Im­mer­sion

Alors que la pri­son de la San­té rouvre ses portes le 7 jan­vier, et que le gou­ver­ne­ment a an­non­cé vou­loir bâ­tir 7 000 places sup­plé­men­taires pour lut­ter contre la sur­po­pu­la­tion car­cé­rale, nous avons ren­con­tré une pro­fes­sion en pre­mière ligne dans ces proje

Marianne Magazine - - Sommaire - PAR MAR­GOT HEMMERICH ET CHARLES PERRAGIN RE­POR­TAGE PHO­TO : ULYSSE LE­FEBVRE / HANS LU­CAS POUR MA­RIANNE

Pri­son : les ar­chi­tectes du fu­tur

Leur mis­sion semble im­pos­sible. Et pour­tant…

Par Mar­got Hemmerich et Charles Perragin

De­puis la cour d’hon­neur, la struc­ture mé­tal­lique du pont tra­ver­sant l’Arve s’im­pose et s’élève au­de­là du mur d’en­ceinte. La mai­son d’ar­rêt de Bon­ne­ville, dans la Haute-Sa­voie, est en­cas­trée entre les som­mets, au dé­but de la val­lée fran­çaise tris­te­ment connue pour sa pol­lu­tion. D’un cô­té, la mon­tagne du Môle. De l’autre, le Sa­lève. Plus loin, le mont Blanc. « Pen­ser la pri­son re­vient à in­ves­tir le rap­port entre l’ in­té­rieur et l’ex­té­rieur du mur d’en­ceinte », confie l’ar­chi­tecte Bri­gitte Scharff sur l’es­trade d’un col­loque lyon­nais in­ti­tu­lé « Souf­france en pri­son ». Entre 2009 et 2011, c’est son ca­bi­net qui se charge de ré­no­ver l’unique pri­son haut-sa­voyarde, bâ­tie en 1969. Dé­but 2015, elle as­sure aus­si avec son équipe la maî­trise d’oeuvre pour res­tau­rer l’unique pri­son pa­ri­sienne in­tra-mu­ros : la San­té, qui rou­vri­ra ses portes le 7 jan­vier.

« De­puis les cel­lules de Bon­ne­ville, on aper­çoit les mon­tagnes », as­sure l’ar­chi­tecte. Faux, ré­torque la pré­si­dente de l’ac­cueil des fa­milles de dé­te­nus, pos­tée de­vant la pri­son. Pour notre part, la brume de ce dé­but no­vembre lais­se­ra la ques­tion en sus­pens. Seuls quelques arbres aux teintes jau­nies se dé­tachent du gris am­biant. Pour­tant, le su­jet n’est pas ano­din. Dans des éta­blis­se­ments où l’oeil bute sans cesse sur des li­mites proches, les points de vue ont une im­por­tance ca­pi­tale. « C’est un as­pect que l’on re­trouve au coeur des pro­grammes les plus ré­cents de l’ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire », pour­suit l’ar­chi­tecte, au-de­là de la mo­der­ni­sa­tion de bâ­tis dé­la­brés ou vieillis­sants.

A la San­té, en pleine ville, la ré­no­va­tion a sur­tout por­té sur une réorganisation : ajou­ter des cours de pro­me­nade, agran­dir les par­loirs et les cour­sives, mieux in­té­grer la porte d’en­trée dans le « pay­sage ur­bain » et in­tro­duire des es­paces vé­gé­ta­li­sés, sans pous­ser les murs ni se dé­bar­ras­ser de l’an­cien pan­op­tique cen­tral. A Bon­ne­ville aus­si, on a mo­der­ni­sé : sa­ni­taires en cel­lule, créa­tion d’un ate­lier de tra­vail et d’un quar­tier pour mi­neurs, ré­no­va­tion de la bi­blio­thèque et lam­bris au pla­fond. Pour­tant, mal­gré une amé­lio­ra­tion évi­dente des condi­tions ma­té­rielles de dé­ten­tion, l’im­pé­ra­tif sen­so­riel se heurte à une autre exi­gence : la sé­cu­ri­té.

Des contraintes tou­jours plus grandes

Dans l’aile ré­ser­vée aux femmes, le chef de l’éta­blis­se­ment haut­sa­voyard, Jean-Phi­lippe Vabre, nous ouvre une cel­lule oc­cu­pée par une dé­te­nue. « Re­gar­dez à tra­vers la fe­nêtre ; vous voyez [der­rière les bar­reaux et le caille­bo­tis], le mur d’en­ceinte qui dé­li­mite la cour de pro­me­nade est tel­le­ment près et haut qu’il obs­true com­plè­te­ment la lu­mière à l’ in­té­rieur. » Pis en­core, au quar­tier d’iso­le­ment, l’une des deux cel­lules ré­ser­vées aux dé­te­nus qui doivent être sé­pa­rés du reste de la dé­ten­tion n’offre au­cune vue du ciel. Ici, il faut être com­plè­te­ment al­lon­gé, presque au ni­veau du sol, pour aper­ce­voir un bout de nuage. « Hon­nê­te­ment, je dé­pri­me­rais ici », lâche le di­rec­teur.

La mai­son d’ar­rêt de 187 places (pour 250 dé­te­nus ac­tuel­le­ment) illustre la condi­tion car­cé­rale fran­çaise. La pri­son mo­derne semble cou­rir après une uto­pie paradoxale : maxi­mi­ser dans le même temps l’apai­se­ment en dé­ten­tion et la sé­cu­ri­té. Un pa­ra­doxe que l’on re­trouve au ni­veau des pro­jets ar­chi­tec­tu­raux les plus ré­cents tou­jours en re­cherche de struc­tures « ver­tueuses » ca­pables de tout conci­lier. Si, à la fin du siècle der­nier, des pri­sons ont été bâ­ties prin­ci­pa­le­ment pour ré­sor­ber la vé­tus­té de bâ­ti­ments qui da­taient en­core du XIXe siècle, le ca­hier des charges des éta­blis­se­ments is­sus du der­nier plan lan­cé en 2002 s’est alour­di et com­plexi­fié. « Il faut de la lu­mière, des vues sur l’ex­té­rieur, de la co­vi­si­bi­li­té entre agents, des am­biances di­ver­si­fiées, du ver­dis­se­ment, des équi­pe­ments du­rables dont la main­te­nance est ai­sée.

Mais il faut éga­le­ment ra­len­tir les dé­te­nus, les pro­té­ger, les confi­ner, les sur­veiller, pou­voir aler­ter et in­ter­ve­nir ra­pi­de­ment », liste l’ar­chi­tecte Bri­gitte Scharff. Des ob­jec­tifs sou­vent in­com­pa­tibles, au point que construire le car­cé­ral s’ap­pa­rente de plus en plus à un vé­ri­table casse-tête. Ma­rianne est par­ti à la rencontre de bâ­tis­seurs de pri­sons pour com­prendre les en­jeux et les contraintes de l’ar­chi­tec­ture pé­ni­ten­tiaire.

1 Faire du tout-en-un

Jusque dans les an­nées 80, les ar­chi­tectes avaient des marges de li­ber­té plus im­por­tantes pour construire une pri­son. Ber­nard Hé­me­ry, ar­chi­tecte, pré­sident du groupe Syn­thèse, compte plus de 15 éta­blis­se­ments à son ac­tif, dont le der­nier en date est le centre pé­ni­ten­tiaire de Réau d’où s’est éva­dé Re­doine Faïd. « Lors du pre­mier concours pour le pro­gramme 13 000, en 1987, nous avions même pro­po­sé des pri­sons sans murs et sans mi­ra­dors, à la fa­çon d’un vil­lage. Ou en­core un sys­tème de badge pour que les dé­te­nus se dé­placent de fa­çon au­to­nome et s’en­ferment eux-mêmes dans ce que j’ap­pe­lais leur chambre. » Ce pro­gramme est le pre­mier plan d’en­ver­gure pen­sé pour ré­pondre à la sur­po­pu­la­tion. Quelques an­nées plus tard, 25 éta­blis­se­ments pé­ni­ten­tiaires ouvrent leurs portes, pen­sés et construits par quatre firmes d’ar­chi­tectes qui se di­visent la France. Le ca­bi­net de Ber­nard Hé­me­ry se charge de la par­tie ouest. « A ce mo­ment-là, les ap­pels d’offres por­taient soit sur une mai­son d’ar­rêt [peine in­fé­rieure à deux ans ou per­sonnes en at­tente de leur ju­ge­ment], soit sur un éta­blis­se­ment pour peines – centre de dé­ten­tion ou mai­son cen­trale. »

Cette di­ver­si­té dans les ap­pels d’offres s’est heur­tée dans les an­nées 2000 à l’émer­gence d’un autre mo­dèle : le centre pé­ni­ten­tiaire. Bé­ziers, Roanne, Le Havre, Lille-An­noeul­lin, Bourg-en-Bresse, 12 sortent de terre entre 2008 et 2016. Une pri­son mul­ti­fonc­tion­nelle qui cu­mule dif­fé­rents ré­gimes de dé­ten­tion. « Vous avez des hommes, des femmes, des jeunes, des dé­te­nus dan­ge­reux… Le tout dans une même en­ceinte, avec le prin­cipe qua­si sys­té­ma­tique de ne pas faire se croi­ser les dif­fé­rentes po­pu­la­tions pé­nales. Trou­ver une so­lu­tion spa­tiale est de­ve­nu un tra­vail de contor­sion­niste », conclut l’ar­chi­tecte.

Pour bâ­tir ces struc­tures, plus grandes, il faut beau­coup de ter­rain, par­fois plu­sieurs di­zaines d’hec­tares. Des centres-villes, les ar­chi­tectes ont dû dé­lo­ca­li­ser les pri­sons en pé­ri­phé­rie, où le fon­cier est moins cher, au dé­tri­ment des in­ter­ve­nants ex­té­rieurs et des fa­milles. « A Cor­bas, mon ex-femme est ve­nue au par­loir une fois, elle n’est ja­mais re­ve­nue. Sans voi­ture, c’était beau­coup trop com­pli­qué. Sur­tout, dans ces grandes pri­sons, vous avez trois mi­nutes de re­tard et on ne vous laisse plus ren­trer », se sou­vient Hen­ri, un an­cien bra­queur qui a connu plu­sieurs pri­sons de l’Hexa­gone.

2 Sé­cu­ri­ser tou­jours plus

Cloi­sons, pare-vue, di­vi­sion en quar­tiers in­dé­pen­dants, on in­vente des as­tuces, on com­par­ti­mente, on mi­nute. Dans leurs pro­jets, les ar­chi­tectes doivent par­fois cal­cu­ler le temps qu’un dé­te­nu met­tra pour al­ler de sa cel­lule au par­loir, ou de la bi­blio­thèque au gym­nase. Le fran­chis­se­ment des portes, pi­lo­té à dis­tance, prend beau­coup plus de temps. Exit les vieilles clés, la dé­ten­tion est contrô­lée par un ré­seau de ca­mé­ras de sé­cu­ri­té. « Dans les pre­miers centres que j’ai construits, il y a quinze ans, pour 650 places on ins­tal­lait 50 ca­mé­ras. Dans le der­nier éta­blis­se­ment li­vré, il y avait 450 ca­mé­ras pour 550 places », se sou­vient Ch­ris­tophe (le pré­nom a été chan­gé), l’un des ar­chi­tectes ayant par­ti­ci­pé au plan pé­ni­ten­tiaire de 2002. « Nous

LA PRI­SON MO­DERNE COURT APRèS UNE UTO­PIE PARADOXALE : MAXI­MI­SER à LA FOIS L’APAI­SE­MENT EN Dé­TEN­TION ET LA Sé­CU­RI­Té.

avons abou­ti à un sys­tème où le sur­veillant, confron­té à des écrans toute la jour­née, est as­sis dans une cage et ne fait qu’ap­puyer sur des bou­tons et ré­pondre aux in­ter­phones », ajoute l’ex­pert.

Ras­sem­bler tout en sé­pa­rant. Une contra­dic­tion qui a lo­gi­que­ment en­gen­dré des modes de fonc­tion­ne­ment ri­gides, où la prise en compte de la spé­ci­fi­ci­té des dif­fé­rentes po­pu­la­tions car­cé­rales est qua­si im­pos­sible. « Dans leur con­cep­tion, les lieux de pri­va­tion de li­ber­té font pe­ser sur les per­sonnes qu’ ils en­ferment un a prio­ri de dan­ge­ro­si­té, d’ani­mo­si­té. […] Le choix ar­chi­tec­tu­ral des centres pé­ni­ten­tiaires a d’abord pour consé­quence de pro­duire des éta­blis­se­ments de très grandes di­men­sions – avec un dis­po­si­tif gé­né­ral de sé­cu­ri­té uni­for­mé­ment ap­pli­qué mal­gré la co­ha­bi­ta­tion de po­pu­la­tions pé­nales dif­fé­rentes – et d’as­pi­rer la dé­ten­tion vers le ré­gime cor­res­pon­dant au ni­veau de sé­cu­ri­té le plus éle­vé », dé­non­çait dès 2013 un rap­port du contrô­leur gé­né­ral des lieux de pri­va­tion de li­ber­té. L’im­pé­ra­tif sé­cu­ri­taire à l’oeuvre dans des en­sembles plus grands et sur­peu­plés – pour la par­tie mai­son d’ar­rêt –, cou­plé au manque de per­son­nel, fait que les dé­te­nus cir­culent peu dans la dé­ten­tion. « D’un point de vue ar­chi­tec­tu­ral, la pri­son est tou­jours pré­sen­tée comme un tout co­hé­rent, avec des lieux d’ac­ti­vi­tés, des salles de classe, de sport, et des es­paces de ren­contres. Mais, quand un dé­te­nu est en­fer­mé vingt-deux heures sur vingt-quatre dans sa cel­lule, il n’a pas du tout ac­cès à cette ri­chesse spa­tiale », dé­taille Oli­vier Mil­haud, géo­graphe spé­cia­liste des es­paces d’en­fer­me­ment.

Si la pri­son mo­derne confine et isole, il est in­dé­niable qu’elle ap­porte un cer­tain ni­veau de confort ma­té­riel et de pro­pre­té, face aux an­ciens éta­blis­se­ments vé­tustes. D’ailleurs, cer­tains ne re­tien­dront que ce­la : des cel­lules sem­blables à des chambres d’hô­tel bas de gamme, avec douche et WC. « Bien sûr, avoir l’eau chaude et la douche en cel­lule, c’est une avan­cée. Mais la pri­son du bien-être n’existe pas. Si c’est pour res­ter en­fer­mé toute la jour­née, je pré­fère en­core les douches sur le pa­lier. Au moins, ça nous don­nait une oc­ca­sion sup­plé­men­taire de sor­tir de cel­lule et de dis­cu­ter avec les autres », af­firme Hen­ri, an­cien dé­te­nu.

3 Com­po­ser avec les contraintes ad­mi­nis­tra­tives

Ima­gi­nez un en­semble de bâ­ti­ments bé­ton­nés dans un mur d’en­ceinte car­ré. Deux mi­ra­dors sur une dia­go­nale sé­parent l’es­pace en deux. D’un cô­té, les bâ­ti­ments ad­mi­nis­tra­tifs, puis l’es­pace de dé­ten­tion où l’hé­ber­ge­ment est sé­pa­ré en plu­sieurs struc­tures en forme d’ailes d’avion, ou­vertes sur l’ex­té­rieur et les cours de pro­me­nade. Les murs sont coif­fés de fil bar­be­lé concer­ti­na, et cer­taines cours sont grilla­gées, des­sus com­pris. Dans les cour­sives, par­tout, le bruit ré­sonne comme dans une pis­cine fer­mée. Voi­là le por­trait de la pri­son mo­derne, un stan­dard né sur une voie étroite, en­ser­ré entre l’in­fla­tion sé­cu­ri­taire, d’un cô­té, et l’exi­gence d’un mi­ni­mum de confort, de l’autre.

« De plus en plus, nous avons des pro­grammes qui nous disent : “Voi­là com­ment il faut faire” ; c’est tout juste si on a le droit de des­si­ner des fe­nêtres rondes ou car­rées. On m’a beau­coup re­pro­ché de conce­voir des bâ­ti­ments iden­tiques. Mais, sur les der­niers pro­jets, mes concur­rents ont, eux aus­si, conçu des éta­blis­se­ments si­mi­laires », re­marque Ber­nard Hé­me­ry. Les ar­chi­tectes sont ra­re­ment les der­niers dé­ci­sion­naires face à la Di­rec­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire. L’exemple le plus mar­quant est peut-être ce­lui lié à un prin­cipe fon­da­men­tal pour le­quel la France est ré­gu­liè­re­ment condam­née : l’en­cel­lu­le­ment in­di­vi­duel. Face à la sur­po­pu­la­tion, dès la mise en place des pro­grammes pé­ni­ten­tiaires, on de­mande aux ar­chi­tectes de pen­ser l’es­pace contre ce prin­cipe. « A un mo­ment, on a vou­lu faire des pe­tites cel­lules pour em­pê­cher qu’elles soient dou­blées, mais aus­si­tôt on a été rap­pe­lés à l’ordre. “Faites bien en sorte de pou­voir pla­cer deux lits, deux chaises, deux tables”, nous a-t-on dit », re­late Ber­nard Hé­me­ry.

A l’in­verse, cer­taines zones de la dé­ten­tion, comme les ate­liers de tra­vail, sont par­fois con­çues in­dé­pen­dam­ment de l’usage. « On nous de­mande des ate­liers avec une sur­face co­di­fiée a prio­ri. Il faut tant d’ate­liers de 125 m². Pour faire quoi ? Pour­quoi pas 250 ? Pour­quoi pas un étage ? On ne sait pas, mais c’est non. On pré­fère adap­ter la fonc­tion à la forme

plu­tôt que de pen­ser un lieu de tra­vail adap­té à l’éco­no­mie lo­cale du lieu d’im­plan­ta­tion de la pri­son. Ré­sul­tat : je viens de li­vrer un centre pé­ni­ten­tiaire avec un ate­lier de 2 000 m², et ils sont huit à tra­vailler de­dans », constate Ch­ris­tophe, qui dé­plore le fait que le per­son­nel pé­ni­ten­tiaire qui « vit la dé­ten­tion » ne soit pas as­sez consul­té dans la con­cep­tion des pri­sons.

4 Hu­ma­ni­ser la dé­ten­tion

Le plan pé­ni­ten­tiaire, an­non­cé le 12 sep­tembre par la mi­nistre de la Jus­tice Ni­cole Bel­lou­bet, fait une nou­velle fois la na­vette par­le­men­taire entre l’As­sem­blée na­tio­nale et le Sé­nat. La garde des Sceaux avait pro­mis 15 000 places de pri­son, dont 7 000 avant la fin du quin­quen­nat. Sans beau­coup de pré­ci­sions, elle pro­met de ren­for­cer l’in­di­vi­dua­li­sa­tion de la peine de pri­son, à tra­vers des ré­gimes de peines plus dif­fé­ren­ciés. Deux mille places pour­raient être créées au sein de « SAS » pour ac­com­pa­gner vers la sor­tie les dé­te­nus en fin de dé­ten­tion ou condam­nés à des peines de moins d’un an. Mieux, ces struc­tures pour­raient se rap­pro­cher à nou­veau des centres-villes.

Les ar­chi­tectes, eux, n’ont pas at­ten­du pour ten­ter de gar­der une pe­tite marge de li­ber­té. « Si nous conti­nuons à tra­vailler sur des pro­jets car­cé­raux, c’est parce que nous pen­sons que nous avons en­core un rôle à jouer », af­firme le groupe Syn­thèse. « Ima­gi­nez une pri­son sans bar­reau ! pro­voque Ch­ris­tophe. On fait des verres plus so­lides que du bé­ton. Pour­quoi ne pas en mettre par­tout ? On a réus­si ponc­tuel­le­ment à le faire dans cer­taines pri­sons. » Autre idée : di­vi­ser les cel­lules plu­tôt que les rem­plir. « On veut à tout prix mettre des lits su­per­po­sés. Mais, dans un éta­blis­se­ment, nous avons réus­si à conce­voir une chambre de 13,50 m² pou­vant ac­cueillir deux lits à plat, avec deux fe­nêtres, deux meubles, et une pe­tite cloi­son entre les deux pour qu’ il y ait un sem­blant d’ in­ti­mi­té. » Le pré­sident du ca­bi­net Syn­thèse ren­ché­rit : « Tout ce­la, ce n’est pas du dé­tail. Il faut gar­der en tête que les dé­te­nus y vivent en per­ma­nence. » Ici ou là, cer­tains concep­teurs par­viennent à créer des es­paces plus si­len­cieux en uti­li­sant des ma­té­riaux acous­tiques pla­cés en hau­teur.

En outre, pour contrer les ef­fets déshu­ma­ni­sants des grandes struc­tures bé­ton­nées et grilla­gées, un ac­cent est de plus en plus mis sur la vé­gé­ta­li­sa­tion. C’est le cas à la San­té, ou à Bon­ne­ville. Des ro­seaux y ont été plan­tés le long du mur d’en­ceinte. « C’est jo­li, mais chez les hommes et les mi­neurs, ce­la ne fonc­tionne pas. Les dé­te­nus ar­rachent tout ou cachent des ob­jets sous la terre, constate le di­rec­teur de Bon­ne­ville. Une ré­ponse ré­cur­rente qui ne sa­tis­fait pas Ade­line Ha­zan, contrô­leuse des lieux de pri­va­tion de li­ber­té. Ces si­tua­tions existent, mais j’ai vu de nom­breux éta­blis­se­ments où les per­sonnes in­car­cé­rées res­pectent les es­paces verts. Au contraire, en bé­ton­nant, on crée de la vio­lence avec un en­vi­ron­ne­ment an­xio­gène. C’est un cercle vi­cieux dont il faut ab­so­lu­ment sor­tir. »

Les ca­bi­nets d’ar­chi­tec­ture es­saient en­fin au­tant que pos­sible de re­créer de l’ur­bain. « Com­ment je me dé­place ? Com­ment je m’oriente et li­bère des pers­pec­tives ? Au lieu d’avoir tout le temps des murs pa­ral­lèles, nous avons dé­jà mis en place des murs qui se ferment et s’ouvrent pour créer des es­paces de tran­si­tion. On crée ain­si des lieux avec des vi­tesses et des dé­pla­ce­ments spé­ci­fiques, des en­droits où la vue peut se dé­ga­ger à 90°, comme en ville. La réus­site d’un pro­jet ar­chi­tec­tu­ral, c’est être dans le res­sen­ti, si­gni­fier en uti­li­sant ses cinq sens », dé­taille Ch­ris­tophe.

5 Ap­pe­ler à chan­ger de mo­dèle

Pour Ade­line Ha­zan, le constat est sans ap­pel : il ne faut pas re­pro­duire le der­nier pro­gramme pé­ni­ten­tiaire 13 200. Se­lon la contrô­leuse, la clé se trouve dans un re­tour à des struc­tures de taille hu­maine. Mais, au-de­là de la taille, la res­pon­sa­bi­li­té in­combe sur­tout à l’ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire de re­pen­ser une ges­tion des pri­sons per­met­tant la mise en oeuvre de la mis­sion co­rol­laire de la sé­cu­ri­té : la ré­in­ser­tion. Et cel­le­là ne passe pas né­ces­sai­re­ment par des ré­ponses ar­chi­tec­tu­rales. « Un type qui sort deux heures par jour de sa cel­lule, on peut lui ins­tal­ler du marbre au mur et du par­quet Ver­sailles au sol, ça ne ré­gle­ra rien, iro­nise Ch­ris­tophe. Ce ne sont pas les pri­sons qui sont déshu­ma­ni­santes, ce sont nos modes de fonc­tion­ne­ment. » Au fond, peut-être que le noeud ré­side dans ce vieux rêve de l’uto­pie car­cé­rale qu’ana­lyse le géo­graphe Oli­vier Mil­haud. « Le pro­blème est qu’on tente de­puis le XIXe siècle d’uti­li­ser l’ar­chi­tec­ture pour ré­gler des pro­blèmes so­ciaux, avec cette croyance qu’on fi­ni­ra par trou­ver le mo­dèle car­cé­ral qui pour­ra tout conci­lier. »

Dif­fi­cile de sa­voir à quoi res­sem­ble­ra le parc pé­ni­ten­tiaire de de­main. Outre les « SAS », d’autres an­nonces ont été faites : dé­ve­lop­per des mo­dules « res­pect » pour ga­ran­tir da­van­tage d’au­to­no­mie aux dé­te­nus en échange d’une charte de bonne conduite ; pen­ser des struc­tures qui ne cu­mulent pas plu­sieurs ré­gimes de dé­ten­tion, per­met­tant des pri­sons plus ou­vertes, à l’image de Mau­zac dans le Mi­di ou de Ca­sa­bian­da, en Corse ; et pour­quoi pas re­ve­nir, comme le pré­co­nise Ade­line Ha­zan, à des pri­sons in­sé­rées en ville ?

LE TER­RAIN DE SPORT du quar­tier des hommes de la mai­son d’ar­rêt de Bon­ne­ville, en Haute-Sa­voie.

CONSTRUIRE DU CAR­CÉ­RAL s’ap­pa­rente de plus en plus à un vé­ri­table casse-tête. Ci-des­sus, un es­ca­lier co­lo­ré et in­uti­li­sé par per­son­nels et dé­te­nus de Bon­ne­ville.

L’IM­PÉ­RA­TIF SEN­SO­RIEL se heurte à l’exi­gence sé­cu­ri­taire. Ici, la porte vio­lette, qui marque l’en­trée du quar­tier dis­ci­pli­naire, contraste avec la du­re­té du lieu.

LES AR­CHI­TECTES sont ra­re­ment les der­niers dé­ci­sion­naires face à la Di­rec­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire. Ce por­tique a été ajou­té à la de­mande du di­rec­teur de la mai­son d’ar­rêt de Bon­ne­ville.

RE­CRÉER DE L’UR­BAIN “Com­ment je me dé­place ? Au lieu d’avoir des murs pa­ral­lèles, nous avons mis en place des murs qui s’ouvrent pour créer des es­paces de tran­si­tion”, ex­plique un ar­chi­tecte.

i RAS­SEM­BLER TOUT EN SÉ­PA­RANT L’im­pé­ra­tif sé­cu­ri­taire, cou­plé au manque de per­son­nel, fait que les dé­te­nus cir­culent peu. Ci-des­sus, la cour des hommes, à Bon­ne­ville.

EXIT LES CLéS, la pri­son de Bon­ne­ville est sé­cu­ri­sée par vi­déo­sur­veillance. “Nous avons abou­ti à un sys­tème où le sur­veillant, confron­té à des écrans toute la jour­née, est as­sis dans une cage et ne fait qu’ap­puyer sur des bou­tons et ré­pondre aux in­ter­phones”, ex­plique un ar­chi­tecte, qui a par­ti­ci­pé au plan pé­ni­ten­tiaire de 2002.

› “EN Bé­TON­NANT, on crée de la vio­lence avec un en­vi­ron­ne­ment an­xio­gène. C’est un cercle vi­cieux dont il faut ab­so­lu­ment sor­tir”, ana­lyse Ade­line Ha­zan, contrô­leuse des lieux de pri­va­tion de li­ber­té.Ci-des­sus, la cour de pro­me­nade du quar­tier dis­ci­pli­naire de Bon­ne­ville.

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