Le dos noir PIERRE JOURDE

Marianne Magazine - - Culture -

Je ne sais pas si c’est le ser­vice mi­li­taire et la cé­ré­mo­nie du 11 novembre qui m’ont mis en tête l’idée de re­dres­ser un tort, mais un jour, au dé­jeu­ner, j’ai par­lé de la Lé­gion d’honneur. […] Le cou­sin m’a re­gar­dé, et il a par­lé. Ce n’était pas si sou­vent. Et il a dit qu’il n’en vou­lait pas, de la Lé­gion d’honneur. Après quoi, il a fi­ni son verre de rouge, re­plié sa ser­viette, et est des­cen­du à la cave af­fû­ter des cou­teaux. La cou­sine a glo­sé la Pa­role. On ne la lui avait pas don­née, la Lé­gion, il ne la de­man­de­rait pas. Et je com­pre­nais d’autres choses, toute une masse de ré­sis­tance der­rière ce re­fus, qui ne ve­nait pas seule­ment de ce qu’on ne de­man­dait pas ce qu’on mé­ri­tait si évi­dem­ment, et qui n’avait ja­mais été don­né. J’au­rais dû le sa­voir tout de suite, comment avais-je été aus­si stu­pide ? Re­ve­nir là-des­sus, si long­temps après. Faire re­vivre tout ce qui mo­ti­ve­rait la dé­co­ra­tion. La boue, les rats, le froid, les ca­ma­rades cou­pés en deux par les éclats de mor­tier, l’as­saut dans les no man’s land, en cou­rant, fu­sil Lebel à la main, entre les cra­tères d’obus, les as­sauts à la baïon­nette, les masques à gaz, les bles­sures qui in­va­lident et dé­fi­gurent, le dos noir, et puis, au bout de tout ça, une dé­co­ra­tion. Plus obs­cu­ré­ment peut-être aus­si les ac­cès de ter­reur, la haine des autres et de soi, l’im­pres­sion de n’être pour rien dans ce qui se pas­sait, les avan­cées comme les re­culs, le sen­ti­ment que tout ça n’avait plus au­cun mo­tif et n’en avait ja­mais eu, la vic­toire amère ne ser­vant qu’à pro­vo­quer une nou­velle guerre et de nou­veaux morts, l’idée de n’avoir été que l’ins­tru­ment du sui­cide d’un conti­nent de­ve­nu fou. J’ai re­joint le cou­sin à la cave. La meule tour­nait dans la lu­mière oblique q ui des­cen­dait du sou­pi­rail. Dans le ron­ron­ne­ment ras­su­rant, comme d’ha­bi­tude, je me conten­tais de re­gar­der ses ou­tils im­pec­ca­ble­ment ran­gés, de res­pi­rer l’odeur de l’huile de grais­sage. L’ano­ny­mat et le si­lence : quel autre choix ?

“LA VOIE SA­CRéE”, des­sin d’An­dré Fraye, 1916.

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