Le trai­té de Ver­sailles ef­face l’Eu­rope de Met­ter­nich

Les hommes pensent leur his­toire dans les ori­peaux des gé­né­ra­tions précédentes… L’Eu­rope des­si­née au len­de­main de la Grande Guerre confirme le mot fa­meux de Karl Marx. Cle­men­ceau, vi­sion­naire dans tant de do­maines, de­meu­rait pri­son­nier du pas­sé.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Guy Ko­nop­ni­cki

La vague ré­vo­lu­tion­naire al­le­mande qui met fin au règne des Ho­hen­zol­lern le 9 novembre 1918 pré­ci­pite l’armistice, si­gné à Re­thondes le 11 novembre. La guerre s’ar­rête en prin­cipe sur les lignes de front, mais pour Cle­men­ceau, pré­sident du Conseil, comme pour son en­ne­mi in­time, le pré­sident de la Ré­pu­blique, Ray­mond Poin­ca­ré, la res­ti­tu­tion de l’Al­sace et de la Mo­selle ne sau­rait faire l’ob­jet d’une né­go­cia­tion. Le temps presse. Quinze mille Al­sa­ciens et Mo­sel­lans mo­bi­li­sés dans la ma­rine al­le­mande, qui ont par­ti­ci­pé aux mu­ti­ne­ries dans le port de Kiel, sont en­trés dans Stras­bourg. Le 13 novembre, le dra­peau rouge flotte sur la ca­thé­drale de la ville. Des conseils de sol­dats et d’ou­vriers sont pro­cla­més dans toutes les com­munes d’Al­sace ain­si qu’à Metz. Il n’y a pas, en réa­li­té, de pou­voir des « so­viets », le mot russe ne fi­gure pas dans les pro­cla­ma­tions ré­vo­lu­tion­naires, qui uti­lisent le mot al­le­mand « Rat » et le fran­çais « conseil ». Cette « ré­vo­lu­tion » est au de­meu­rant des plus confuse. A Mul­house, on pro­clame bien un conseil, mais c’est la co­carde tri­co­lore qui se ré­pand dans la ville. Les no­tables de Metz en ap­pellent à la France. A Stras­bourg, ce sont les so­cia­listes qui de­mandent le re­tour im­mé­diat de la Ré­pu­blique fran­çaise. Le gou­ver­ne­ment ne se fait pas prier. L’ar­mée fran­çaise fran­chit les lignes d’armistice, sans ren­con­trer de ré­sis­tance. Le gé­né­ral Pé­tain entre dans Metz le 19 novembre. Les troupes fran­çaises sont aux portes de Stras­bourg le len­de­main. Le conseil au­to­pro­cla­mé éclate aus­si­tôt, le dra­peau rouge dis­pa­raît de la ca­thé­drale. L’ar­mée in­ves­tit len­te­ment la ville, le 21 et le 22 novembre le gé­né­ral Gou­raud fait his­ser le dra­peau tri­co­lore sur l’Hô­tel de ville et sur la ca­thé­drale. La presse pa­ri­sienne exulte et le so­cia­liste Mar­cel Ca­chin n’est pas le der­nier à écrire, dans l’Hu­ma­ni­té, qu’il n’a pu re­te­nir ses larmes en voyant flot­ter le dra­peau tri­co­lore sur la ca­thé­drale de Stras­bourg. Cle­men­ceau res­taure dès le dé­but dé­cembre l’ad­mi­nis­tra­tion des dé­par­te­ments du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Mo­selle.

Ses fron­tières ré­ta­blies, la France peut né­go­cier. Le choix de Ver­sailles est pour elle une vic­toire : les pour­par­lers se dé­roulent à l’en­droit où elle avait su­bi l’hu­mi­lia­tion su­prême, la pro­cla­ma­tion du Reich al­le­mand par Bis­marck en 1871.

Les né­go­cia­teurs qui pré­parent le trai­té de Ver­sailles re­des­sinent la carte d’une Eu­rope qui leur échappe en par­tie, la Rus­sie est ab­sente pour cause de ré­vo­lu­tion et nul ne sait, au dé­but de 1919, ce que se­ront les fron­tières à l’is­sue de la guerre ci­vile qui se pour­suit en Ukraine, dans le Cau­case et à l’est de la Rus­sie. Les Al­liés par­ti­cipent à la guerre contre les so­viets, en Po­logne, au nord de la Rus­sie sur la fron­tière fin­lan­daise ain­si qu’en mer Noire, en dé­pit des mu­ti­ne­ries de ma­rins fran­çais.

Le Tigre in­trai­table

Cle­men­ceau aborde Ver­sailles avec une vi­sion de l’Eu­rope mar­quée par le sou­ve­nir des guerres de la Ré­vo­lu­tion et de l’Em­pire. Le pré­sident des Etats-Unis, Woo­drow Wil­son, a dé­fi­ni 14 pro­po­si­tions de paix, que Cle­men­ceau juge in­suf­fi­santes, s’agis­sant de l’Al­le­magne. Il se montre in­trai­table avec le nou­veau ré­gime et ne cherche nul­le­ment à ai­der la ré­pu­blique, pro­cla­mée à Wei­mar par le Par­le­ment is­su des élec­tions de jan­vier 1919. Au contraire, il exige d’exor­bi­tants dom­mages de guerre de ce pays qui avait ex­tor­qué 5 mil­liards-or à la France en 1871. Comme les gou­ver­ne­ments de la Ré­vo­lu­tion et de l’Em­pire, Cle­men­ceau consi­dère le Rhin comme la fron­tière na­tu­relle. Il en­tend donc dé­ta­cher la Sarre, es­pé­rant même en­clen­cher un pro­ces­sus d’in­té­gra­tion à la France, et sé­pa­rer la Rhé­na­nie, pour en faire un Etat in­dé­pen­dant, qui res­semble fort à la Con­fé­dé­ra­tion du Rhin, im­po­sée par Na­po­léon en 1806. Les Amé­ri­cains et les Bri­tan­niques tem­pèrent les re­ven­di­ca­tions fran­çaises, si bien que la Sarre au­ra un sta­tut pro­vi­soire, pour quinze ans, tan­dis que la Rhé­na­nie, dé­mi­li­ta­ri­sée, res­te­ra par­tie in­té­grante de l’Al­le­magne. A l’est, le trai­té fait un ca­deau em­poi­son­né à la Po­logne, en lui don­nant ac­cès à la Bal­tique, ce qui crée le cor­ri­dor de Dant­zig.

Le trai­té prin­ci­pal se­ra si­gné à une date hau­te­ment sym­bo­lique : le 28 juin 1919, cin­quième an­ni­ver­saire de l’as­sas­si­nat de l’ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand de Habs­bourg à Sa­ra­je­vo. Les an­nexes si­gnées au Tria­non et à Saint-Germain-enLaye li­qui­de­ront dé­fi­ni­ti­ve­ment l’hé­ri­tage des Habs­bourg. En dé­pit de son goût pour la culture vien­noise, Cle­men­ceau veut en fi­nir avec l’Eu­rope de Met­ter­nich.

Il faut donc tout don­ner à ces peuples qui s’étaient sou­le­vés en 1848, contre ces Habs­bourg mau­dits, qui avaient des­si­né la carte de l’Eu­rope à Vienne, en 1815, sur fond de dé­faite et d’hu­mi­lia­tion de la France. La ré­pu­blique pro­cla­mée à Prague en oc­tobre 1918 par le très fran­co­phile To­mas Ma­sa­ryk com­pren­dra donc les Su­dètes, la Slo­va­quie et une par­tie de la Ru­thé­nie, peu­plée de Ma­gyars. Car les Ma­gyars sont les seuls à ne pas avoir ac­cès au prin­cipe du droit des peuples à dis­po­ser d’eux­mêmes. La Hon­grie paye pour la double mo­nar­chie de Fran­çoisJo­seph, qui lui don­nait, au moins en ap­pa­rence, un sta­tut pri­vi­lé­gié dans l’em­pire. Elle de­vient in­dé­pen­dante, mais elle doit cé­der des ter­ri­toires à la Rou­ma­nie, à la Tché­co­slo­va­quie et à la Ser­bie. La mo­nar­chie de Ser­bie, cette douce al­liée qui avait per­mis le dé­clen­che­ment de la guerre, se voit confier le sort de tous les peuples sup­po­sés slaves des Bal­kans. Elle fon­de­ra en 1929 le royaume de You­go­sla­vie. La Po­logne s’est ser­vie elle-même, ré­cu­pé­rant la to­ta­li­té de la Ga­li­cie au­tri­chienne et re­pous­sant les bol­che­viks russes ; elle re­naît, après deux siècles, sur le plus vaste ter­ri­toire de son his­toire. Le der­nier Habs­bourg a quit­té Vienne, l’Au­triche n’est plus qu’une pe­tite ré­pu­blique où s’af­frontent so­cia­listes et na­tio­na­listes.

Cle­men­ceau a conduit la France à la vic­toire, mais il a conçu la paix en homme d’une autre époque, im­pré­gné des sou­ve­nirs de 1789 et 1848. Ain­si des­si­née la carte de l’Eu­rope pré­pare di­rec­te­ment une nou­velle guerre, par l’hu­mi­lia­tion de l’Al­le­magne et le dé­man­tè­le­ment de l’Au­triche-Hon­grie.

GALERIE DES GLACES,LE 28 JUIN 1919 Le trai­té de paix prin­ci­pal est si­gné le jour même du 5e an­ni­ver­saire de l’as­sas­si­nat de l’ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand à Sa­ra­je­vo, qui a dé­clen­ché la guerre en 1914. Ta­bleau de William Or­pen.

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