“Al­stom dis­pose en­core d’un ave­nir en France”

Se­lon l’an­cien grand pa­tron, une so­lu­tion in­dus­trielle fran­çaise est sou­hai­table et réa­liste pour la com­pa­gnie, pas­sée en 2015 dans les mains de Ge­ne­ral Elec­tric.

Marianne Magazine - - Sommaire - Propos recueillis par Em­ma­nuel Lé­vy

En­tre­tien avec Loïk Le Floch-Prigent, an­cien pré­sident d’Elf, de Gaz de France et de la SNCF.

Ma­rianne : Les dif­fi­cul­tés ac­tuelles de Ge­ne­ral Elec­tric (GE), le géant amé­ri­cain qui a mis la main sur l’ac­ti­vi­té éner­gie d’Al­stom en 2015, sont pré­sen­tées comme la consé­quence de cette opé­ra­tion. La France a bien fait de lais­ser fi­ler l’in­dus­triel ?

Loïk Le Floch-Prigent : C’est ex­tra­or­di­naire comme re­cons­truc­tion de l’his­toire. En fai­sant por­ter le cha­peau des 22 mil­liards d’eu­ros de pertes an­non­cées par GE à son ac­qui­si­tion d’Al­stom – ache­té au pas­sage 10 mil­liards d’eu­ros, ce qui ne tient pas –, ce­la per­met à tous ceux qui ont par­ti­ci­pé au lent dé­man­tè­le­ment de ce conglo­mé­rat qui in­té­grait des ac­ti­vi­tés al­lant des trans­ports au nu­cléaire de dire qu’ils ont bien fait. Que Pa­trick Kron et l’en­semble des dé­ci­deurs éco­no­miques et po­li­tiques qui ont don­né leur feu vert en 2015 pour la der­nière marche de cette opé­ra­tion de dé­man­tè­le­ment ont eu rai­son. Qu’Al­stom ce­la ne va­lait rien, un peu comme Thom­son qui ne va­lait qu’un franc sym­bo­lique. Or tout ce­la est faux. Ceux qui donnent dans cette fic­tion qui dit de fa­çon sous-ja­cente « on a bien rou­lé les Amé­ri­cains » ne cherchent qu’à jus­ti­fier leurs er­reurs pas­sées. C’est un peu comme si Na­po­léon di­sait « on a rou­lé les Russes en tra­ver­sant la Be­re­zi­na ». Je suis si­dé­ré par l’in­croyable en­goue­ment pour cette fic­tion et no­tam­ment au­près des mé­dias. Lors de son au­di­tion par la com­mis­sion d’en­quête de l’As­sem­blée di­ri­gée par Alain Mar­leix, Arnaud Mon­te­bourg, an­cien mi­nistre PS au mo­ment de l’opé­ra­tion de ra­chat d’Al­stom par GE, as­su­rait que « tout Pa­ris avait été loué » pour faire son apo­lo­gie. Il faut croire que c’était une lo­ca­tion longue du­rée. De mé­moire, le bud­get d’ho­no­raires en avo­cats et agences de com­mu­ni­ca­tion était de 300 mil­lions d’eu­ros, rien que du cô­té Al­stom. Tout ça pour vendre l’op­tion Ge­ne­ral Elec­tric. D’autres op­tions exis­taient. Des so­lu­tions d’in­gé­nieurs, pas de fi­nan­ciers : par exemple s’al­lier à Sie­mens sur le tran­sport pour faire face aux Chi­nois, au contraire s’as­so­cier aux Chi­nois sur les ac­ti­vi­tés char­bon, éner­gie que ce pays uti­li­se­ra en­core pour long­temps. Vous ne pou­vez pas non plus af­fir­mer qu’Al­stom se por­tait comme un charme…

Loin de moi cette idée. A mon sens la faute ori­gi­nelle vient du ra­chat des tur­bines à gaz d’ABB. A l’époque, alors que Pierre Bil­ger di­ri­geait Al­stom, je lui avais vi­ve­ment dé­con­seillé cette opé­ra­tion. De­puis lors, et ce­la conti­nue avec GE, ces tur­bines à gaz sont un bou­let pour les autres ac­ti­vi­tés qui, elles, de­meurent por­teuses de va­leur. Je veux évi­dem­ment par­ler du nu­cléaire avec les tur­bines Ara­belle, et les contrats de main­te­nance des ins­tal­la­tions dans les cen­trales EDF ; mais aus­si de l’ac­ti­vi­té éo­lienne, ou en­core des « smart grids », les ré­seaux élec­triques in­tel­li­gents, qui ne font pas vrai­ment par­tie de la culture amé­ri­caine. Mais sur­tout de l’hy­drau­lique. Dans cette ac­ti­vi­té dans la­quelle Al­stom dis­pose de 50 % du mar­ché mon­dial se pose non pas tant un pro­blème de culture que de dra­peau. L’hy­drau­lique d’Al­stom pé­ri­clite dans le gi­ron amé­ri­cain pour une rai­son simple : les pays dis­po­sant en­core de ré­serves, c’es­tà-dire de grands fleuves peu amé­na­gés, comme ceux du MoyenO­rient, sont en très mau­vais termes avec les Etats-Unis. Avec un dra­peau tri­co­lore, il en irait au­tre­ment, et les car­nets de com­mandes, au­jourd’hui vides, se­raient rem­plis. C’est ce qui ex­plique la qua­si-li­qui­da­tion par GE du site de Gre­noble, coeur his­to­rique des ac­ti­vi­tés hy­drau­liques d’Al­stom ? Oui. Le mar­ché existe. Les car­nets de com­mandes du suisse An­dritz Hy­dro et de l’al­le­mand Voith Hy­dro sont pleins. C’est tout juste s’ils n’ont pas ins­tal­lé un bu­reau de re­cru­te­ment dans le bar en face du site gre­no­blois d’Al­stom. Comme in­gé­nieur spé­cia­liste de mé­ca­nique des fluides qui a com­men­cé sa car­rière là-bas, c’est ce qui me dé­sole le plus. Tout est fou­tu, alors ? Pas du tout. Al­stom dis­pose en­core d’un ave­nir en France. Les en­ga­ge­ments de GE ne se­ront pas res­pec­tés, que ce soit en termes de main­tien et a for­tio­ri de créa­tion d’em­plois, le tout ac­com­pa­gné des pé­na­li­tés qui s’y at­tachent. On a beau­coup re­pro­ché à Em­ma­nuel Ma­cron de n’avoir rien fait pour sau­ver Al­stom, c’est le mo­ment de mon­trer que c’est à tort. A tort de croire qu’Al­stom est un bâton mer­deux où il n’y a que des coups à prendre. Il faut se concen­trer sur l’ave­nir des ins­tal­la­tions de Ge­ne­ral Elec­tric en France : l’hy­drau­lique en dif­fi­cul­té à Gre­noble, mais aus­si le mé­di­cal, les tur­bo-al­ter­na­teurs du nu­cléaire, les « smart grids ». Si GE cherche des re­pre­neurs, il faut mo­bi­li­ser les forces vives du pays; si les Amé­ri­cains aban­donnent les pro­duc­tions en France, il faut être prêt à leur faire une offre. Si X ou Y ont fait des er­reurs dans le pas­sé, ils doivent avoir en tête que des gens com­pé­tents existent, et qu’une so­lu­tion in­dus­trielle tri­co­lore est non seule­ment sou­hai­table mais réa­liste.

LOÏK LE FLOCH­PRIGENT est l’an­cien pré­sident d’Elf, de Gaz de France et de la SNCF.

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