LE DÉ­BAT DONT PER­SONNE NE VEUT

Pour­tant prio­ri­taire dans les pré­oc­cu­pa­tions des Fran­çais, le su­jet de­vient un simple ali­néa au cha­pitre dé­mo­cra­tie et ci­toyen­ne­té du “grand dé­bat”.

Marianne Magazine - - Evénement - PAR MAR­TINE GOZLAN

At­ten­tion, su­jet bor­der­line. La ques­tion de l’im­mi­gra­tion, qu’Em­ma­nuel Ma­cron avait ju­ré, lors de son dis­cours du 10 dé­cembre, de mettre au pro­gramme du « grand dé­bat », a été non pas sup­pri­mée, comme le clame Ma­rine Le Pen, mais re­lé­guée en sous-en­semble, entre les lignes de la dis­cus­sion sur la dé­mo­cra­tie. En contra­dic­tion to­tale avec les pro­pos du pré­sident dans sa pre­mière al­lo­cu­tion de crise : « Je veux que nous met­tions d’ac­cord la na­tion avec elle-même sur ce qui est son iden­ti­té pro­fonde. Que nous abor­dions la ques­tion de l’im­mi­gra­tion… » En Ma­cron dans le texte, mais vite bif­fé par les siens au­tant que par les di­vers adeptes du dé­ni, à gauche cette fois. D’un cô­té, on lui fai­sait re­mar­quer avec af­fo­le­ment quelles tem­pêtes avait sus­ci­tées le dé­bat sur l’iden­ti­té na­tio­nale lan­cé par Ni­co­las Sar­ko­zy en 2009. De l’autre on criait au crime de lè­seu­ni­ver­sa­li­té, comme si les in­ter­ro­ga­tions lé­gi­times sur la per­ver­sion d’un monde sans fron­tières, li­vré aux pas­seurs ma­fieux, de­ve­naient des coups de fouet sur le corps de mil­lions d’er­rants. En ver­tu de quoi on pous­sa l’af­faire non pas exac­te­ment sous le ta­pis, mais en li­sière. Dans les franges. Alors qu’il n’y a pas plus cen­tral que cette his­toire. Hé­las, le rap­pe­ler, c’est être ac­cu­sé illi­co de bas­cu­ler dans le camp de la sau­va­ge­rie ré­ac. Or, les pre­miers ca­hiers de re­ven­di­ca­tions des « gi­lets jaunes » en­voyés aux dé­pu­tés fin no­vembre étaient clairs. Ils émet­taient plu­sieurs voeux : « Trai­ter les causes des mi­gra­tions for­cées ; bien trai­ter les de­man­deurs d’asile ; re­con­duire dans leur pays les dé­bou­tés du droit d’asile ; mettre en oeuvre une réelle po­li­tique d’in­té­gra­tion car vivre en France im­plique de de­ve­nir fran­çais. »

De­gré zé­ro de la po­li­tique

Ces lignes ré­su­maient une réa­li­té à dé­ve­lop­per, ana­ly­ser et ten­ter hum­ble­ment de com­men­cer à gué­rir, avec les mul­tiples ex­perts et té­moins, le grand drame contem­po­rain qui est en train de chan­ger notre pay­sage po­li­tique, cultu­rel, so­cio­lo­gique (re­lire Ma­rianne no 1126, sur les vé­ri­tés de l’im­mi­gra­tion, et le no 1131, sur l’hy­po­cri­sie du pacte de Mar­ra­kech). En lieu et place, on ef­face, on lisse, on sou­pire pour se joindre au lamento gé­né­ral. Quitte à en­flam­mer, en ré­ac­tion, les pul­sions ra­cistes de ceux qui, sur les ré­seaux so­ciaux, tirent le mou­ve­ment des « gi­lets jaunes » vers l’ex­trême droite. Faire de l’im­mi­gra­tion un point se­con­daire dans ce pseu­do-« grand dé­bat » re­pré­sente donc le de­gré zé­ro de la pen­sée po­li­tique. En fin let­tré, le pré­sident de­vrait re­lire le son­net bau­de­lai­rien sur « la bê­tise au front de tau­reau ». Mais aus­si le ré­cent té­moi­gnage, dans les co­lonnes du Point, de l’écri­vain Syl­vain Tes­son, de re­tour d’un pé­riple ira­ko-sy­rien, où il a vu des ré­fu­giés au tra­vail, à Mos­soul et à Ra­q­qa, pour re­le­ver leurs ruines, leur âme, leur pa­trie. « La ques­tion de ce­lui qui s’en re­tourne in­té­resse moins les es­prits mo­dernes que la ques­tion de ce­lui qui part, sou­ligne l’écri­vain voya­geur, mais j’af­fec­tionne da­van­tage ce qui de­meure que ce qui cir­cule. Une op­tion ra­di­ca­le­ment op­po­sée à la ver­tu du mou­ve­ment per­pé­tuel pro­mu par les par­ti­sans d’un monde sans fron­tières… »

EN LIEU ET PLACE, ON EF­FACE, ON LISSE, ON SOU­PIRE POUR SE JOINDRE AU LAMENTO GÉ­NÉ­RAL. QUITTE à EN­FLAM­MER LES PUL­SIONS RA­CISTES.

éVA­CUA­TION du camp de Grande-Synthe, le 23 oc­tobre 2018.

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