ES­PRIT LIBRE par Ca­ro­line Fou­rest

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Le mas­sacre an­non­cé des Kurdes

De toute l’his­toire ré­cente des tra­hi­sons mi­li­taires et mo­rales, le re­trait pré­ci­pi­té des troupes amé­ri­caines de Sy­rie est sans doute la plus grave. Do­nald Trump n’a pas seule­ment aban­don­né nos al­liés kurdes. Il met en pé­ril la re­con­quête contre Daech. Il désho­nore l’Amé­rique. Il ri­di­cu­lise la puis­sance oc­ci­den­tale, dont la pa­role ne vaut plus rien.

Le pire est que cette tra­hi­son soit in­ter­ve­nue après un coup de fil avec le pré­sident turc. Les gé­né­raux amé­ri­cains pen­saient que leur pré­sident ap­pe­lait pour ré­af­fir­mer la fer­me­té de l’Amé­rique. Blêmes d’im­puis­sance, ils l’ont en­ten­du se faire blou­ser comme un en­fant et cé­der. Er­do­gan a me­na­cé de pas­ser en force si les forces amé­ri­caines res­taient aux portes de son em­pire. Trump pense avoir « dea­lé » la paix en ra­me­nant ses boys à la mai­son. Avant lui, bien des can­di­dats dé­ma­gogues ont fait ce type de pro­messes iso­la­tion­nistes. Au­cun n’a ja­mais eu l’in­cons­cience de mettre le monde en pé­ril pour au­tant. Ses gé­né­raux n’en re­viennent tou­jours pas. La dé­mis­sion du gé­né­ral Mat­tis signe la lé­gè­re­té, lourde de consé­quences, d’une telle dé­ci­sion. Ce re­trait sous pres­sion du pré­sident turc re­vient à lui don­ner carte blanche pour mas­sa­crer nos al­liés dans la guerre contre le ter­ro­risme. Tous ceux qui re­viennent du nord de la Sy­rie dé­crivent une si­tua­tion ex­plo­sive. De­puis des mois, les Turcs pré­parent un net­toyage eth­nique. Il a dé­jà com­men­cé à Afrin. Loin des yeux et des ca­mé­ras, les sol­dats is­la­mistes ar­més par Er­do­gan ont ten­té d’éra­di­quer les Kurdes et de fi­nir le gé­no­cide des yé­zi­dis. La ques­tion n’est pas de sa­voir si le pire risque d’ar­ri­ver, mais com­ment.

De­puis qu’ils oc­cupent quelques villes du nord de la Sy­rie, les Turcs s’ar­rangent pour dis­si­mu­ler leur dra­peau. Des mi­lices is­la­mistes, que l’on sait en­traî­nées et re­cru­tées par les sbires d’Er­do­gan, par­fois d’an­ciens dji­ha­distes de Daech, ter­ro­risent la ré­gion. Une sorte de Ra­q­qa sans pa­villon. Si, de­main, ces mi­lices is­la­mistes sortent de leurs ca­sernes pour com­mettre des mas­sacres, les Turcs nie­ront toute res­pon­sa­bi­li­té. Et l’Otan se­ra gro­tes­que­ment hu­mi­liée.

Vla­di­mir Pou­tine at­tend beau­coup de cette four­naise. Grâce à la dé­ci­sion de Trump, l’Amé­rique – qui de­vait être « great again » ! – est hors jeu. Les seuls maîtres du jeu, ceux qui pour­ront bien­tôt se van­ter d’avoir ga­gné la guerre contre Daech, se­ront les Russes et Ba­char al-As­sad. Dé­ci­dé­ment, le Krem­lin avait rai­son de mi­ser sur l’élec­tion d’un Trump. Dans cette af­faire, son maître fait coup triple.

La France, im­pec­ca­ble­ment pi­lo­tée sur ces su­jets par JeanYves Le Drian, sauve l’hon­neur, en dé­ployant ses forces spé­ciales. Ce­la suf­fi­ra-t-il ? A quoi peuvent-elles ser­vir si ce n’est de bou­cliers hu­mains ? En l’ab­sence de réelle pro­tec­tion, li­vrés aux Turcs et pro­mis à un bain de sang, les Kurdes de Sy­rie se­ront ten­tés de né­go­cier avec Ba­char al-As­sad, qui ap­pa­raî­tra alors comme le pro­tec­teur de la ré­gion. Tout es­poir de voir le MoyenO­rient sor­tir du choix in­fer­nal entre dic­ta­ture et fa­na­tisme se­ra mort pour long­temps.

Voi­là où mène l’élec­tion d’en­fants co­lé­riques à la tête de pays aus­si

puis­sants. Le sort du monde dé­pend d’une poi­gnée d’hommes par­mi les pires de leur gé­né­ra­tion. Rien ne fait plus bar­rage à leur cy­nisme. L’ONU est pa­ra­ly­sée par le ve­to russe, la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale est im­puis­sante et l’Union eu­ro­péenne est au bord de l’im­plo­sion.

Comme dans tout mo­ment ten­du de l’his­toire, il existe bien un moyen d’en sor­tir par le haut. Si des Kurdes ré­sistent à la ten­ta­tion de se vendre à Ba­char al-As­sad, s’ils main­tiennent le dra­peau de leur uto­pie dans quelques villes comme Ko­ba­né, au prix du sang, ils sau­ve­ront l’idée d’un autre Moyen-Orient pos­sible. Quant à l’Eu­rope, elle doit se ré­veiller et lan­cer l’édi­fi­ca­tion de son ar­mée. Seul moyen de ré­équi­li­brer le monde et de se sau­ver elle-même. Pour ce­la, il fau­drait une opi­nion pu­blique sen­si­bi­li­sée à ces en­jeux, et non ob­nu­bi­lée par des dé­bats na­tio­naux mes­quins.

L’his­toire bas­cule. Et nous re­gar­dons nos nom­brils. Pis, nous nous ap­prê­tons à dé­truire notre place dans le monde. En ga­vant le fu­tur Par­le­ment eu­ro­péen de dé­pu­tés in­com­pé­tents et re­van­chards, an­ti­eu­ro­péens, dont cer­tains sont ven­dus aux puis­sances ad­verses. Les sui­cides des grandes na­tions ne com­mencent pas au­tre­ment.

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