JACQUES TAR­DI : “LE POINT DE VUE DES PAUVRES TYPES QUI SU­BISSENT TOUT”

Marianne Magazine - - Culture - PROPOS RECUEILLIS PAR È.C.

Dans les an­nées 70 et 80, on me di­sait : « En­core dans ta tran­chée ? C’est

un truc de vieux ! » Je me suis tou­jours in­té­res­sé à la Pre­mière Guerre mon­diale, même à l’époque où ça n’in­té­res­sait pas grand monde. Je pen­sais à mon grand-père, mort quand j’avais 6 ans. Les tran­chées m’évo­quaient alors un sol­dat tran­ché en ron­delles, comme du sau­cis­son. Ma grand-mère m’avait par­lé des atro­ci­tés de la guerre à la­quelle il avait pris part, et j’en fai­sais des cau­che­mars. Comment cet homme calme et doux avait-il pu être trans­for­mé en as­sas­sin ? Et comment les sol­dats ont-ils pu te­nir ? Par pa­trio­tisme ? Je ne crois pas, car dans ces condi­tions-là le pa­trio­tisme se dis­sout vite. Les sol­dats voyaient bien les abus, les gra­dés mieux trai­tés qu’eux­mêmes qui, en pre­mière ligne, avaient juste le droit de mou­rir pour Ber­liet et Krupp. Ceux qui ont flan­ché au dé­but, épui­sés par les marches, étaient abat­tus à bout por­tant par leurs of­fi­ciers. Der­rière les tran­chées, les gen­darmes ar­rê­taient les dé­ser­teurs, qui étaient fusillés…

Il faut al­ler voir le fort de Vau­quois et en­trer dans les ga­le­ries des mines pour per­ce­voir un peu de la souf­france de ces hommes. Il faut re­gar­der les chars d’as­saut, les fu­sils, les obu­siers, les mi­trailleuses, mais aus­si sou­pe­ser la ga­melle à soupe, le bi­don à pi­nard, la ca­pote. Ces ob­jets ra­content une his­toire, je les des­sine comme ils sont : ce ma­té­riel pe­sant per­met de res­ti­tuer en quelques traits la sil­houette du sol­dat, lourde, in­con­for­table, as­pi­rée par la boue. Je me place du point de vue des pauvres types sans re­la­tions, qui su­bissent tout. Je crois qu’ils ont pu te­nir par ca­ma­ra­de­rie, par peur de se dé­gon­fler aux yeux des co­pains.

i Ro­land Dor­ge­lès, lauréat du Fe­mi­na, qui pré­sente dans ses Croix de bois (Livre de poche) le por­trait d’un monde dé­vas­té. Pu­bliés entre 1916 et 1923, réunis plus tard dans le re­cueil Ceux de 14 (Flam­ma­rion), les ré­cits de Mau­rice Ge­ne­voix (griè­ve­ment bles­sé en 1915) mettent en évi­dence le des­tin com­mun des bel­li­gé­rants al­le­mands et fran­çais.

Pré­cieuse hu­ma­ni­té

De­puis la pa­ru­tion en 1932 du Voyage au bout de la nuit, les mots que Cé­line prête à son nar­ra­teur font en­core écho : « Quand le mo­ment du monde à l’en­vers est ve­nu et que c’est être fou que de de­man­der pourquoi on vous as­sas­sine, il de­vient évident qu’on passe pour fou à peu de frais. » Rim­baud dé­jà se mo­quait, lui, du pan­ta­lon ga­rance et de la va­reuse in­di­go, un uni­forme « par­fait pour la pa­rade, pour en­jô­ler les bonnes », un vrai dé­fi­lé de prêt-à-por­ter au­quel, écrit Rouaud un siècle plus tard dans Eclats de 14, « on doit le lourd bi­lan des pre­miers mois dans les champs de blé de l’été 14 ». Ra­pi­de­ment en ef­fet, re­marque l’his­to­rien Frédéric Rous­seau, au­teur de 14-18, pen­ser le pa­trio­tisme (Fo­lio His­toire), « le ré­flexe pa­trio­tique laisse place au doute concer­nant les buts de guerre pour­sui­vis par les gou­ver­nants : valent-ils bien cette somme de mal­heurs im­po­sés aux gou­ver­nés ? Dans les an­nées 20 et 30, les écrits les plus fa­meux mettent l’ac­cent sur l’ab­sur­di­té de la guerre, la vio-

C’était la guerre des tran­chées (Cas­ter­man, 1993), la Der des ders (Cas­ter­man, 1997), Pu­tain de guerre ! (Cas­ter­man, 2008 et 2009). A pa­raître : Sta­lag IIB, tome III, Cas­ter­man, 28 novembre.

lence in­fli­gée au corps des hommes et des ani­maux (chez Cé­line), à la terre (chez Dor­ge­lès, qui évoque dans le Ré­veil des morts le che­min des Dames dé­vas­té) ». C’est exac­te­ment ce que ra­conte Eche­noz, dans son ful­gu­rant ro­man 14, pu­blié en 2012. Seule l’écri­ture fait la dif­fé­rence, in­dique Lau­rence Cam­pa, elle-même au­teure d’un ro­man de guerre, Co­lombe sous la lune (Stock) : « Les écri­vains contem­po­rains re­courent da­van­tage à la fic­tion. »

En un siècle, la fas­ci­na­tion exer­cée par 1914-1918 a pour­tant connu une éclipse. Face aux Ré­sis­tants, après 1945, in­dique l’his­to­rien Ni­co­las Of­fens­tadt, « les poi­lus perdent le mo­no­pole de l’ hé­roïsme, et leur pa­ci­fisme n’a plus le même sens ». Ce­lui d’un Gio­no, d’un Cé­line, pa­raît dé­sor­mais sus­pect, et « dans les an­nées 60, la jeu­nesse po­li­ti­sée ren­voie les an­ciens com­bat­tants à un pa­trio­tisme rin­gard ». Il faut at­tendre les an­nées 90 pour que l’in­té­rêt re­naisse. Et avec lui la si­dé­ra­tion ini­tiale. A l’ins­tar de Tar­di, Rouaud, Du­gain, les pe­tits­fils (plus ra­re­ment les petites-filles) se plongent dans les ar­chives et tentent de com­prendre l’énor­mi­té de ce qu’ont vé­cu leurs grand­spères. Comme si l’in­hu­ma­ni­té de cette guerre in­dus­trielle ré­vé­lait, en creux, une pré­cieuse hu­ma­ni­té com­mune, à pré­ser­ver au­jourd’hui comme hier.

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