Un in­sur­gé au Col­lège de France

Le réa­li­sa­teur israélien Amos Gi­taï in­ves­tit la vé­né­rable ins­ti­ti­tu­tion du Quar­tier la­tin pour neuf séances au­tour du thème “Tra­ver­ser les frontières”.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Nedjma Van Egmond

Amos Gi­taï in­ves­tit la vé­né­rable ins­ti­tu­tion.

Treize ans… C’est le temps qu’il au­ra fal­lu pour que le cinéma entre en­fin au Col­lège de France, temple des sa­voirs fon­dé par Fran­çois Ier en 1530. De­puis que la chaire de créa­tion ar­tis­tique existe, elle a no­tam­ment ac­cueilli un met­teur en scène de théâtre, Jacques Ni­chet, un com­po­si­teur, Pas­cal Du­sa­pin, un plas­ti­cien, An­selm Kie­fer, un ar­chi­tecte, Ch­ris­tian de Port­zam­parc, ou en­core un écri­vain, Alain Ma­ban­ckou, mais de réa­li­sa­teur, ja­mais… Le sep­tième art s’y in­vite donc de fa­çon to­ni­truante, en la per­sonne d’Amos Gi­taï, 67 ans. « Je sais bien qu’au Col­lège de France on s’at­tache plu­tôt aux sciences pures, et qu’on ne fait pas de po­li­tique, mais c’est quand même l’ob­jet de mon tra­vail : je suis là pour po­ser des ques­tions », ex­plique le réa­li­sa­teur israélien. On ne se re­fait pas ! S’il ré­cuse les termes d’« ar­tiste en­ga­gé » et dit se mé­fier de l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion des idées par le cinéma, ba­layant par exemple d’une phrase les films de Mi­chael Moore, qu’il dit « dé­ma­go­gique », voi­là pour­tant près d’un de­mi-siècle que Gi­taï porte avec fougue l’ex­plo­sive ques­tion is­raé­lo­pa­les­ti­nienne dans ses films, plai­dant pour « la co­exis­tence entre juifs et mu­sul­mans ». Il a pris po­si­tion de fa­çon vi­ru­lente contre les gou­ver­ne­ments qui se sont suc­cé­dé, en par­ti­cu­lier ce­lui de Be­nya­min Ne­ta­nya­hou. « Le meilleur hom­mage qu’un ar­tiste puisse rendre à son pays est d’être cri­tique », aime ré­pé­ter ce­lui qui, lors de la der­nière Mos­tra, ti­rait à bou­lets rouges sur la po­li­tique cultu­relle is­raé­lienne, et no­tam­ment le pro­jet de su­bor­don­ner les sub­ven­tions au « res­pect en­vers Is­raël » des ar­tistes…

Es­thé­tique et po­li­tique

Il au­ra fal­lu la guerre du Kip­pour, en 1973, pour faire bas­cu­ler l’étu­diant en ar­chi­tec­ture qu’il était. Né 23 ans plus tôt à Haï­fa, dans une fa­mille de sa­bras et de juifs eu­ro­péens ayant fui le na­zisme, le jeune Amos est af­fec­té à une unité mé­di­cale de sau­ve­teurs en hé­li­co­ptère sur le pla­teau du Go­lan. Ca­mé­ra Su­per 8 au poing, il filme le front, et ré­chappe mi­ra­cu­leu­se­ment d’une at­taque sy­rienne, le jour de son an­ni­ver­saire. Il com­mence donc à des­si­ner, puis mon­ter ses images. Son oeuvre consi­dé­rable (80 films, do­cu­men­taires, ins­tal­la­tions, per­for­mances…) com­mence avec House, do­cu pour la té­lé­vi­sion is­raé­lienne, qui ra­conte l’at­ta­che­ment des Pa­les­ti­niens à leur terre. « La cen­sure et la vio­lence des réac­tions à ce film m’ont in­ter­ro­gé : pour­quoi tant de haine ? Qu’avais-je donc fait qui n’ était pas lé­gi­time ? J’hé­si­tais en­core entre l’ar­chi­tec­ture et le cinéma. C’est la vio­lence qui m’a dé­ci­dé à de­ve­nir ci­néaste », nous confie-t-il.

Le réa­li­sa­teur af­fec­tionne tout par­ti­cu­liè­re­ment les tri­lo­gies, le thème de l’exil et rend no­tam­ment hom­mage à Yit­zakh Ra­bin dans le Dernier Jour d’Yit­zakh Ra­bin, puis dans un spec­tacle, pré­sen­té voi­là quelques jours à la Phil­har­mo­nie de Pa­ris. Il a fait don de toutes ses archives sur ce su­jet à la France. Gi­taï re­çoit un ac­cueil en­thou­siaste aux quatre coins du monde. Exi­lé en Ca­li­for­nie de 1975 à 1977, puis à Pa­ris de 1983 à 1993, c’est l’en­fant ché­ri des fes­ti­vals in­ter­na­tio­naux : Cannes, Ve­nise, où il pré­sen­tait, en sep­tembre, ses deux der­niers longs-mé­trages. Deux fa­cettes de son tra­vail. Ver­sant sombre : Lettre à un ami de Ga­za, constat de la si­tua­tion ac­tuelle du proche Orient. Ver­sant plus lu­mi­neux : Un tram­way à Jé­ru­sa­lem, qui livre le quo­ti­dien des ha­bi­tants de la ville à tra­vers ce tram qui re­lie la cité d’est en ouest, mé­ta­phore op­ti­miste d’une pos­sible co­exis­tence pa­ci­fique…

Dans la vé­né­rable ins­ti­tu­tion du Quar­tier la­tin, Gi­taï pro­po­se­ra neuf séances au­tour du thème « Tra­ver­ser les frontières ». Avec un ques­tion­ne­ment qui bras­se­ra, évi­dem­ment, es­thé­tique et po­li­tique. Sa le­çon inau­gu­rale, le 16 oc­tobre, évo­que­ra la ca­mé­ra comme fé­tiche, sous le thème « Fil­mer au Moyen-Orient ».

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