Un dé­bat ? Chiche ! Mais on met tout sur la table

Libre-échange, im­mi­gra­tion, rôle de l’Etat, sé­cu­ri­té, école… “Ma­rianne” ap­porte sa contri­bu­tion à la grande consul­ta­tion na­tio­nale.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Na­ta­cha Polony, avec Louis Hausalter, Mar­tine Gozlan, Em­ma­nuel Lé­vy, Hadrien Mathoux et Soazig Qué­mé­ner

Aquoi bon dé­battre ? Le grand raout cen­sé sor­tir Em­ma­nuel Ma­cron de la nasse a l’air bien mal em­man­ché. Non pas parce que Chan­tal Jouan­no, la pré­si­dente de la Com­mis­sion na­tio­nale du dé­bat pu­blic, a je­té l’éponge après une po­lé­mique sur son sa­laire, mais bien plu­tôt parce qu’on ne sait tou­jours pas qui va dé­battre, où et de quoi. On re­pense au texte grin­çant de Phi­lippe Mu­ray : « Il fau­drait ne ja­mais dé­battre. Le dé­bat, comme le reste, dans notre uni­vers d’in­tran­si­ti­vi­té ga­lo­pante, a per­du son com­plé­ment d’ob­jet. On dé­bat avant de se de­man­der de quoi : l’im­por­tant est de se ras­sem­bler. Le dé­bat est de­ve­nu une ma­nie so­li­taire qu’on pra­tique à 10, à 50, à 100, un sté­réo­type cé­li­ba­taire en même temps que gré­gaire, une fa­çon d’être en­semble… » Il semble que le gou­ver­ne­ment ait dé­ci­dé de faire ad­ve­nir très exac­te­ment le cau­che­mar peint par l’écri­vain, pour qui c’est l’« éva­po­ra­tion du réel » qui est le « vé­ri­table but im­pen­sé de tout dé­bat ». « On convoque les grands pro­blèmes et on les dis­sout au fur et à me­sure qu’on les mou­line dans la ma­chine de la com­mu­ni­ca­tion. Et plus il y a de dé­bat, moins il y a de réel. »

Certes, il n’est pas de dé­mo­cra­tie vé­ri­table sans dé­bat, sans échange d’ar­gu­ments per­met­tant à la somme des opi­nions in­di­vi­duelles de se muer en une vi­sion du bien com­mun. Mais le pro­ces­sus a-t-il quelque chose à voir avec l’usine à gaz qui se des­sine pour les se­maines à ve­nir ? « Ou­til de ré­con­ci­lia­tion », pour Mou­nir Mah­jou­bi, « au­berge es­pa­gnole où tout le monde ap­por­te­ra sa contri­bu­tion », pour Mar­lène Schiap­pa, à coups d’ini­tia­tives lo­cales or­ga­ni­sées par des « ci­toyens, as­so­cia­tions, col­lec­tifs, élus, en­tre­prises, syn­di­cats, etc. », nous dit le site du gou­ver­ne­ment, grâce à la CNDP qui four­ni­ra des « kits d’ac­com­pa­gne­ment des réunions ». Tout un pro­gramme. D’au­tant que, sur le fond, les quatre thé­ma­tiques pré­vues par le gou­ver­ne­ment, « tran­si­tion écologique », « fis­ca­li­té et dé­penses pu­bliques », « dé­mo­cra­tie et ci­toyen­ne­té » et « or­ga­ni­sa­tion de l’Etat et des ser­vices pu­blics » sont vi­si­ble­ment pen­sées pour évi­ter les su­jets qui fâchent.

Dis­cu­ter de tran­si­tion écologique est émi­nem­ment sym­pa­thique. On peut s’em­pailler sans fin sur les chau­dières au fioul et les trot­ti­nettes élec­triques. Mais les guerres pi­cro­cho­lines sont faites pour évi­ter toute re­mise en cause pro­fonde du sys­tème. On peut dis­ser­ter sur l’éco­lo­gie et le mo­dèle agri­cole, mais tant que la grande dis­tri­bu­tion pour­ra im­por­ter à bas prix des pro­duits ve­nus de pays où n’existe au­cune norme so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale, toute ten­ta­tive de pro­duire dans des condi­tions dé­centes abou­ti­ra à rui­ner un peu plus nos pay­sans.

De même, dans les re­ven­di­ca­tions des « gi­lets jaunes », il était ques­tion de pro­tec­tion­nisme et de re­fus du tra­vail dé­ta­ché, mais as­sez peu de po­li­tique eu­ro­péenne. Peut-on, pour­tant, dé­battre du rôle de l’Etat, ou de la dé­mo­cra­ti­sa­tion des ins­ti­tu­tions, en fai­sant l’im­passe sur une Union eu­ro­péenne qui s’est don­né pour mis­sion, sans au­cun man­dat des ci­toyens, de li­bé­ra­li­ser à toute force les ser­vices pu­blics ?

Si les mé­dias ont un rôle en dé­mo­cra­tie, il consiste non seule­ment à dé­crire le réel avec la plus grande hon­nê­te­té pos­sible, mais aus­si à ins­crire chaque évé­ne­ment dans un contexte pour dé­voi­ler les mé­ca­nismes pro­fonds. Re­lier les faits entre eux. De­puis des an­nées, il est des su­jets in­ter­dits sur les pla­teaux de té­lé­vi­sion, des rai­son­ne­ments qu’on ne peut pas me­ner. Le pro­tec­tion­nisme ? Il mène à la guerre. La dé­ré­gu­la­tion ? Il n’y a pas d’autre po­li­tique pos­sible. Les fron­tières ? Elles sont à abo­lir. Dé­battre n’a de sens que si l’on pose tout sur la table, pour réel­le­ment ex­pli­ci­ter les causes pro­fondes de la pau­pé­ri­sa­tion des classes moyennes et du re­cul de l’Etat. Et c’est pour cette rai­son que Ma­rianne a dé­ci­dé d’ap­por­ter sa contri­bu­tion à la grande consul­ta­tion na­tio­nale. Mais, n’en dé­plaise au pré­sident de la Ré­pu­blique, nous choi­sis­sons les thé­ma­tiques. Et, tant qu’on y est, rap­pe­lons qu’en dé­mo­cra­tie le dé­bat abou­tit gé­né­ra­le­ment à un vote qui per­met aux ci­toyens de dé­ci­der de leur des­tin. Comme en 2005, où les Fran­çais avaient dé­bat­tu lar­ge­ment du trai­té consti­tu­tion­nel eu­ro­péen… Ah oui, c’est vrai, leurs re­pré­sen­tants s’étaient as­sis des­sus. Mais au­cun lien avec la mé­fiance des Fran­çais vis-à-vis des dé­bats.

PAS DE DÉ­MO­CRA­TIE VÉ­RI­TABLE sans échange d’ar­gu­ments per­met­tant à la somme des opi­nions in­di­vi­duelles de se muer en une vi­sion du bien com­mun. Ci-des­sus, Em­ma­nuelMa­cron, à Pa­ris, le 21 no­vembre, et ma­ni­fes­ta­tion, à Pa­ris, le 5 jan­vier.

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