L’AC­TU EX­PLI­QUÉE PAR L’HIS­TOIRE

Tur­got, le ré­for­ma­teur tra­hi.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Pierre Feydel

Le mot “ré­forme” a chan­gé de sens, il s’uti­lise au­jourd’hui pour ha­biller l’adap­ta­tion des lois aux exi­gences du mar­ché. A l’in­verse, l’es­prit des Lu­mières condui­sait à ré­for­mer, sans tou­jours em­ployer le mot, pour li­bé­rer les éner­gies étouf­fées par la mo­nar­chie ab­so­lue, ses ordres pri­vi­lé­giés et sa bu­reau­cra­tie. L’in­ten­dant de Louis XVI l’ap­prit à ses dé­pens.

Le roi Louis XVI a es­sayé, sin­cè­re­ment, dès son avè­ne­ment, en 1774, de ré­for­mer le royaume de France où un bon mil­lé­naire de mo­nar­chie et près de deux siècles d’ab­so­lu­tisme avaient consa­cré les in­jus­tices. Le sou­ve­rain sait, dès les dé­buts de son règne, qu’il a au­tour de lui des esprits éclai­rés par les Lu­mières, mais aus­si des par­ti­sans fa­rouches du sta­tu quo, dans la no­blesse, le cler­gé, au­tour de la reine Ma­rie-An­toi­nette, dans les par­le­ments et dans la plé­tho­rique bu­reau­cra­tie royale des fi­nances, sou­vent cor­rom­pue, aus­si in­trai­table pour les pe­tits qu’elle est com­plai­sante pour les grands. D’un cô­té, le « par­ti phi­lo­so­phique » donc, ce­lui des in­tel­lec­tuels qui ont des sym­pa­thi­sants jus­qu’à la cour et, de l’autre, un par­ti des dé­vots de l’im­mo­bi­lisme. Au­tour du sou­ve­rain, les in­trigues se nouent. Des jeux d’in­fluence s’écha­faudent.

L’ab­bé Jo­seph-Al­phonse de Vé­ri est un proche du comte de Mau­re­pas, mi­nistre d’Etat, re­ve­nu en grâce après une longue pé­riode de dé­fa­veur sous Louis XV. Ce po­li­tique aver­ti, franc-ma­çon, oc­cupe une place pré­émi­nente au conseil du sou­ve­rain. L’ec­clé­sias­tique a connu Tur­got pen­dant ses études de théo­lo­gie à la Sor­bonne. Il re­com­mande l’in­ten­dant de la gé­né­ra­li­té de Li­moges qui a dé­jà fait par­ler de lui par ses écrits, et ses actes dans une pro­vince déshé­ri­tée. Par­mi les hauts fonc­tion­naires de la mo­nar­chie, Anne Ro­bert Jacques Tur­got, ba­ron de l’Aulne, is­su de la no­blesse de robe nor­mande, s’est dé­jà for­gé une ré­pu­ta­tion d’in­tel­li­gence, de convic­tions et d’éner­gie. On le dit simple, hon­nête, idéa­liste, in­fluen­cé par Rous­seau. Il peut être char­mant, mais aus­si brusque, tran­chant, voire condes­cen­dant, at­ti­tudes d’un homme qui n’a au­cun doute sur ses ca­pa­ci­tés in­tel­lec­tuelles, ni sur la jus­tesse des idées qu’il dé­fend. Peut-être est-il d’abord mal­adroit, ce ti­mide au­quel on ne connaît qu’une his­toire d’amour, d’ailleurs mal­heu­reuse. En 1751, après avoir re­non­cé à ren­trer dans les ordres, il de­vient sub­sti­tut du pro­cu­reur gé­né­ral du Par­le­ment. Il a 24 ans. Deux ans plus tard, le voi­là maître des re­quêtes. Il a dé­jà écrit deux « Dis­cours sur l’his­toire uni­ver­selle » et deux « Lettres de to­lé­rance ». Il plaît aux phi­lo­sophes, fré­quente les sa­lons de Mme du Def­fand ou de Mlle de Les­pi­nasse ; entre en re­la­tion avec deux éco­no­mistes cé­lèbres, Ques­nay et Gour­nay, par­ti­cipent à des dî­ners où il cô­toie Di­de­rot, d’Alem­bert, Buf­fon. On lui confie cinq ar­ticles de l’En­cy­clo­pé­die : « Ety­mo­lo­gie », « Exis­tence », « Ex­pan­si­bi­li­té »,

« Foires et mar­chés », « Fon­da­tions ». Il s’in­té­resse aux thèses de Ques­nay, fon­da­teur de la phy­sio­cra­tie, se­lon le­quel tout pro­cède de la terre, seule pro­duc­trice de ri­chesse, l’in­dus­trie se conten­tant de trans­for­mer et le commerce, d’échan­ger. Le jeune homme trouve l’idée li­mi­tée et pré­fère mettre ses pas dans ceux de Vincent de Gour­nay, in­ten­dant du commerce qu’il suit dans ses ins­pec­tions de pro­vince pen­dant trois ans. Au cours de leurs pé­ré­gri­na­tions, les deux hommes constatent les mul­tiples obs­tacles aux échanges : oc­trois, in­ter­dits, mo­no­poles lo­caux, tra­cas­se­ries ad­mi­nis­tra­tives. De quoi ren­for­cer les convic­tions li­bé­rales de Gour­nay, au­teur du cé­lèbre : « Lais­sez faire, lais­sez pas­ser. » Tur­got ap­prend.

En 1761, il est nom­mé in­ten­dant à Li­moges. Il va pou­voir don­ner toute la me­sure de son éner­gie ré­for­ma­trice et ré­vé­ler ses ta­lents d’ad­mi­nis­tra­teur. La taille, im­pôt qui ne frappe que les ro­tu­riers, pèse sur une po­pu­la­tion pauvre. Il la fixe en fonc­tion de la va­leur des terres, éta­blit un ca­dastre, nomme des col­lec­teurs ap­poin­tés pour évi­ter les fraudes ou les abus. Puis il sup­prime la cor­vée royale et met l’entretien des routes à la charge des pa­roisses en fonc­tion de la taille qu’elles paient. Le tra­vail est confié à des hommes du mé­tier. Il sup­prime le très im­po­pu­laire ti­rage au sort qui dé­signe les mi­li­ciens et le rem­place par un en­ga­ge­ment vo­lon­taire. Il en­cou­rage l’in­dus­trie de la por­ce­laine, in­tro­duit l’éle­vage du mou­ton mé­ri­nos, ouvre des mines… Et dé­jà il se penche sur la ques­tion des grains. De­puis un édit de 1763, ils peuvent cir­cu­ler li­bre­ment dans tout le royaume. Tur­got fait en sorte que cette nou­velle dis­po­si­tion soit fer­me­ment ap­pli­quée dans sa pro­vince. Mieux, il sup­prime les taxes sur le pain, sup­prime le mo­no­pole des bou­lan­gers ur­bains, in­tro­duit la pomme de terre et crée des bu­reaux de cha­ri­té qui dis­tri­buent des re­pas. Lorsque l’édit de 1763 est abro­gé, il pro­teste, ré­dige une « Lettre sur la li­ber­té du commerce des grains » qu’il adresse au contrô­leur gé­né­ral des ›

› fi­nances d’alors, l’ab­bé Ter­ray. Mais son tra­vail théo­rique ne s’ar­rête pas là. Ses Réflexions sur la for­ma­tion et la dis­tri­bu­tion des ri­chesses res­tent un texte ma­jeur au­quel il faut ajou­ter un Mémoire sur les prêts à in­té­rêt, un Mémoire sur les mines et car­rières et, en­fin, un Mémoire sur la marque des fers dans le­quel il condamne les en­traves du pou­voir royal au dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique.

Ex­plo­sion des prix

C’est donc un in­tel­lec­tuel agis­sant, un phi­lo­sophe met­tant en pra­tique ses idées, un éco­no­miste li­bé­ral, un ad­mi­nis­tra­teur hors pair que le pou­voir royal nomme au mi­nis­tère de la Ma­rine en juillet 1774. Il n’y reste qu’un mois, avant de prendre en main le Contrôle gé­né­ral des fi­nances, mi­nis­tère de l’Eco­no­mie de l’époque. Louis XV vient de mou­rir. En nom­mant Tur­got, le tout nou­veau sou­ve­rain inau­gure un règne qui s’an­nonce pour le par­ti phi­lo­so­phique sous les meilleurs aus­pices.

Dès sa pre­mière en­tre­vue avec le roi, le ri­gou­reux Tur­got fixe fer­me­ment les grandes lignes de sa po­li­tique bud­gé­taire : ni em­prunt, ni ban­que­route, ni taxes nou­velles. Un ob­jec­tif : ré­duire la dette ; une po­li­tique : di­mi­nuer les dé­penses, ac­croître les re­cettes. Tur­got veut s’at­ta­quer aux dé­penses de la cour. Il tente de li­mi­ter la pen­sion de la reine, mais sa fo­lie des pa­rures, son goût du jeu et des fêtes, rendent ses ef­forts vains. Les li­bé­ra­li­tés du roi sont sans li­mites vis-à-vis de sa fa­mille et de ses proches. Le contrô­leur gé­né­ral a vite com­pris que le pro­blème de la mai­son du roi est ce­lui des charges et des of­fices. Il fal­lait donc en sup­pri­mer, s’at­ta­quer à la vé­na­li­té de ceux-ci, donc les rem­bour­ser. Pour ce faire, Tur­got en­vi­sage un em­prunt en Hol­lande et un mi­nistre pour le se­con­der. Une telle ré­forme, po­pu­laire, au­rait peut-être pu don­ner une nou­velle chance à la mo­nar­chie. Elle est re­mise à plus tard, car dé­jà s’an­nonce la « guerre des fa­rines ».

La ques­tion des grains est cen­trale dans l’éco­no­mie du royaume. L’ali­men­ta­tion à base de cé­réales ab­sorbe la moi­tié du pou­voir d’achat des plus pauvres. Ce pour­cen­tage ne cesse d’aug­men­ter. Dans la pro­duc­tion agri­cole, pré­pon­dé­rante dans l’éco­no­mie, l’ac­ti­vi­té cé­réa­lière pèse le tiers ou les deux cin­quièmes. Qui plus est, c’est un sec­teur clé. Il in­flue, par exemple, sur le ni­veau des sa­laires de tout le pays. Tur­got s’y est in­té­res­sé très tôt. La li­ber­té de cir­cu­la­tion des grains, d’une pro­vince à l’autre, est qua­si ac­quise de­puis 1770, pour per­mettre aux ré­gions riches d’ap­pro­vi­sion­ner les pauvres alors que le royaume se­rait tout juste au­to­suf­fi­sant. Mais il reste des règles qui dé­cou­ragent le commerce, le sto­ckage et le trans­port. Il dé­cide de les sup­pri­mer.

Les grandes lignes de sa po­li­tique bud­gé­taire : ni em­prunt, ni ban­que­route, ni taxes nou­velles. Son ob­jec­tif : ré­duire la dette et di­mi­nuer les dé­penses.

Hé­las, la ré­colte de 1774 est mau­vaise. Le contrô­leur gé­né­ral s’en doute, passe outre la conjonc­ture. Hé­las, les prix ex­plosent. Le peuple gronde puis se sou­lève. La foule s’at­taque aux meu­niers, aux grands pro­prié­taires, à tous ceux qu’elle soup­çonne d’être des ac­ca­pa­reurs ou des spé­cu­la­teurs. Les stocks sont pillés. Les désordres, par­tis de Bour­gogne, éclate dans le Beau­vai­sie, la Beauce, la Brie. Les émeu­tiers sont de­vant Ver­sailles, les bou­lan­ge­ries de Pa­ris sont at­ta­quées. Il faut 25 000 sol­dats, 162 ar­res­ta­tions et deux pen­dai­sons pour ré­ta­blir l’ordre. Le gou­ver­ne­ment dé­cide alors d’ai­der les po­pu­la­tions, en ap­pro­vi­sion­nant les ré­gions en dif­fi­cul­té et en obli­geant les pro­prié­taires à vendre aux prix im­po­sés. Re­tour au di­ri­gisme. La po­li­tique de li­bé­ra­li­sa­tion en a pris un coup.

Pour­tant, la vo­lon­té ré­for­ma­trice du mi­nistre ne se dé­cou­rage pas. Il rem­place les lourdes di­li­gences par ses « tur­go­tines » plus confor­tables, plus lé­gères, plus ra­pides. Ré­for­mette au re­gard de ce que le contrô­leur gé­né­ral pré­pare : une at­taque en règle contre les pri­vi­lèges.

Dé­jà il a cri­ti­qué la pompe du sacre du roi. Dé­jà, il s’est mis à dos la reine et sa co­te­rie, pour avoir re­fu­sé des fa­veurs à ses cour­ti­sans. Et voi­là qu’il pré­sente six dé­crets. Quatre d’entre eux sont sans im­por­tance : l’un sup­prime à Pa­ris la po­lice des grains, un autre abo­lit les of­fices liés au pre­mier. Les deux sui­vants concernent le mar­ché de la viande et la fis­ca­li­té sur le suif. Des ba­bioles. Les deux sui­vants sont d’une autre por­tée. Ce­lui sur les cor­vées dé­cide que celles en na­ture se­ront prises en charge par des en­tre­pre­neurs pri­vés, payés par une contri­bu­tion le­vée sur chaque pa­roisse. Tur­got re­pro­duit là ce qu’il a dé­jà édic­té en Li­mou­sin. La nou­velle taxe concerne tout le monde, l’aris­to­cra­tie comme le cler­gé. Un dé­but d’éga­li­té fiscale. Le dernier édit sup­prime les cor­po­ra­tions, sauf quatre d’entre elles, celles des bar­biers-per­ru­quiers, des apo­thi­caires, des or­fèvres et des im­pri­meurs. Un bou­le­ver­se­ment du monde du tra­vail. Le roi cou­ra­geu­se­ment signe. Le Par­le­ment adopte les quatre pre­miers édits et hurle contre les deux der­niers. Le contrô­leur gé­né­ral a li­gué contre lui les nobles, le cler­gé, les fer­miers gé­né­raux, les maîtres des cor­po­ra­tions, les bour­geois. Le Par­le­ment ré­dige ses re­mon­trances. On cherche un com­pro­mis. Le roi sou­tint de­re­chef son mi­nistre tout en lais­sant la porte ou­verte à une ré­vi­sion. Tur­got est dé­tes­té à la cour. Louis XVI tient bon.

Ache­vé par son an­cien men­tor

La sur­prise est donc grande quand Tur­got est congé­dié le 12 mai 1776. Que s’est-il pas­sé ? Tout à sa fré­né­sie ré­for­ma­trice, en fai­sait-il trop ? Il vou­lait gé­né­ra­li­ser un im­pôt di­rect, pro­por­tion­nel aux revenus des pro­prié­taires, ren­for­cer la chambre des comptes, sup­pri­mer les fer­miers gé­né­raux, mo­di­fier la comp­ta­bi­li­té pu­blique. Il vou­lait un conseil de l’ins­truc­tion pu­blique su­per­vi­sant les éta­blis­se­ments, un maître d’école par pa­roisse. Il vou­lait des as­sem­blées mu­ni­ci­pales éli­sant des as­sem­blées ré­gio­nales vo­tant à leur tour pour dé­si­gner les membres d’une as­sem­blée na­tio­nale. Bien sûr, ces ins­tances ne se­raient que consul­ta­tives. Le roi lit ces pro­jets mais ne dé­cide rien.

C’est son an­cien men­tor, Mau­re­pas, ja­loux, qui l’achève. Il pro­pose de le rem­pla­cer par son ne­veu. Tur­got l’ap­prend, en­voie au roi une lettre pa­thé­tique, mal­adroite, dans la­quelle il ab­jure le roi de lui re­nou­ve­ler sa confiance ? Er­reur fa­tale. Louis XVI en a-t-il as­sez de cet homme qui ne cesse de le bous­cu­ler ? Le ré­for­ma­teur est ren­voyé. Son suc­ces­seur dé­trui­ra l’es­sen­tiel de son oeuvre ad­mi­nis­tra­tive. Quelques se­maines avant sa dé­mis­sion, il avait écrit à Louis XVI : « Sire, n’ou­bliez pas que c’est la fai­blesse qui a mis la tête de Charles Ier [roi d’An­gle­terre exé­cu­té en 1649] sur le billot. » Il meurt en 1781.

Tur­got vou­lait gé­né­ra­li­ser un im­pôt di­rect, pro­por­tion­nel aux revenus des pro­prié­taires, sup­pri­mer les fer­miers gé­né­raux…

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