CARTE BLANCHE à Em­ma Van Der Hecht

Marianne Magazine - - Sommaire - PAR EM­MA VAN DER HECHT* * Jour­na­liste.

“S’il vous plaît, des­sine-moi un porte-conte­neurs”

Cé­lé­brer les gloires de la France est un de­voir, en ces temps de mo­ro­si­té dé­fai­tiste ins­til­lée par des dé­cli­nistes sour­nois oc­cu­pés à ré­vé­rer les vieille­ries du pas­sé plu­tôt que les vic­toires de la start-up na­tion. C’est sans doute à cause de leur tra­vail de sape que les Fran­çais sont pas­sés à cô­té d’une de nos plus grandes réus­sites de l’an­née 2018. Le 6 sep­tembre, au Havre, Bruno Le Maire par­rai­nait le lancement du plus grand por­te­con­te­neurs au monde, mis à flot au mois de fé­vrier. Bon, il est sor­ti d’un chan­tier na­val aux Phi­lip­pines, mais, ne bou­dons pas notre plai­sir, il est of­fi­ciel­le­ment fran­çais. La preuve, son nom : le Saint-Exu­pé­ry. Oui, l’au­teur du Pe­tit Prince et de Terre des hommes. En­fin, sur­tout du Pe­tit Prince parce qu’il y a des des­sins, ce qui ex­plique la po­pu­la­ri­té ac­tuelle du livre au­près des ar­ma­teurs de porte-conte­neurs comme au­près d’à peu près tous les com­mer­ciaux du monde. Terre des hommes, Cour­rier sud, Ci­ta­delle, c’est plus ar­du. Il y a des ali­gne­ments de lettres et c’est beau­coup moins jo­li sur la page que les ali­gne­ments de chiffres.

Quel plus beau nom pour un porte-conte­neurs ? Le por­te­con­te­neurs, c’est de la poé­sie flot­tante. Ces en­tas­se­ments pa­ral­lé­lé­pi­pé­diques de tôle co­lo­rée, bleu, rouge, vert… for­mant comme un block­haus fes­tif, un bun­ker sym­pa. Et puis c’est l’ap­pel du grand large, la pro­messe des ho­ri­zons loin­tains. Dans ses flancs, des mil­liers de smart­phones, des mil­lions de paires de bas­kets, des di­zaines de mil­lions de tee-shirts bon mar­ché, fa­bri­qués à l’autre bout du monde, dans des usines géantes de Chine ou des im­meubles in­sa­lubres du Ban­gla­desh.

De temps à autre, au gré des tem­pêtes, un ou deux conte­neurs se dé­tachent. Ils sont por­tés par les flots, bou­teille géante por­tant vers d’im­pro­bables ri­vages leur mes­sage uni­ver­sel, ce­lui de la consom­ma­tion pour tous. Il y a quelques an­nées, l’un d’eux s’était éven­tré sur une plage fran­çaise, lais­sant échap­per des mil­liers de ca­nards de bain en plas­tique. Oui, le conte­neur, c’est comme une po­chette-sur­prise. Ma­gie de la dé­cou­verte, plai­sir de l’in­cer­ti­tude. Le Saint-Exu­pé­ry peut trans­por­ter 20 600 EVP, des boîtes en mé­tal qui, mises bout à bout, for­me­raient une ca­ra­vane de 123 km. On a presque en­vie de chan­ter la Fille du Bé­douin. EVP, c’est la dé­si­gna­tion of­fi­cielle du conte­neur : « équi­valent vingt pieds ». Saint-Ex rat­tra­pé par Mal­lar­mé. La taille stan­dard du conte­neur. Pour que les grands en­fants du commerce mon­dial puissent em­pi­ler leurs Le­go géants de fa­çon op­ti­male. Quand ça ne s’em­boîte pas, quand ils perdent de la place, les grands en­fants sont tristes, le jeu est gâ­ché. Le ga­gnant est ce­lui qui a le mieux op­ti­mi­sé : le ba­teau le plus large, ici 59 m, et le plus long pos­sible, ici l’équi­valent de quatre ter­rains de foot, l’en­tas­se­ment le plus haut pos­sible, et que ça flotte en­core. Pas de perte. Pour que la mar­chan­dise payée une mi­sère aux se­mi-es­claves qui l’ont fa­bri­quée dans les ate­liers du monde puisse être ven­due le plus cher pos­sible chez les consom­ma­teurs, les autres, ceux des pays oc­ci­den­taux, qui n’ont plus d’emploi puis­qu’ils ne fa­briquent plus, mais à qui l’on donne juste de quoi faire tour­ner la ma­chine et per­pé­tuer la ronde des gros ba­teaux sur les mers. A Noël, on y met des jouets pour les en­fants. D’où la ré­fé­rence au Pe­tit Prince… « S’il vous plaît, des­sine-moi un porte-conte­neurs. »

Il doit être flat­té, là-haut, dans son éter­nel avion, notre Saint-Ex. Lui dont la der­nière mis­sion res­semble à un adieu vo­lon­taire à ce monde sor­dide, lui dont les der­niers mots, lais­sés sur une lettre post­hume, furent : « La ter­mi­tière fu­ture m’épou­vante, et je hais leur ver­tu de ro­bots. Moi, j’étais fait pour être jar­di­nier. » C’est toute la mer­veille du ca­pi­ta­lisme dans sa ver­sion fi­nan­cia­ri­sée que de ré­cu­pé­rer, d’ab­sor­ber son plus exact contraire pour vi­der de son sens toute ré­volte. Et vogue la ga­lère.

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