A la Fon­da­tion Dau­phine, on a vi­ré une femme en­ceinte

A l’au­tomne 2016, une sa­la­riée de la fon­da­tion ados­sée à l’uni­ver­si­té Pa­ris-Dau­phine a été mise à pied après avoir an­non­cé sa gros­sesse à sa di­rec­tion. Le 24 oc­tobre, Laurent Batsch, ex-pré­sident de la fac et ac­tuel pa­tron de la fon­da­tion, ain­si que la di

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Perrine Cherchève

Va­lé­rie D., re­mer­ciée après avoir an­non­cé sa gros­sesse à sa di­rec­tion.

Pa­ris-Dau­phine est une uni­ver­si­té pres­ti­gieuse. Sa re­nom­mée est in­ter­na­tio­nale, et ses jeunes re­crues y sont sé­lec­tion­nées sur les mêmes cri­tères éli­tistes que ceux des grandes écoles. De­puis 2008, le cam­pus s’est en­ri­chi d’une fon­da­tion (1), co­pieu­se­ment spon­so­ri­sée par la fine fleur du ca­pi­ta­lisme tri­co­lore – Bol­lo­ré, Bouygues, le groupe Caisse d’Epargne, la com­pa­gnie fi­nan­cière Exane, La­gar­dère et Suez – et qui, la main sur le coeur, pro­meut via des pro­grammes dits « de so­li­da­ri­té et d’ex­cel­lence », « l’éga­li­té des chances » en fa­ci­li­tant l’in­té­gra­tion de jeunes « fu­turs ta­lents » is­sus d’éta­blis­se­ments en « zones sen­sibles ». Or, se­lon les in­for­ma­tions re­cueillies par Ma­rianne, il semble que la phi­lan­thro­pie des di­ri­geants a ses li­mites avec ses propres sa­la­riés… Le 24 oc­tobre pro­chain, Laurent Batsch, pré­sident de la fon­da­tion, San­dra Bous­cal, di­rec­trice gé­né­rale et Phi­lippe La­rue, di­rec­teur ad­mi­nis­tra­tif et fi­nan­cier, com­pa­raî­tront de­vant le tri­bu­nal correctionnel de Pa­ris, tous les trois étant soup­çon­nés d’avoir mis à pied, à titre con­ser­va­toire, puis li­cen­cié Va­lé­rie D. (2), en rai­son de son état de gros­sesse. Un cas ra­ris­sime de­vant une ju­ri­dic­tion pé­nale.

Scène d’hu­mi­lia­tion

Les faits se sont dé­rou­lés le 28 sep­tembre 2016. Dans la ma­ti­née, Va­lé­rie D., âgée de 34 ans à l’époque, et re­cru­tée quatre mois et de­mi au­pa­ra­vant en tant que di­rec­trice du dé­ve­lop­pe­ment, an­nonce à San­dra Bous­cal qu’elle est en­ceinte. L’entretien avec sa su­pé­rieure hié­rar­chique, dé­crite par plu­sieurs

sa­la­riés de la fon­da­tion comme au­to­ri­taire et co­lé­rique, est tout sauf cor­dial. Pru­dente et pour ne pas être prise en faute, Va­lé­rie D. lui confirme sa gros­sesse quelques mi­nutes plus tard par cour­riel, as­sor­ti de la date du dé­but et de fin de son congé ma­ter­ni­té. Peu après elle est convo­quée par San­dra Bous­cal. En pré­sence de Phi­lippe La­rue, di­rec­teur fi­nan­cier, celle-ci lui an­nonce sa mise à pied im­mé­diate, dé­ci­sion préa­lable à une pro­cé­dure de li­cen­cie­ment. A l’is­sue de ce bref entretien, la jeune femme, es­cor­tée par ses deux chefs, est som­mée de vi­der son bu­reau, de res­ti­tuer son or­di­na­teur et son por­table pro­fes­sion­nel en pré­sence de trois autres sa­la­riées té­ta­ni­sées par la vio­lence de cette scène d’hu­mi­lia­tion pu­blique. Va­lé­rie D. est en­suite pous­sée vers la sor­tie. Avant de lui cla­quer la porte au nez, la di­rec­trice lui balance se­lon des té­moins : « Bon vent et bonne gros­sesse ! »

Pro­blème de sta­tut

Va­lé­rie D. tente de dé­cro­cher surle-champ un ren­dez-vous avec Laurent Batsch, qui à l’époque cu­mule en­core les deux fonc­tions de pré­sident de l’uni­ver­si­té Pa­risDau­phine et de la fon­da­tion. Pas de ré­ponse… Si sa di­rec­trice gé­né­rale af­firme que sa mise à pied n’est pas liée à son état de gros­sesse, la jeune femme de­vra at­tendre un mois sa lettre de li­cen­cie­ment pour sa­voir en­fin de quoi elle est fau­tive. Et l’ex-di­rec­trice du dé­ve­lop­pe­ment, dont la di­rec­tion sa­luait la créa­ti­vi­té, l’en­thou­siasme et l’ef­fi­ca­ci­té quelques se­maines au­pa­ra­vant, en prend pour son grade : « non-res­pect des di­rec­tives ; com­por­te­ments pro­fes­sion­nels anor­maux ; vio­la­tion des don­nées per­son­nelles des do­na­teurs, vio­la­tion de [son] obli­ga­tion de ré­serve. » « On lui a même re­pro­ché de ne pas s’être dé­pla­cée pour son entretien préa­lable alors qu’elle était en ar­rêt ma­la­die en rai­son du choc su­bi », confie Ma­rie-Jo­sé Bel­los­ta, maître de con­fé­rence en in­for­ma­tique à Pa­ris-Dau­phine, membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion et dé­lé­guée syn­di­cale au Syn­di­cat na­tio­nal de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur (Sne­sup). « Je suis avec elle de­puis le dé­but », sou­ligne-t-elle tout en fai­sant aveu d’im­puis­sance. Car, même si la fon­da­tion est lo­gée dans le cam­pus et qu’elle a été di­ri­gée jus­qu’en dé­cembre 2016 par le pré­sident de la fa­cul­té, son sta­tut de droit pri­vé la dis­so­cie du fonc­tion­ne­ment de l’uni­ver­si­té, un éta­blis­se­ment pu­blic. Un mé­lange des genres qui em­pêche les syn­di­cats d’in­ter­ve­nir au­près de son per­son­nel. « Je n’ai pas pu la dé­fendre of­fi­ciel­le­ment », re­grette Ma­rie-Jo­sé Bel­los­ta. Mais la syn­di­ca­liste, aler­tée le jour même par une agente contrac­tuelle, est aux pre­mières loges de­puis le dé­but de l’af­faire. Elle a consta­té la peur pa­nique qui s’est em­pa­rée des proches col­lègues de Va­lé­rie D. ve­nues se confier. Des jeunes femmes comme elle, de fu­tures ma­mans, comme elle. Li­cen­ciées… qui sait ? Et puis il y a eu ce « blanc » qui a sui­vi le dé­part de la di­rec­trice du dé­ve­lop­pe­ment : dis­pa­rue du jour au len­de­main sans lais­ser de trace, sans que San­dra Bous­cal et Phi­lippe La­rue ne jugent né­ces­saire de s’ex­pli­quer. En­vo­lée, Va­lé­rie D… « Il a fal­lu que ce soit elles qui, à l’oc­ca­sion d’une réunion de tra­vail, in­ter­rogent la di­rec­tion, pour­suit la maître de con­fé­rence. Ce à quoi on leur au­rait ré­pon­du : “Il y a eu un pro­blème”. » Ma­rie-Jo­sé Bel­los­ta a même ten­té de trou­ver une is­sue pour sor­tir de ce conflit dé­lé­tère. Elle a in­ter­pel­lé Isa­belle Huault, alors vice-pré­si­dente au cô­té de Laurent Batsch, et qui de­puis lui a suc­cé­dé. Celle-ci lui a conseillé d’in­ter­cé­der au­près de la di­rec­trice de ca­bi­net de Laurent Batsch pour qu’il ac­cepte de la re­ce­voir. En vain. Joint par Ma­rianne, la fon­da­tion Dau­phine n’a pas sou­hai­té com­men­ter cette « af­faire ju­di­ciaire en cours. Tou­te­fois, nous pré­ci­sons que la sa­la­riée concer­née a été dé­bou­tée de l’en­semble de ses de­mandes par le conseil de prud’hommes par ju­ge­ment du 11 jan­vier 2018 ». Va­lé­rie D. a fait ap­pel de la dé­ci­sion. La pro­cé­dure suit son cours. (1) Fon­da­tion par­te­na­riale pour le dé­ve­lop­pe­ment de l’uni­ver­si­té Pa­ris-Dau­phine (FPPD).

(2) Le pré­nom a été chan­gé.

DE­PUIS 2008, la pres­ti­gieuse uni­ver­si­té pa­ri­sienne a sa fon­da­tion, fi­nan­cée par les grands noms du ca­pi­ta­lisme hexa­go­nal et dont la mis­sion est de pro­mou­voir “l’éga­li­té des chances” pour les étu­diants.

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