En­quête La nou­nou, mieux qu’un dou­dou

Vous êtes épui­sés par les pre­mières nuits de Bé­bé ? Des nurses prennent le re­lais à la mai­son jus­qu’au pe­tit ma­tin. Vous rê­vez du shop­ping sans la mar­maille ? Les gar­de­ries des centres com­mer­ciaux s’en oc­cupent. Trou­ver l’âme soeur ? Mee­tic four­nit la ba

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Ma­rie Huret

Pour sou­la­ger des pa­rents dé­bor­dés, les ser­vices de garde d’en­fants pro­li­fèrent. Mais les pro­fes­sion­nels de la pe­tite en­fance sonnent l’alarme.

Au bout du fil, des ma­mans épui­sées. « Quand pou­vez-vous ve­nir ? » de­mandent ces mères zom­bies à Jus­tine, leur sau­veuse. Van­nées par des nuits à bi­be­ron­ner bé­bé, à ar­pen­ter à 3 heures du ma­tin l’ap­par­te­ment flan­quées d’une écharpe de por­tage, elles consi­dèrent que s’in­fli­ger une nuit de plus sans som­meil re­lève du sa­disme de « KohLan­ta ». « Si je leur ré­ponds que je suis dé­jà en contrat, je sens mon­ter la pa­nique », confie Jus­tine. Elle est nou­nou de nuit. Sa mis­sion consiste – sous forme de CDD – à re­layer du soir jus­qu’au pe­tit ma­tin les pa­rents ex­té­nués par le ma­ra­thon des pre­mières nuits. Cette pro­fes­sion­nelle de 52 ans in­ter­vient à leur do­mi­cile à Pa­ris, Ver­sailles, Asnières, Neuilly… Deux ou trois fois par se­maine, elle dort sur un ma­te­las dans la chambre du bé­bé ou sur le ca­na­pé avec le couf­fin dans le sa­lon. « Je reste chez les fa­milles jus­qu’à ce que les nour­ris­sons ne se ré­veillent plus au beau mi­lieu de la nuit. Quand j’ar­rive le soir, les ma­mans me briefent sur leur jour­née puis je sug­gère : “Al­lez vous re­po­ser”, ex­plique Jus­tine. Je m’oc­cupe d’en­dor­mir le bé­bé, de cal­mer ses pleurs, de lui don­ner le bi­be­ron. Je note sur un ca­hier com­ment s’est pas­sée la nuit. Les ma­mans sont contentes de ré­cu­pé­rer, les pa­pas, sou­la­gés de re­trou­ver leur femme. Le ma­tin, je m’en vais sur la pointe des pieds. »

Bonne Nuit ma­man, Ma Bonne Fée, Nou­nou dé­ca­lée… Les agences spé­cia­li­sées pro­po­sant des gardes de nuit sé­duisent de plus en plus de pa­rents au teint bla­fard, sur­me­nés par leur pro­gé­ni­ture noc­tam­bule. Coût de leur pres­ta­tion : entre 18 et 26 € l’heure, soit plus de 100 € la nuit ! Ma­man de ju­meaux, Jen­ni­fer, qui gagne bien sa vie – elle est as­sis­tante ju­ri­dique dans l’im­mo­bi­lier, son ma­ri est di­rec­teur fi­nan­cier –, n’a pas hé­si­té à s’of­frir les ser­vices d’une nurse du­rant deux mois. « On nous avait pré­ve­nus qu’avoir des ju­meaux, c’est de la tor­ture so­vié­tique, c’est atroce de dire ça, mais c’est vrai ! Je dor­mais qua­rante-cinq mi­nutes par nuit », confie Jen­ni­fer. Im­pos­sible de sol­li­ci­ter pa­py et ma­mie, eux-mêmes des « fous de tra­vail ». « So­cia­le­ment, ce n’est pas hy­per bien vu de confier ses en­fants la nuit à quel­qu’un, mais je consi­dère que le des­tin des femmes n’est pas de fi­nir en­se­ve­lie sous des ki­los de couches, pour­suit-elle. Notre nou­nou était très douée, je lui ai tout de suite fait confiance. En nous re­layant trois

Les agences spé­cia­li­sées pro­po­sant des gardes de nuit sé­duisent de plus en plus de pa­rents. Coût de leur pres­ta­tion : entre 18 et 26 € l’heure, soit plus de 100 € la nuit !

fois par se­maine, elle nous a sau­vé la vie ! Ce­la m’a per­mis de gé­rer la jour­née plus se­rei­ne­ment. Quand elle est par­tie, ça rou­lait. » Sou­vent seule à la mai­son, son ma­ri par­ti en voyages d’af­faires, Pris­cil­la, 37 ans, a sol­li­ci­té une aide ponc­tuelle pour sa troi­sième fille. « Avec ma deuxième, les nuits avaient été très dif­fi­ciles, j’an­gois­sais que ce­la re­com­mence. Mon ma­ri était plu­tôt ré­ti­cent, mais la nou­nou a su nous mettre à l’aise, ra­conte Pris­cil­la. Elle a ré­glé le som­meil de ma fille en trois mois. Les mo­ments pas­sés avec ma pe­tite ont été un vrai plai­sir. Quand on n’est plus à bout, on en pro­fite da­van­tage. »

De­puis le lancement il y a un an de la start-up Ma Bonne Fée (plus de 20 % de crois­sance par mois), la co­fon­da­trice Del­phine Co­chet re­çoit des sol­li­ci­ta­tions de toute la France. « Comme ce mail en­voyé à 3 heures du ma­tin du fin fond de la Mayenne par une ma­man au bout du rou­leau. Nous trai­tons tous les jours des de­mandes pro­ve­nant de villes où ne nous sommes pas en­core ins­tal­lés, re­lève-t-elle. Les grands-pa­rents ne vivent plus à proxi­mi­té, ou sont moins dis­po­nibles pour gar­der leurs pe­tits-en­fants. Les femmes ob­tiennent da­van­tage de postes à res­pon­sa­bi­li­té et re­viennent plus tôt au tra­vail après leur ac­cou­che­ment. » Les ex­pertes du rou­pillon in­fan­tile (auxi­liaires de pué­ri­cul­ture, sages-femmes ar­ron­dis­sant leurs fins de mois…) se concentrent au­tour d’une di­zaine de villes : Lille, Pa­ris et sa ban­lieue, Nantes, La Roche-sur-Yon, Lyon, Bor­deaux, Tou­louse… « Notre ob­jec­tif, c’est qu’en com­bi­nant les aides de la CAF et les dé­duc­tions d’ im­pôt on dé­mo­cra­tise ce mode de garde pra­ti­qué au noir dans les mi­lieux ai­sés, sou­ligne Del­phine Co­chet. Mais c’est aus­si de dé­cul­pa­bi­li­ser les pa­rents : ce n’est pas parce qu’une ma­man de­mande de l’aide quelques heures par mois qu’elle va cou­per le lien avec son bé­bé. On se consi­dère comme un ser­vice d’épa­nouis­se­ment des fa­milles. Une ma­man sur les nerfs, ce n’est épa­nouis­sant ni pour elle, ni pour son bé­bé. »

Par­mi les fa­milles ayant sol­li­ci­té l’ex­per­tise d’une nou­nou comme Jus­tine : des com­mer­çants tra­vaillant le week-end, des en­tre­pre­neurs, des cadres com­mer­ciaux, des in­ter­mit­tents du spec­tacle, une dé­co­ra­trice d’in­té­rieur qui a conti­nué à gé­rer ses contrats pen­dant et après sa gros­sesse… « Il y a aus­si des mères qui m’ap­pellent : “Je re­prends le tra­vail dans deux mois, je cherche une ré­gleuse”, pré­cise Jus­tine. Je leur ex­plique qu’un bé­bé n’est pas une pen­dule, qu’on ne peut pas le ré­gler et que ce­la peut du­rer un cer­tain temps ! » A chaque CDD, elle pro­digue ses conseils aux pa­rents qui gardent en­suite le con­tact, lui en­voient des photos, l’in­vitent au bap­tême avec la fa­mille… Mais elle se fixe des règles pour ne pas ou­tre­pas­ser son rôle : « J’ap­pelle le bé­bé par son pré­nom, ja­mais “mon pe­tit”, je ne mets pas de par­fum, je ne lui fais pas de câ­lins, je laisse tout ce­la aux ma­mans. » Des pré­cau­tions éthiques qui ne suf­fisent pas à ras­su­rer les pé­diatres mi­li­tant pour que les pa­rents gèrent eux-mêmes l’en­dor­mis­se­ment

“Comme si l’on pou­vait mor­ce­ler la pa­ren­ta­li­té, en s’oc­troyant les meilleurs mo­ments et en sous-trai­tant les tâches les plus dif­fi­ciles !”

Dr Sa­rah Bur­saux, pé­diatre

de leurs pe­tits. Comme la Dr Sa­rah Bur­saux qui a créé une consul­ta­tion dé­diée au som­meil dans son ca­bi­net pa­ri­sien. « Payer quel­qu’un pour dor­mir avec son en­fant, je trouve ce­la très déshu­ma­ni­sant. Comme si l’on pou­vait mor­ce­ler la pa­ren­ta­li­té, en faire des pe­tits bouts en s’oc­troyant les meilleurs mo­ments et en sous-trai­tant les tâches les plus dif­fi­ciles, s’in­surge la pé­diatre. Ce­la risque de per­tur­ber les liens pa­rent­sen­fant. L’at­ta­che­ment pri­maire se joue entre 1 et 3 mois. La pre­mière règle d’édu­ca­tion, c’est de prendre du temps avec son en­fant. Pour­quoi en faire si on ne veut pas s’en oc­cu­per ? Le pre­mier mois, si on est épui­sée, on est deux dans un couple. Et si on est toute seule, on peut de­man­der de l’aide aux amis, à la fa­mille. Pas à une ré­gleuse. Ce n’est plus la même dé­marche : c’est une pres­ta­tion de ser­vices. »

Les em­me­ner par­tout avec soi

De jour comme de nuit, le mar­ché de la garde d’en­fants est en plein es­sor. L’ère du « tout-nou­nou » se dé­ve­loppe au-de­là des modes de garde tra­di­tion­nels (lire l’en­ca­dré, ci-contre). « Etre pa­rent, c’est faire un mé­tier d’ar­tiste », pro­fes­sait dans les an­nées 70 le psy­cha­na­lyste Bruno Bet­tel­heim. L’art d’être pa­rent consiste au­jourd’hui à tout cu­mu­ler, la car­rière, les ga­mins, les amis, le couple et les séances de Pi­lates… Se­lon la Di­rec­tion de la re­cherche, des études, de l’éva­lua­tion et des sta­tis­tiques (Drees), un pa­rent consacre en moyenne 5 % de sa jour­née à ses en­fants, soit soixan­te­dix mi­nutes – une heure trente-trois mi­nutes pour les mères, qua­rante-quatre mi­nutes pour les pères. Jon­glant entre leur agenda et leur culpa­bi­li­té de ne pas consa­crer as­sez de temps à leurs ga­mins, les gé­ni­teurs dé­bor­dés peuvent dé­sor­mais em­me­ner leur mar­maille par­tout avec eux. Tout en dé­lé­guant leur garde. Vous vou­lez faire du shop­ping en toute tran­quilli­té au centre com­mer­cial ? Vé­li­zy 2, en ban­lieue pa­ri­sienne, s’oc­cupe de vos pe­tits dans son es­pace As­tro­kids pen­dant que vous faites les bou­tiques ! Pro­fi­ter du mar­ché de Noël à Pau ? Une gar­de­rie éphé­mère ac­cueille vos mou­flets. Voir un spec­tacle en toute sé­ré­ni­té ? Des pro­fes­sion­nels de la pe­tite en­fance d’Epi­nay-sur-Seine gardent les en­fants de 6 mois à 6 ans pen­dant que leurs pa­rents suivent la re­pré­sen­ta­tion à la Mai­son du théâtre et de la danse. Vous cher­chez l’âme soeur ? Mee­tic vous paie la ba­by-sit­ter ! Jus­qu’au 31 oc­tobre, le site de ren­contres pro­pose trois heures gra­tuites de ba­by-sit­ting aux pa­rents cé­li­ba­taires (50 % des ins­crits, dont 54 % de femmes), en les met­tant en re­la­tion avec la pla­te­forme de ser­vices Yoo­pies. Une gar­de­rie d’un soir qui fait bon­dir la cher­cheuse Agnès Flo­rin, pro­fes­seur en psy­cho­lo­gie de l’en­fant et de l’édu­ca­tion à l’uni­ver­si­té

de Nantes*. « Pour être sé­cu­ri­sé, un en­fant a be­soin de sta­bi­li­té et de ré­gu­la­ri­té. Il lui faut du temps pour éta­blir une re­la­tion de confiance, ex­plique-t-elle. Les pa­rents ont le droit de s’amu­ser, mais les confier à des ba­by-sit­ters in­ter­chan­geables, même si ce sont des pro­fes­sion­nelles, peut créer de l’an­xié­té. » Se­lon cette spé­cia­liste, l’es­sor de la nur­se­ry à la carte n’a pas pour ob­jec­tif de fa­vo­ri­ser le bien-être des pe­tits, mais avant tout de ré­pondre aux exi­gences des pa­rents. « Confier ses en­fants à la gar­de­rie du centre com­mer­cial doit res­ter oc­ca­sion­nel, pour­suit-elle. Ce­la de­vient pro­blé­ma­tique quand les pa­rents dé­posent fré­quem­ment leur en­fant ici ou là comme un pa­quet. S’il y avait une garde pour les tou­tous dans les centres com­mer­ciaux, ce se­rait pa­reil ! »

Nur­se­ry en libre-ser­vice

De leur cô­té, les ma­mans rai­sonnent avec prag­ma­tisme. Sur son blog fa­cé­tieux « Le syn­drome du neu­rone unique », Del­phine, la tren­taine, ra­conte ses pé­ri­pé­ties de ma­man de deux gar­çons. Dans la ca­té­go­rie « J’ai tes­té pour vous », elle a ex­pé­ri­men­té les « nou­nous » du centre com­mer­cial Kids friend­ly Vé­li­zy 2. « On ne va pas se men­tir, le shop­ping avec deux mou­flets de moins de 3 ans et un pa­pa qui tra­vaille beau­coup, beau­coup, ça se li­mite sou­vent à l’achat des pa­quets de couches et de Blé­di­na pour le mois », ob­serve-t-elle. Del­phine n’a donc pas hé­si­té à confier ses fils à la gar­de­rie de Vé­li­zy 2 qui offre une heure et de­mie aux por­teurs de la carte de fi­dé­li­té V2. Au-de­là, le ser­vice est fac­tu­ré 3 € la de­mi-heure. « Le de­si­gn est plu­tôt sym­pa sur le thème de l’es­pace et des fu­sées, les gar­çons ont ado­ré, ra­conte-t-elle. Les en­fants ne peuvent pas res­ter plus de trois heures, mais ça, pour le coup, je trouve ça bien, ce n’est pas un centre aé­ré non plus. » Des Quatre Temps de la Dé­fense au centre com­mer­cial de Rennes, pas un mall à la fran­çaise qui ne pro­pose sa gar­de­rie où des ani­ma­teurs di­plô­més jouent les nou­nous pen­dant que les pa­rents font les soldes. L’en­tre­prise fran­çaise Ki­dea In­ter­na­tio­nal, im­plan­tée en An­jou, ac­com­pagne les ar­chi­tectes et les de­si­gners dans la créa­tion de ces es­paces sur me­sure, dont le coût va­rie de 15 000 à 90 000 €. « C’est un réel ser­vice aux pa­rents qui n’osent plus faire les bou­tiques en fa­mille, ce­la fait plai­sir aux ma­mans de faire plai­sir à leurs en­fants qui pro­fitent des jeux, ana­lyse Au­ré­lie Re­nault, di­ri­geante de Ki­dea. Ce­la per­met de fi­dé­li­ser une clien­tèle et d’aug­men­ter la fré­quen­ta­tion des centres com­mer­ciaux. »

Ce concept de nur­se­ry en libre-ser­vice fait des émules. Dans le centre-ville d’An­ne­cy s’est ou­vert Hap­py Ti­pi en dé­cembre 2018 : une gar­de­rie à l’heure (9,50 €), ac­cueillant les 2-10 ans, à l’im­pro­viste, le sa­me­di com­pris. Et jus­qu’à quatre heures au maxi­mum. « Nous sommes la so­lu­tion de dé­pan­nage quand les pa­rents ont pré­vu de faire du sport, de fi­nir tard une réunion, d’al­ler chez le mé­de­cin ou chez le coif­feur », ex­plique sa créa­trice, Csilla Ni­cot, qui se sou­vient d’avoir elle-même « pas mal ga­lé­ré » pour faire gar­der son pe­tit gar­çon. Cet es­pace aci­du­lé de 140 m2 aux al­lures de crèche – to­bog­gan, couf­fins et dé­gui­se­ments – com­prend une par­tie co­wor­king où les pa­rents peuvent tra­vailler pen­dant que Csilla Ni­cot, épau­lée d’ex­tras ti­tu­laires d’un CAP de la pe­tite en­fance, prennent en main leur pro­gé­ni­ture. Des ac­ti­vi­tés Mon­tes­so­ri, des ate­liers cui­sine, rythment la jour­née. « Tout est fait pour que les en­fants s’amusent. Ici, on peut écrire sur les murs, dan­ser, écou­ter de la musique, ex­plique la fon­da­trice. Je conseille aux ma­mans de pas­ser une pre­mière fois avant le jour J, pour que les en­fants se fa­mi­lia­risent avec nous. Ce­la s’est tou­jours bien pas­sé. Une seule fois en neuf mois, un pe­tit qui pleu­rait n’est pas res­té. » Près de 150 fa­milles passent ré­gu­liè­re­ment chez Hap­py Ti­pi d’An­ne­cy, qui pré­voit de s’im­plan­ter par­tout en France sous forme de fran­chise. Une ou­ver­ture est pro­gram­mée à Lyon en mars 2019. L’ubé­ri­sa­tion de la nou­nou a de beaux jours – et de belles nuits – de­vant elle. Q M.H.

* Au­teur de la Psy­cho­lo­gie du dé­ve­lop­pe­ment, en­fance et ado­les­cence (Du­nod, 2018).

“C’est un réel ser­vice aux pa­rents qui n’osent plus faire les bou­tiques en fa­mille, ce­la fait plai­sir aux ma­mans de faire plai­sir à leurs en­fants qui pro­fitent des jeux.” Au­ré­lie Re­nault, Ki­dea

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