le­vée de l’ano­ny­mat des don­neurs ne va pas sus­ci­ter l’en­vie, chez les de­man­deurs, d’ob­te­nir des in­for­ma­tions au mo­ment du don. Ain­si, la fé­dé­ra­tion a pro­po­sé la créa­tion d’un « re­gistre des don­neurs » gé­ré par une ins­tance in­dé­pen­dante. On y trou­ve­rait des don­nées non iden­ti­fiantes telles que les mo­ti­va­tions du don, la ca­té­go­rie pro­fes­sion­nelle ou en­core le fait d’avoir des en­fants. Mais rien de com­pa­rable à Cryos ou Xy­tex. « On n’est pas obli­gé de tout ac­cep­ter si on n’a pas en­vie d’adhé­rer à un tel sys­tème com­mer­cial, af­firme la Pr Rives. Il faut te­nir compte des évo­lu­tions tech­no­lo­giques, mais res­ter pru­dent. »

Un autre pé­ril eu­gé­nique se laisse en­tre­voir dans l’avis ren­du par le Co­mi­té na­tio­nal d’éthique : la sé­lec­tion des em­bryons avant la fécondation in vitro (FIV), afin d’éli­mi­ner de po­ten­tielles pa­tho­lo­gies. Le biologiste Jacques Tes­tart, au­teur de Faire des en­fants de­main (Seuil, 2014), en a fait son che­val de ba­taille. Il rap­pelle que le terme d’« eu­gé­nisme », au­jourd’hui « conno­té », se pré­va­lait, lors de son in­ven­tion, en 1880, de « com­pen­ser les bien­faits de la mé­de­cine ». « Avant que les na­zis ne s’en em­parent, il s’agis­sait d’une sté­ri­li­sa­tion des in­di­vi­dus que l’on ju­geait in­dé­si­rables », ex­plique Jacques Tes­tart. Un point de l’avis du CCNE l’in­quiète par­ti­cu­liè­re­ment : le feu vert au diag­nos­tic pré­im­plan­ta­toire. Ce­lui-ci per­met de trier, de re­cher­cher et d’éli­mi­ner les em­bryons sur nombre de cri­tères. Mais les­quels ? Le CCNE in­dique que « le type d’ano­ma­lies chro­mo­so­miques ou gé­niques re­cher­chées de­vra être dis­cu­té ». Et c’est bien ce qui pré­oc­cupe Jacques Tes­tart : « Au dé­part, ce­la concer­nait des pa­tho­lo­gies graves. Mais, au­jourd’hui, en An­gle­terre, les gens qui louchent peuvent évi­ter d’avoir un en­fant qui louche. En Chine, on peut éli­mi­ner les em­bryons pré­sen­tant un risque éle­vé de cal­vi­tie. » Le CCNE ouvre éga­le­ment la pos­si­bi­li­té d’éta­blir un diag­nos­tic pré­na­tal aux non-por­teurs de pa­tho­lo­gie. Ce­la si­gni­fie que l’on va pou­voir sé­lec­tion­ner des em­bryons sur des pa­tho­lo­gies même pas por­tées par les pa­rents. Jacques Tes­tart s’in­digne : « On s’avance vers une po­li­tique sa­ni­taire eu­gé­niste. Avec cet avis, il y a une vo­lon­té de le­ver tous les ta­bous. Mais jus­qu’où ? »

EN FRANCE, les don­neurs sont sé­lec­tion­nés se­lon leur âge (entre 18 et 45 ans), leur risque de trans­mis­sion de ma­la­die gé­né­tique et les ca­rac­té­ris­tiques de leur sperme. Ici, au Centre d’étude et de conser­va­tion des oeufs et du sperme hu­mains (Ce­cos) de Bor­deaux.

TRIER LES EM­BRYONS et ne gar­der que les “bons” ? Si, pour les pa­tho­lo­gies graves, la ques­tion ne fait pas dé­bat, pour le biologiste Jacques Tes­tart, “le type d’ano­ma­lies re­cher­chées de­vra être dis­cu­té”, sous peine de dé­rives. “Au­jourd’hui, en Chine, on peut éli­mi­ner les em­bryons pré­sen­tant un risque éle­vé de cal­vi­tie.”

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