C’EST DIT par Jack Dion

Marianne Magazine - - Sommaire - PAR JACK DION

La cabale des nou­veaux tartuffes

Aquelques heures de dis­tance, Gé­rard Mou­rou au­ra connu la gloire et l’hu­mi­lia­tion. Le 2 oc­tobre, ce scien­ti­fique de 74 ans était cou­ron­né par le prix No­bel de phy­sique avec deux de ses col­lègues dont Don­na Stri­ck­land, tous mon­dia­le­ment connus pour leurs tra­vaux sur le la­ser. Avant eux, seules deux femmes, Ma­rie Cu­rie et Ma­ria Goep­pert-Mayer, avaient été dis­tin­guées par l’aca­dé­mie No­bel dans cette dis­ci­pline. Le 4 oc­tobre, le lau­réat fran­çais était mis en cause après l’ex­hu­ma­tion d’une vidéo da­tant de 2009, ju­gée scan­da­leuse car at­ten­ta­toire à l’image des femmes.

L’ins­ti­tu­tion du No­bel a aus­si­tôt dé­non­cé « des at­ti­tudes que l’aca­dé­mie […] ne par­tage pas ». Dans la fou­lée, le CNRS pu­bliait un com­mu­ni­qué pour af­fir­mer que cette vidéo « contient des images dé­gra­dantes pour les femmes et contraires aux va­leurs » aux­quelles il est at­ta­ché. Diable ! Gé­rard Mou­rou se­rai­til un Wein­stein en blouse blanche ?

Le clip in­cri­mi­né, qui tourne sur les ré­seaux so­ciaux, est in­ti­tu­lé « Gé­rard Mou­rou Dan­cing ».

On y voit un prof se dan­di­ner dans un am­phi­théâtre de l’Ecole po­ly­tech­nique, en­tou­ré de cher­cheuses qui fi­nissent par tom­ber la blouse pour ap­pa­raître en short et dé­bar­deur. Certes, on peut trou­ver la pa­ro­die dé­pla­cée. On peut ju­ger que la pres­ti­gieuse Ecole po­ly­tech­nique n’a pas vo­ca­tion à de telles po­chades. Mais de là à ins­truire un pro­cès en sor­cel­le­rie contre Gé­rard Mou­rou sur l’air de la femme ou­tra­gée et du fé­mi­nisme in­sul­té, il y a un pas qui n’au­rait ja­mais dû être fran­chi.

Or, le prix No­bel a été im­mé­dia­te­ment l’ob­jet d’une cam­pagne dé­li­rante. On a ex­pli­qué que la vidéo où il se met en scène montre « des cher­cheuses en pe­tite te­nue »,

comme si les joueuses de tennis qui s’ex­hibent à Ro­landGar­ros pou­vaient être ac­cu­sées d’in­ci­ta­tion à l’im­pu­deur. Des scien­ti­fiques concur­rents du Fran­çais ont confié à mi-voix que sa pres­ta­tion mu­si­cale au­rait dû le ban­nir à ja­mais du No­bel. D’autres ont ex­pli­qué qu’à la veille de l’an­ni­ver­saire du lancement du mouvement #MeToo, un tel sacre était du plus mau­vais ef­fet. Bref, Gé­rard Mou­rou de­vrait être dé­chu de son titre scien­ti­fique et brû­lé en place pu­blique pour at­teinte aux bonnes moeurs.

« Notre temps est si ron­gé de bonnes in­ten­tions, si dé­si­reux de faire le bien, qu’il voit le mal par­tout », di­sait Phi­lippe Mu­ray. Ain­si en est-il de ce pseu­do-fé­mi­nisme, qui s’est em­pa­ré d’une cause juste pour tom­ber dans des ex­cès et des ca­ri­ca­tures qui trans­forment les dé­non­cia­trices en in­qui­si­trices dé­nuées de tout sens de l’hu­mour.

On ne re­mer­cie­ra ja­mais as­sez les femmes qui ont eu le cou­rage d’en­fon­cer le cou­teau dans la plaie du ma­chisme, après des dé­cen­nies de souf­frances et de si­lences.

On ne sou­li­gne­ra ja­mais as­sez l’ef­fet bé­né­fique de l’onde de choc qui a tra­ver­sé les conti­nents pour rap­pe­ler le droit des femmes à ne pas être consi­dé­rées comme des mor­ceaux de chair li­vrés à la concu­pis­cence des puis­sants ou de ceux qui se consi­dèrent comme tels. De ce point de vue, on peut dire qu’après #MeToo plus rien ne se­ra comme avant. Reste que cer­tain(e)s ont vite fait de pas­ser de la dé­non­cia­tion de la phal­lo­cra­tie à la dia­bo­li­sa­tion des hommes en gé­né­ral, comme s’ils étaient d’of­fice des agres­seurs tou­jours prêts au geste dé­pla­cé, des vio­leurs en puis­sance, voire des as­sas­sins vir­tuels.

On ac­cuse à tort et à tra­vers, sans for­cé­ment at­tes­ter la réa­li­té des faits in­cri­mi­nés.

On fouille dans le pas­sé de per­sonnes je­tées en pâ­ture, comme si elles étaient for­cé­ment cou­pables des faits qu’on leur re­proche. On in­cri­mine des hommes pour des com­por­te­ments ju­gés dé­lic­tueux sans même at­tendre une en­quête de justice. On sou­tient l’ac­cu­sa­trice du juge amé­ri­cain Brett Ka­va­naugh pour la seule rai­son qu’il est mâle, blanc, conser­va­teur et sou­tien de Do­nald Trump, ce qui fait beau­coup pour un seul homme. On en­tend même Ma­rie Cer­vet­ti, di­rec­trice d’une as­so­cia­tion de dé­fense des femmes, po­ser cette ques­tion sur­réa­liste : « Et si c’était à l’agres­seur de prou­ver qu’il n’est pas cou­pable, et non à la vic­time qu’elle est vic­time ? » Avec cette in­ver­sion de la charge de la preuve, on pas­se­rait de l’ac­cu­sé pré­su­mé in­no­cent à l’ac­cu­sé pré­su­mé cou­pable, ce qui ra­mè­ne­rait la justice plu­sieurs siècles en ar­rière.

Sans de telles di­va­ga­tions ré­gres­sives, per­sonne ne se se­rait ha­sar­dé à ex­hu­mer la vidéo de Gé­rard Mou­rou, symp­to­ma­tique d’un temps qui rap­pelle la for­mule de Mo­lière dans Tar­tuffe : « Contre la mé­di­sance, il n’y a point de rem­part. »

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