Ne pas les tuer une se­conde fois

11 novembre 1918 A la fin de la Grande Guerre, c’est un peu de la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne que les na­tions en­terrent. Les gaz, les tran­chées et les bom­bar­de­ments ont dé­fi­ni­ti­ve­ment ter­ni la foi du Vieux Conti­nent en l’hu­ma­ni­té. Aux sur­vi­vants l’im­pos­sible

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Na­ta­cha Po­lo­ny

A la fin de la guerre, c’est un peu de la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne que les na­tions en­terrent. Aux sur­vi­vants l’im­pos­sible ou­bli, aux gé­né­ra­tions sui­vantes le de­voir de mé­moire.

Sau­rons-nous ja­mais, quand toutes les cloches de France ont re­ten­ti, ce 11 novembre 1918, pour an­non­cer l’armistice, ce qu’ont res­sen­ti ces hommes qui sou­dain com­pre­naient qu’ils avaient sur­vé­cu à l’en­fer ? Sans doute, avant tout, une in­dé­fec­tible en­vie de pleu­rer sur tout ce qui s’était en­fui, sur tout ce qu’avaient en­glou­ti les boues des champs de ba­taille, et qui ne re­naî­trait ja­mais. L’in­sou­ciance, bien sûr, et cer­tai­ne­ment la foi en l’homme. Et tant d’autres choses qui consti­tuent une ci­vi­li­sa­tion.

Un siècle plus tard, som­mes­nous ca­pables de com­prendre, nous qui avons tant de mal à pen­ser la no­tion de sa­cri­fice, ce qui a pous­sé ces hommes à ac­cep­ter l’hor­reur su­prême ? A nos yeux, ils ne sont plus que des vic­times. Et si nous ne sommes plus tout à fait en ces an­nées 90 où les seuls à être cé­lé­brés étaient les mu­tins de 17, nous nous éloi­gnons tou­jours un peu plus de ce qu’ils furent. Pour­tant, nous leur de­vons de sor­tir des cli­chés. Alors que les der­niers d’entre eux se sont éteints, et que s’es­tompent peu à peu les ré­cits fa­mi­liaux qui don­naient un peu de réa­li­té à ce cau­che­mar, il est plus que ja­mais né­ces­saire de re­gar­der en face ce que fut la Grande Guerre, et de com­prendre qu’elle a creu­sé un abîme dans l’his­toire de la France et de l’Eu­rope.

Il est dé­sor­mais de bon ton de fus­ti­ger ces Etats-na­tions dont le bel­li­cisme se­rait la cause du car­nage. Le « na­tio­na­lisme », voi­là le dan­ger. L’es­prit de re­vanche de ces Fran­çais qui vou­laient ré­cu­pé­rer l’Al­sace-Lor­raine, l’ima­ge­rie des deux ré­gions per­dues ser­vant à en­doc­tri­ner les en­fants, tout ce­la nous scan­da­lise dé­sor­mais. Nous sommes tous eu­ro­péens, et l’Al­sace est une « eu­ro­ré­gion ». Les vieilles na­tions n’ont qu’à dis­pa­raître. C’est ou­blier ce que fut alors pour les Al­sa­ciens et les Lor­rains cet ar­ra­che­ment à leur pays. Mais c’est ou­blier, sur­tout, que l’im­pé­ria­lisme, et non l’exis­tence d’Etats­na­tions, est à l’ori­gine du conflit. La mon­dia­li­sa­tion qui s’opère à la fin du XIXe siècle, l’ex­pan­sion­nisme al­le­mand qui com­mence, sur les mers, à concur­ren­cer com­mer­cia­le­ment l’Em­pire bri­tan­nique. Fus­ti­ger le na­tio­na­lisme des peuples re­vient à exo­né­rer de leur res­pon­sa­bi­li­té ces élites pan­ger­ma­nistes qui rê­vaient d’ins­tal­ler sur le sol même de l’Eu­rope une sorte d’em­pire co­lo­nial – très exac­te­ment vingt ans plus tard, le 30 sep­tembre 1938, Fran­çais et Bri­tan­niques se cou­chaient de­vant ce pan­ger­ma­nisme triom­phant avec les ac­cords de Mu­nich. Et ce n’est pas « la fleur au fu­sil » que sont par­tis tous ces jeunes gens qui al­laient vivre quatre ans d’en­fer, mais avec la vo­lon­té fa­rouche de dé­fendre du fond des tripes le sol de la pa­trie, de pro­té­ger ce qu’ils avaient de plus cher : la terre qui les nour­ris­sait et qu’ils tra­vaillaient.

Avec la mort de 10 % de sa po­pu­la­tion ac­tive masculine, 1,4 mil­lion d’hommes, la France fut le pays le plus tou­ché. Par­mi eux, la moi­tié étaient des pay­sans. Entre ces hommes qui ne sont pas re­ve­nus, ceux qui sont ren­trés mu­ti­lés, trau­ma­ti­sés, et ceux qui ne sont ja­mais nés – quelque 3 mil­lions d’en­fants, sans doute, qui ont man­qué à la France –, la Grande Guerre est avant tout une frac­ture creu­sée dans la conti­nui­té des gé­né­ra­tions, une tran­chée qui rompt la trans­mis­sion, fra­gi­li­sant une ci­vi­li­sa­tion. Ces mo­nu­ments aux morts que nous re­gar­dons main­te­nant avec in­dif­fé­rence nous rap­pellent que, dans chaque vil­lage, dans chaque fa­mille, tous ces noms sont des hommes qui ont man­qué, sans les­quels la mé­moire et les connais­sances furent per­dues. Nous avons re­te­nu tous ces ar­tistes, ces grands es­prits qui ont été em­por­tés, Charles Pé­guy, Guillaume Apol­li­naire, Alain-Four­nier et tant d’autres, mais, dans chaque do­maine, dans chaque mé­tier, c’est un gouffre béant et une mé­moire dé­chi­rée. Ceux qui res­taient ont dû vivre mal­gré les illu­sions per­dues et la fin de l’in­no­cence.

Bou­che­rie scien­ti­fique

Ce ne sont pas seule­ment des hommes qui sont morts entre 1914 et 1918, c’est un peu de la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne telle que l’avait des­si­née la Re­nais­sance. Cette foi in­dé­fec­tible en l’homme qui avait nour­ri pen­dant près de quatre siècles l’idée de pro­grès, ce rêve qu’en dé­ve­lop­pant les sciences et les tech­niques l’hu­ma­ni­té se por­te­rait vers le meilleur, c’est bien tout ce­la qui s’est éva­noui le

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