Bol­so­na­ro, bien plus dan­ge­reux que Trump

Le nou­veau pré­sident bré­si­lien a été hâ­ti­ve­ment ran­gé dans la ca­té­go­rie fourre-tout des po­pu­listes de droite. Cette ana­lyse sim­pli­fi­ca­trice dé­crit mal la spé­ci­fi­ci­té d’un chef d’Etat qui pour­rait, lui, se ré­vé­ler être un au­then­tique hé­ri­tier du fas­cisme.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Ha­drien Ma­thoux

Pré­sen­té comme un po­pu­liste de droite, le nou­veau pré­sident bré­si­lien pour­rait se ré­vé­ler un digne hé­ri­tier de la dic­ta­ture.

Di­manche 28 oc­tobre au soir. Do­nald Trump at­trape son té­lé­phone et ap­pelle Rio. A l’autre bout du fil, Jair Bol­so­na­ro, qui vient d’être élu pré­sident du Bré­sil avec 55,13 % des suf­frages. La conver­sa­tion ? « Très bonne », d’après le pre­mier ci­té, qui s’en­thou­siasme dé­jà d’une col­la­bo­ra­tion pri­vi­lé­giée sur le com­merce, les af­faires mi­li­taires, « et tout le reste ». De quoi faire plai­sir au nou­veau chef d’Etat bré­si­lien, qui dit être « un ad­mi­ra­teur du pro­jet de Trump ».

Pour nombre d’ob­ser­va­teurs ef­fa­rés du triomphe de Bol­so­na­ro au Bré­sil, il s’agit là d’une énième confir­ma­tion : ces deux-là ap­par­tiennent bien au même camp, ce­lui du fas­cisme na­tio­na­liste, de l’ex­trême droite, bref, du po­pu­lisme, un en­semble fourre-tout dans le­quel on peut je­ter Trump, Bol­so­na­ro et beau­coup d’autres chefs d’Etat très vi­lains. C’est vrai, Jair Bol­so­na­ro par­tage des points com­muns avec son dé­sor­mais ho­mo­logue amé­ri­cain, et no­tam­ment un goût af­fir­mé pour les dé­cla­ra­tions fra­cas­santes : quand Do­nald Trump pré­co­ni­sait d’« at­tra­per les femmes par la chatte », le Bré­si­lien de 63 ans lan­çait à une dé­pu­tée qu’elle ne « mé­rit[ait] même pas » qu’il la « viole », lui qui se­rait « in­ca­pable d’ai­mer [son] en­fant s’il était ho­mo­sexuel ». Trump et Bol­so­na­ro nour­rissent éga­le­ment un fort at­ta­che­ment aux armes à feu, un scep­ti­cisme cer­tain quant à la réa­li­té du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, et ils ont été élus en pro­fi­tant d’un fort res­sen­ti­ment po­pu­laire contre les « bien-pen­sants ». Suf­fi­sant, pour beau­coup, pour les plon­ger dans la grande mar­mite des « po­pu­listes d’ex­trême droite ».

Le Bré­si­lien a d’ailleurs ac­quis le sur­nom de « Trump tro­pi­cal ». Un so­bri­quet trom­peur : re­gar­der l’ex-dé­pu­té de Rio comme un er­satz latino du pré­sident amé­ri­cain, c’est som­brer dans un ma­ni­chéisme sim­pli­fi­ca­teur… et sur­tout oc­cul­ter le dan­ger que re­pré­sente le per­son­nage. « Dans le contexte de crise de la dé­mo­cra­tie li­bé­rale, on a ten­dance à consi­dé­rer que tout ce qui s’écarte un tant soit peu de ce mo­dèle stric­to sen­su de­vient du po­pu­lisme », sou­pire Co­ren­tin Sel­lin, agré­gé d’his­toire et spé­cia­liste des Etats-Unis, qui ré­fute le rap­pro­che­ment entre Do­nald Trump et Jair Bol­so­na­ro. Car, quand tout se vaut, tout est confus.

Purge néo­li­bé­rale

Pre­mier contraste mar­quant : les sou­tiens élec­to­raux. Bol­so­na­ro n’a pas été por­té au pou­voir par les ou­bliés de la mon­dia­li­sa­tion, il est le can­di­dat de la bour­geoi­sie bré­si­lienne. Soixante-cinq pour cent des di­plô­més du su­pé­rieur ont vo­té pour lui au se­cond tour, après une campagne pen­dant la­quelle il ne s’est presque ja­mais ré­fé­ré au peuple, pas plus qu’il n’a fus­ti­gé les élites. On peut le com­prendre : le pa­tro­nat bré­si­lien, ran­gé der­rière lui, a fi­nan­cé une co­los­sale campagne de fausses nou­velles sur In­ter­net pour 3 mil­lions d’eu­ros. Ce n’est que dans les der­nières se­maines pré­cé­dant le scru­tin que le can­di­dat d’ex­trême droite a cap­té une par­tie du vote po­pu­laire, sur­fant sur le thème de l’in­sé­cu­ri­té. Trump, lui, a bâ­ti dès le dé­part sa conquête po­li­tique sur les out­si­ders blancs de la so­cié­té amé­ri­caine.

Si l’an­cien mi­li­taire a été tant sou­te­nu par les classes su­pé­rieures, c’est parce que son pro­gramme est conforme à leurs in­té­rêts : con­seillé

par l’éco­no­miste is­su de l’Ecole de Chi­ca­go Pau­lo Guedes, Bol­so­na­ro pro­met une purge néo­li­bé­rale à son pays. Pri­va­ti­sa­tions, vente sau­vage des pro­prié­tés fon­cières de l’Etat, ou­ver­ture au libre-échange, ré­duc­tion à marche for­cée du dé­fi­cit… On est loin du pro­tec­tion­nisme de Trump ! Signe de l’adou­be­ment de Bol­so­na­ro par l’es­ta­blish­ment, le pres­ti­gieux Wall Street Jour­nal, qui s’est fait une ha­bi­tude d’ap­por­ter son sou­tien aux cau­dillos néo­li­bé­raux en Amé­rique la­tine de­puis Pi­no­chet, a ap­plau­di sa can­di­da­ture dans un édi­to­rial éna­mou­ré.

Ces convic­tions pro­bu­si­ness s’ancrent dans un an­ti­com­mu­nisme vis­cé­ral par­ti­cu­liè­re­ment pro­non­cé en Amé­rique la­tine. Une ma­nière, éga­le­ment, de faire pas­ser tous les te­nants du pro­grès so­cial, et au pre­mier lieu le PT de Lu­la, pour de dan­ge­reux bol­che­viques. A cet égard, il est édi­fiant de com­pa­rer la ma­nière dont Trump et Bol­so­na­ro traitent leurs op­po­sants. « Mal­gré le cli­mat dé­tes­table que Do­nald Trump fait ré­gner aux Etats-Unis, les li­ber­tés in­di­vi­duelles n’y sont pas me­na­cées, les op­po­sants peuvent s’ex­pri­mer, ar­gu­mente Co­ren­tin Sel­lin. C’est une dé­mo­cra­tie li­bé­rale qui fonc­tionne tout à fait. » En dé­pit de tous les cris d’or­fraie pous­sés de­puis l’ar­ri­vée du ré­pu­bli­cain à la Mai­son-Blanche, la si­tua­tion n’a rien à voir avec celle du Bré­sil. Le 21 oc­tobre, quelques jours avant son élec­tion, Bol­so­na­ro ju­rait froi­de­ment d’« ac­cé­lé­rer le grand net­toyage du pays des mar­gi­naux rouges, des hors-la-loi gau­chistes », an­non­çant « une purge comme ja­mais le Bré­sil n’en a connu ».

C’est là toute la dif­fé­rence entre Trump et Bol­so­na­ro : le pre­mier est un his­trion élu dans une des plus vieilles dé­mo­cra­ties du monde, le se­cond hé­rite des rênes d’un pays mar­qué, de 1964 à 1985, par une dic­ta­ture mi­li­taire… dont il se ré­clame ou­ver­te­ment. Il qua­li­fie ain­si le ré­gime de la junte de « ré­vo­lu­tion dé­mo­cra­tique », à la­quelle il re­proche uni­que­ment d’avoir « tor­tu­ré au lieu de tuer ». Les por­traits des gé­né­raux au pou­voir pen­dant les an­nées de plomb ornent le bu­reau de ce­lui qui a dé­dié son vote en fa­veur de la des­ti­tu­tion de Dil­ma Rous­seff au co­lo­nel Us­tra, un tor­tion­naire de la dic­ta­ture. Six mi­nis­tères sont pro­mis à des mi­li­taires. Fait in­édit dans un Bré­sil dé­mo­cra­tique, l’ar­mée est sor­tie de sa neu­tra­li­té po­li­tique et a dé­fi­lé dans les rues pour cé­lé­brer la vic­toire de Jair Bol­so­na­ro.

Ul­tra­con­ser­va­teur, prô­nant une vio­lence po­li­tique dé­com­plexée et ar­bi­traire, sou­te­nu par l’ar­mée, les classes di­ri­geantes et la bour­geoi­sie contre un pré­ten­du « pé­ril rouge » : Jair Bol­so­na­ro a le pro­fil d’un « fas­ciste au sens tech­nique du terme », es­time Co­ren­tin Sel­lin. Mais com­ment res­ter cré­dible en uti­li­sant cette dé­no­mi­na­tion lorsque l’on a dé­jà je­té le fas­cisme à la fi­gure de Trump et de tous les autres ? A force de pé­cher par ma­ni­chéisme, les nou­veaux Pi­no­chet fi­nissent par avoir l’air de po­pu­listes comme les autres.

SI LE “TRUMP TRO­PI­CAL”, ici, le 5 sep­tembre, près de Bra­si­lia, par­tage avec le pré­sident amé­ri­cain un fort at­ta­che­ment aux armes à feu, il se ré­clame ou­ver­te­ment de la dic­ta­ture mi­li­taire qui a te­nu les rênes du pays de 1964 à 1985.

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