La pa­ren­ta­li­té gnan­gnan

Marianne Magazine - - Sommaire - Par San­dra Sa­la­zar

Le pa­triar­cat, c’est ca­ca. Et le ma­triar­cat, pas mieux. Au­jourd’hui pa­pou­net et ma­mouillette ont aban­don­né toute au­to­ri­té, toute ver­ti­ca­li­té, pour en­tre­te­nir des re­la­tions éga­li­taires avec leurs en­fants qui ont “tant à leur ap­prendre”.

Pri­vés de sur­moi, ces der­niers de­viennent les ty­rans de ces deux la­vettes dé­gui­sées en Té­lé­tub­bies…

Range ta fourche de pe­tit diable et dé­ploie tes ailes de pe­tit ange ! » La chose en sa­lo­pette qui se tor­tille et braille, rouge de co­lère, dans sa pous­sette, semble peu ré­cep­tive aux in­jonc­tions ma­ter­nelles. Elle re­double même de rage et ba­lance à pré­sent des coups de pied à sa pâle gé­ni­trice, avec ses boots Tim­ber­land cran­tées. Plus apeu­rés que ré­pro­ba­teurs, les pas­sants dé­tournent pru­dem­ment la tête. La scène en­té­rine un constat dé­sor­mais una­nime : la mort des fi­gures tu­té­laires du Père et de la Mère. Au­jourd’hui, on a un pa­pa et une ma­man, non plus sources d’an­crage, d’ad­mi­ra­tion struc­tu­rante et de ré­pres­sion sa­lu­taire, mais por­teurs d’une ab­so­lue « bien­veillance », terme mar­ke­ting rem­pla­çant le mot « gen­til ». Et gen­tils, ils le sont. Jus­qu’à en de­ve­nir toxiques pour eux-mêmes et pour leur pro­gé­ni­ture. Tour­ne­bou­lés par l’ar­ri­vée du pe­tit être tant dé­si­ré, ils ont dé­lais­sé toute di­gni­té et conscience de leur mis­sion pour sous­crire au mythe du pa­pa-ma­man par­faits.

A re­bours de sa fonc­tion an­ces­trale (énon­cer les in­ter­dits, opé­rer la sé­pa­ra­tion avec la mère fu­sion­nelle…), le père mo­derne est donc de­ve­nu un pa­pa : une chose molle, sou­vent hu­mi­liée par une car­rière pro­fes­sion­nelle en échec, dont le nar­cis­sisme s’ex­prime plei­ne­ment dans l’édu­ca­tion d’un nain tout­puis­sant, qu’il s’in­gé­nie à ne ja­mais contra­rier. Bou­le­ver­sé par l’ex­pé­rience de la pa­ter­ni­té (il a pris soin de per­sua­der Ma­dame de re­fu­ser la pé­ri­du­rale), il part bille en tête dans une formation com­plète de son nou­veau rôle, dont les codes sont co­piés sur ceux de la ma­man : por­tage du bé­bé dans une écharpe en­ve­lop­pante re­créant l’illu­sion de la gros­sesse, la tête du pe­tit col­lée à son sein poi­lu et sté­rile ; ate­liers « bain et chan­ge­ment de couches » ; rôle nour­ri­cier qu’il bran­dit comme un éten­dard de sa man­sué­tude (pa­nier éco-res­pon­sable, vo­mi­tro­phée sur tee-shirt dé­gueu…). Cô­té vo­ca­bu­laire, il a l’hor­ri­pi­lante ha­bi­tude d’adop­ter des vo­cables d’en­fant dans son lan­gage de tous les jours (« On se re­voit dans deux do­dos »). Plus tard, il tien­dra à de­ve­nir membre de l’as­so­cia­tion des pa­rents d’élèves. Le père gnan­gnan, qui sent la soupe et adore les locations de va­cances par­ta­gées, se fe­ra alors vo­lon­tiers mo­ra­li­sa­teur (« Tu les laisses de­vant les des­sins ani­més ? Nous on joue avec eux tous les soirs pour les éveiller »)…

La mère gnan­gnan n’est pas en reste. Après avoir don­né son lait avec la convic­tion in­time qu’il est com­po­sé à 100 % de ma­tière ma­gique pou­vant vaincre toutes les ma­la­dies et ré­soudre les conflits mon­diaux, elle court les ate­liers pour dé­ve­lop­per les ca­pa­ci­tés de son pe­tit, qui n’en de­vient pas moins un ro­quet agres­sif à l’école (l’ul­tra­vio­lence en ma­ter­nelle fait de plus en plus sou­vent la une des ga­zettes). Tout comme pa­pa gnan­gnan, elle s’ex­ta­sie de­vant les pro­grès in­si­gni­fiants de son re­je­ton. Emue aux larmes par un ca­ca, un rot, un pre­mier pas, elle reste ce­pen­dant un monstre de com­pé­ti­tion, qui compte bien faire de son bé­bé d’amour un fu­tur star­tup­per qui sous-paie­ra ses em­ployés cor­véables à mer­ci et les li­cen­cie­ra en les tu­toyant… De fait, la com­ba­ti­vi­té so­ciale du pe­tit ne fait au­cun doute, tant elle a été sus­ci­tée et en­tre­te­nue par ses pro­créa­teurs. A l’âge du terrible two (crise des 2 ans, le stade « sa­dique anal » dé­crit par Freud), il est trai­té en égal, voire

en su­ze­rain, par son parent car­pette, qui se contente d’un « c’est pas gen­til, ça » quand il gifle un co­pain ou tor­ture sa pe­tite cou­sine. La doxa pé­da­go­gique du mo­ment in­cite au « po­si­tif », au « créa­tif » et à la sur­pro­tec­tion. D’où le concept de « parent hé­li­co­ptère », qui plane au-des­sus de son en­fant et vole à son se­cours au moindre pro­blème. On re­com­mande aus­si de don­ner au mor­pion « le choix » en per­ma­nence (« Que vou­drais-tu miam-miam ce soir ? », « Qu’est-ce qui te fe­rait plai­sir ? »). C’est une nou­velle source de dé­sta­bi­li­sa­tion pour lui, qu’il ex­prime par une ges­tuelle an­xieuse gri­ma­çante ou des ré­ac­tions hos­tiles (« Rien ! »). Plus tard, toute la fa­mille se re­trouve chez le psy pour re­prendre le dia­logue car Chou­bi­dou est de­ve­nu fran­che­ment mé­chant (les pri­va­tions de sucre dans son ré­gime ali­men­taire n’ont sans doute pas ai­dé).

Ce rôle sa­cri­fi­ciel ha­ras­sant est très va­lo­ri­sant. Par­fois, le congé pa­ren­tal d’édu­ca­tion, cen­sé du­rer deux ans, se pro­longe à cinq « pour le bien de l’en­fant ». Sur le ter­rain, le scé­na­rio est plus trouble. Tan­dis que le mou­flet se trans­forme en psy­cho­pathe (pi­pis au lit, cau­che­mars, goût des monstres, conduites per­verses ou à risques), le parent gnan­gnan se mue en hé­ros (voir tous ces gad­gets, tee-shirts, mugs avec « Su­per Pa­pa » ou « Spi­der-Ma­man » écrits des­sus). Il com­pense aus­si l’im­passe pro­fes­sion­nelle où il se trou­vait avant l’ar­ri­vée de bé­bé et se jette à corps per­du dans les pu­rées bio home made ou le « home schoo­ling » (l’école à la mai­son), sans ap­ti­tude ni formation, fai­sant ab­so­lu­ment n’im­porte quoi. Quand on l’in­ter­roge, il évoque son sa­cer­doce, les yeux per­dus dans le vague, un sou­rire mys­tique aux lèvres : « Tu ne peux pas ima­gi­ner mon bon­heur ! »

Cô­toyer de tels pa­rents est un en­fer. Dans le train, le bus, les halls d’aé­ro­port, ils sont re­con­nais­sables à leur ex­hi­bi­tion­nisme bruyant, comme ces ados qui écoutent de la mu­sique trop fort pour mon­trer à quel point ils sont co­ol. En l’oc­cur­rence, la co­ole­rie n’est pas vrai­ment à l’ordre du jour. Plu­tôt un art de vivre à la schlague : sta­kha­no­visme, hy­gié­nisme, pé­da­go­gisme, mo­ra­lisme… Aux an­ni­ver­saires, ils se dé­guisent et vous de­mandent d’en faire au­tant, dé­gottent des ani­ma­tions de dingue : conteur de lé­gendes in­diennes, joueur de si­tar, ba­lade en ba­teau, pri­va­ti­sa­tion du Jar­din des Plantes… Le mal­heu­reux parent nor­mal se sent fran­che­ment hu­mi­lié s’il n’a pré­vu que des jus de fruits et des bon­bons. En va­cances, ou­bliez le mo­ji­to sur la plage pen­dant que les gosses se gavent de chips : il faut ren­trer au stu­dio de loc à 18 h 30 pour don­ner le bain, le re­pas et mettre Chou­chou au lit à 18 h 30, après une his­toire. Quant aux dî­ners à la mai­son, vous êtes in­ci­tés à ne pas faire de bruit, et vous re­trou­vez confi­nés dans le coin-cui­sine afin de ne pas ré­veiller les bam­bins. Et de­vi­nez quel est le su­jet de conver­sa­tion ?

GAD­GET Ca­bas en toile à dé­go­ter sur et­sy.com ca­té­go­rie “tex­tiles Ma­moune”, 12 €.

LAR­DON 1ER “Rire avec lui du monde qui l’en­toure”, c’est avec ce pro­jet plein de sa­gesse et un sens ra­fraî­chis­sant de l’au­to­pa­ro­die que le pho­to­graphe Co­ren­tin Foh­len a fait de son pre­mier bé­bé une source hi­la­rante d’ins­pi­ra­tion.Une nou­velle édi­tion de ce livre se­ra dis­po­nible en dé­cembre chez Small­pa­per N°1, avec l’ajout d’une sé­rie, “Fils à pa­pa”, dont la photo à gauche est ex­traite.48 p., 12 €.

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