JEAN ROUAUD : “LA FIN DE L’IDÉAL D’UNE RÉ­PU­BLIQUE IN­DI­VI­SIBLE”

Marianne Magazine - - Culture - PROPOS RECUEILLIS PAR È. C.

En 1990, quand j’ai pu­blié les

Champs d’honneur, mon pre­mier ro­man, la mé­moire de la Pre­mière Guerre mon­diale s’éloi­gnait, elle n’évo­quait plus que des hommes de plus en plus vieux réunis en novembre de­vant des mo­nu­ments aux morts. J’ai vou­lu rap­pe­ler que, pen­dant ces quatre an­nées, 1914-1918, c’était des jeunes gens de 20 ans qui al­laient au com­bat. Cette guerre fait par­tie de l’his­toire de ma fa­mille, mar­quée par la mort de mes deux grands-oncles, Emile et Jo­seph Rouaud – un deuil trau­ma­tique qui a fi­ni par tuer mon père à l’âge de 41 ans. Dans mon his­toire fa­mi­liale comme dans l’his­toire na­tio­nale, la guerre a bri­sé quelque chose de fa­çon dé­fi­ni­tive, elle a ins­til­lé un vi­rus qui se trans­met de génération en génération et que nous por­tons tou­jours. Sous quelle forme ? Le vi­rus, au­jourd’hui, c’est cette for­mi­dable nos­tal­gie de ce qui fai­sait, « avant », la gran­deur de la France. L’école, par exemple. Et la langue, qui ap­pa­raît au­jourd’hui comme l’un des der­niers bas­tions de ré­sis­tance. Cette langue lit­té­raire, de ce fait as­sez in­ti­mi­dante, hé­ri­tée des Lu­mières et por­teuse d’un monde d’idées, la guerre de 1914-1918 l’a mise en pièces et l’a in­fes­tée de mots an­glais. C’est la consé­quence d’un dé­clin amor­cé en 1917, quand les EtatsU­nis entrent en guerre. La France a per­du son sta­tut de grande puis­sance et rem­por­té une vic­toire à la Pyr­rhus, une vic­toire qui se­ra la der­nière. C’est aus­si le der­nier mo­ment de l’union sa­crée, de l’idéal d’une Ré­pu­blique une et in­di­vi­sible. De­puis, on es­saie en vain de soi­gner la bles­sure nar­cis­sique. L’idée de na­tion fran­çaise est la vic­time col­la­té­rale de la Pre­mière Guerre mon­diale.

Les Champs d’honneur, Mi­nuit, 1990, et Eclats de 14, Dia­logues, 2014.

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