CE QUE MA­RIANNE EN PENSE

L’Eu­rope se couche

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Jack Dion

On peut être am­bas­sa­deur et uti­li­ser un vo­ca­bu­laire exempt de tout sens de la di­plo­ma­tie. Ri­chard Gre­nell, am­bas­sa­deur des Etats-Unis à Ber­lin, a pro­fi­té d’une in­ter­view au quo­ti­dien éco­no­mique Han­dels­blatt pour dire tout le mal qu’il pen­sait du pro­jet de ga­zo­duc Nord Stream 2, qui doit ache­mi­ner du gaz russe vers l’Al­le­magne d’ici à la fin 2019. A l’en croire, c’est un ca­sus bel­li. Le gou­ver­ne­ment al­le­mand est donc som­mé d’y mettre un terme au plus vite. Dans le cas contraire, les en­tre­prises al­le­mandes qui y sont as­so­ciées se­ront « en dan­ger ». Et de pré­ci­ser qu’elles se­raient d’of­fice sou­mises à de « pos­sibles sanc­tions ».

Ce n’est pas la pre­mière fois que les Etats-Unis af­fichent leur hos­ti­li­té au ga­zo­duc Nord Stream 2, pour des rai­sons rap­pe­lant l’époque de la guerre froide, quand tout ce qui ve­nait de l’Est était vu d’un oeil sus­pi­cieux. Lors du som­met de l’Otan qui s’est te­nu à Bruxelles le 11 juillet 2018, Do­nald Trump avait lan­cé, avec le sens de la nuance qui le ca­rac­té­rise : « L’Al­le­magne est com­plè­te­ment contrô­lée par la Rus­sie. […] Elle est pri­son­nière de la Rus­sie. […] Elle paie des mil­liards de dol­lars à la Rus­sie pour ses ap­pro­vi­sion­ne­ments en éner­gie, et nous de­vons payer pour la pro­té­ger de la Rus­sie. Ce n’est pas juste. »

Nul ne sait qui contrôle qui, mais en l’oc­cur­rence les Etats-Unis se per­mettent de par­ler au gou­ver­ne­ment al­le­mand comme Bre­j­nev par­lait à n’im­porte quel di­ri­geant d’un pays membre de sa sphère d’in­fluence du temps de l’URSS. Et nul ne semble s’en émou­voir. Ce qui est vrai pour Ber­lin l’est pour toutes les autres ca­pi­tales des pays membres de l’Union eu­ro­péenne. Ici et là, des res­pon­sables po­li­tiques mul­ti­plient les pro­cla­ma­tions d’in­dé­pen­dance dès qu’une ca­mé­ra s’offre à eux, bouffent du Trump à qui mieux mieux, puis se couchent dès que ce der­nier tape du poing sur la table. On a pu le vé­ri­fier de ma­nière écla­tante lorsque les Etats-Unis me­na­cèrent de sanc­tions toutes les en­tre­prises eu­ro­péennes ayant le front de conti­nuer à com­mer­cer avec l’Iran mal­gré le re­trait des Etats-Unis de l’ac­cord sur le nu­cléaire, rom­pu de ma­nière uni­la­té­rale. A l’ins­tar du mi­nistre Bru­no Le Maire, ha­bi­tué à se battre avec un sabre en bois, on en­ten­dit nombre de dé­cla­ra­tions ver­bales aus­si­tôt ou­bliées. Celles de Ri­chard Gre­nell sont au­tre­ment plus cré­dibles, car elles ont l’onc­tion du maître su­prême.

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