Dji­ha­disme : le ren­ver­se­ment de la culpa­bi­li­té

En re­mon­tant aux sources des conflits au Proche-Orient, Gilles Ke­pel montre à quel point ses dé­trac­teurs se livrent à un dan­ge­reux bi­douillage mé­dia­tique.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Alain Léauthier

Le 7 jan­vier 2015, l’ex­pé­di­tion meur­trière des frères Koua­chi au siège de Char­lie. Plu­sieurs fi­gures his­to­riques de l’heb­do­ma­daire sa­ti­rique y perdent la vie. Qu’écrit dix jours plus tard la ro­man­cière Vir­gi­nie Des­pentes dans les In­ro­ckup­tibles : « J’ai été Char­lie, le ba­layeur et le flic à l’en­trée. Et j’ai été aus­si les gars qui entrent avec leurs armes. Ceux qui ve­naient de s’ache­ter un ka­lach­ni­kov au mar­ché noir et avaient dé­ci­dé, à leur fa­çon, la seule qui leur soit ac­ces­sible, de mou­rir de­bout plu­tôt que vivre à ge­noux. » Par cette phrase, et quelques autres à peine moins ef­frayantes – de bê­tise comme de confu­sion in­tel­lec­tuelle et mo­rale –, la ju­rée du Gon­court fait des tueurs des vic­times, au même titre que les 12 per­sonnes tom­bées sous leurs balles. Don­nant pa­role ima­gi­naire aux deux as­sas­sins, elle ac­cable tous ceux qui « non seule­ment m’ex­cluent mais en plus me mettent en taule et condamnent tous les miens au déshon­neur d’une pré­ca­ri­té de plomb ». Les vrais cou­pables ? Les so­cié­tés post­co­lo­niales, bien sûr, leur ra­cisme sys­té­mique et dis­cri­mi­na­toire à l’égard des anciens co­lo­ni­sés… D’autres l’af­firment pa­reille­ment, mais avec la lé­gi­ti­mi­té que leur confé­re­raient les chaires et titres uni­ver­si­taires. C’est le cas du di­rec­teur émé­rite de re­cherche au CNRS Fran­çois Bur­gat, dont les écrits et les in­ter­ven­tions visent à dé­pla­cer l’at­ten­tion vers la res­pon­sa­bi­li­té sup­po­sé­ment « es­sen­tielle des non-mu­sul­mans » dans la guerre que mènent les dji­ha­distes en Eu­rope. « Le re­cours à la vio­lence sec­taire, ex­pli­quait en 2016, et à Li­bé­ra­tion, ce proche as­su­mé de Ta­riq Ra­ma­dan et des Frères mu­sul­mans, fait donc suite à des dys­fonc­tion­ne­ments ma­jeurs du “vi­vreen­semble” eu­ro­péen ou orien­tal qui poussent ces in­di­vi­dus à la rup­ture. La ques­tion n’est donc pas pour moi de com­battre les dji­ha­distes, mais d’ar­rê­ter de les fa­bri­quer. »

Au­jourd’hui, Gilles Ke­pel s’in­quiète de cette pe­tite musique de­ve­nue lan­ci­nante sur de nom­breux cam­pus et dont quelques is­la­mo­logues jouent ré­gu­liè­re­ment la par­ti­tion dans des mé­dias com­plai­sants. De­puis les at­ten­tats, il ba­taille contre avec les armes de la connais­sance an­cienne et in­time du monde arabe, et de la langue, et en paye le prix sous forme de quo­li­bets et d’un pro­cès ré­cur­rent en sus­pi­cion d’islamophobie. Un « gros mot » ayant sur­tout pour uti­li­té de faire taire ceux qui à son image veulent pen­ser la spé­ci­fi­ci­té du dji­ha­disme. Bien à tort, on a quel­que­fois ré­duit à un simple choc des ego sa que­relle avec le po­li­to­logue Oli­vier Roy, en charge du pro­gramme mé­di­ter­ra­néen à l’Ins­ti­tut uni­ver­si­taire eu­ro­péen de Florence. Pour ce dernier, « il n’y au­rait pas de ra­di­ca­li­sa­tion de l’is­lam, mais plu­tôt une is­la­mi­sa­tion de la radicalité ». En ré­su­mé : ce qui uni­rait Kha­led Kel­kal, Mo­ha­med Me­rah, les mas­sa­creurs du Ba­ta­clan et autres égor­geurs de prêtres, re­lè­ve­rait en réa­li­té d’une ré­volte gé­né­ra­tion­nelle s’étant ha­billée du vert de l’is­lam tout en igno­rant l’es­sen­tiel du conte­nu des textes co­ra­niques. En somme, un pro­blème fran­co-fran­çais dont il se­rait vain de vou­loir cher­cher les res­sorts dans de loin­taines contrées ou en rai­son de l’in­fluence gran­dis­sante du sa­la­fisme dans les po­pu­la­tions ara­bo-mu­sul­manes, en France et en Eu­rope. A l’in­verse, en re­mon­tant aux sources des conflits qui dé­chirent le Proche-Orient de­puis des dé­cen­nies, le ving­tième ou­vrage de Ke­pel montre à quel point nombre de ses dé­trac­teurs font fausse route et se livrent sur­tout à un dan­ge­reux bi­douillage idéo­lo­gique. Fran­çois Bur­gat n’a-t-il pas ain­si dé­non­cé lors d’une con­fé­rence le « dji­ha­disme di­cible » des laïcs…

DE­PUIS LES AT­TEN­TATS, KE­PEL BA­TAILLE AVEC LES ARMES DE LA CONNAIS­SANCE IN­TIME DU MONDE ARABE, ET EN PAYE LE PRIX SOUS FORME D’UN PRO­CÈS EN SUS­PI­CION D’ISLAMOPHOBIE.

CE QUI UNI­RAIT Kha­led Kel­kal, Mo­ha­med Me­rah et les mas­sa­creurs du Ba­ta­clan re­lè­ve­rait d’une ré­volte gé­né­ra­tion­nelle. En somme, un pro­blème fran­co-fran­çais dont il se­rait vain de cher­cher les res­sorts dans de loin­taines contrées. Faux, clame Gilles Ke­pel. Ci-des­sus,Ché­rif et Saïd Koua­chi, lors de l’at­ten­tat de Char­lie Heb­do, le 7 jan­vier 2015.

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