“Un Fleu­ry-Mé­ro­gis des co­chons à Os­sun”

Dans une ode à la beau­té d’un vil­lage gas­con et de sa cam­pagne en­vi­ron­nante, pro­mise à dis­pa­raître de­vant l’ins­tal­la­tion d’une por­che­rie in­dus­trielle, la plume d’un en­fant du pays ap­pelle à agir pour sau­ver la na­ture su­blime au­tant que les pauvres bêtes d

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Ch­ris­tian La­borde, écri­vain

Je suis amou­reux, de­puis belle lu­rette, de la dé­par­te­men­tale 936. Je la sillonne sur mon vé­lo, sa­vou­rant son gou­dron gra­nu­leux qu’ignorent les ar­ro­gantes roues des 4 × 4 in­cultes. Elle coupe en deux la Lanne Mou­rine (1) sur la­quelle se posent les avions de l’aé­ro­port Tarbes-Os­sun-Lourdes, sem­blables à ceux qui font rê­ver Vé­ro­nique Jan­not, dans Avia­teur, fraîche chan­son si­gnée Voul­zy et Sou­chon. Elle tra­verse en­suite le vil­lage d’Os­sun où na­quit l’écri­vain Paul Guth. Je m’ar­rête, dé­guste un pain aux rai­sins, re­pars. Je passe au pied de la cha­pelle de Bel­lau [SaintJo­seph au Bua­la ?] – celles des pro­ces­sions d’au­tre­fois – et, tout à coup, la dé­par­te­men­tale 936 se cambre fa­çon Lae­ti­tia Cas­ta : voi­ci la côte de Mi­ra­mon­tès. A 100 m du som­met, un pan­neau me si­gnale un « dan­ger » : des che­vaux pour­raient tra­ver­ser. Qu’ils viennent, les che­vaux, qu’ils m’en­tourent ! Ah, les che­vaux, le nuage de leur ha­leine dans le ma­tin froid ! Me voi­ci au som­met, tou­jours sur la com­mune d’Os­sun, à la nais­sance du pla­teau de Ger, ter­ri­toire du vent, tar­mac des oi­seaux qui res­tent. Et là, de­vant moi, la­cé­rant la paix qui pal­pite, un pla­card pré­fec­to­ral an­non­çant la construc­tion d’une por­che­rie in­dus­trielle de 6 000 porcs, un Fleu­ry-Mé­ro­gis des co­chons au pays du porc noir

de Bi­gorre. L’abo­mi­nable pro­jet est por­té par une es­couade d’agents de l’agro­bu­si­ness, en­cou­ra­gé par les gé­nies de la chambre d’agri­cul­ture des Hautes-Py­ré­nées, pro­mu par la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale pour la sé­ques­tra­tion et l’es­cla­vage des ani­maux (FN­SEA). L’hor­reur est là, les dé­pu­tés des Hautes-Py­ré­nées ne bronchent pas. Il est vrai que, se­lon l’as­so­cia­tion L214 et son site Po­li­tique-ani­maux.fr, ils font par­tie de cette ma­jo­ri­té de par­le­men­taires qui, par leurs votes suc­ces­sifs, « penchent ou agissent contre les ani­maux ».

Les bêtes, par­lons d’abord des bêtes, des 6 000 por­ce­lets qu’ils en­fer­me­ront dans le Fleu­ry-Mé­ro­gis d’Os­sun ! Ils ne ver­ront ja­mais la lu­mière du jour sauf, un ma­tin, à tra­vers le grillage em­pous­sié­ré des bé­taillères qui les condui­ront, trem­blant de fièvre et de peur, à l’abat­toir de Pau où ils se­ront abat­tus, pro­ba­ble­ment dans ces condi­tions atroces, dont des vi­déos tour­nées clan­des­ti­ne­ment ont ré­vé­lé l’exis­tence aux té­lé­spec­ta­teurs hor­ri­fiés. L’abat­toir, main­te­nant on sait. Le trans­port cruel des bêtes as­soif­fées dans l’acier sur­chauf­fé des mons­trueux ca­mions doit être, à son tour, dé­non­cé. La phi­lo­sophe Eli­sa­beth de Fon­te­nay, au­teur de l’es­sai le Si­lence des bêtes (2), s’en char­geait, il y a peu, à la ra­dio. Bou­le­ver­sée, elle s’in­ter­ro­geait : qui sommes-nous, que de­ve­nons-nous en agis­sant de la sorte ?

La na­ture ba­fouée

Où naî­tront-ils, ces 6 000 por­ce­lets que l’on va en­grais­ser dans le Fleu­ry-Mé­ro­gis d’Os­sun ? Dans des por­che­ries obs­cures, où des truies ga­vées de mé­di­ca­ments et con­dam­nées à la ges­ta­tion per­ma­nente les met­tront au monde, où ces mêmes truies, cou­chées sur le flanc, main­te­nues dans cette po­si­tion par des bar­reaux de fer et souf­frant d’in­flam­ma­tion per­sis­tante des ma­melles, les al­lai­te­ront avant d’être conduites, épui­sées, à leur tour à l’abat­toir ou, ma­lades, de cre­ver sur place. Pour être ad­mis au Fleu­ry-Mé­ro­gis d’Os­sun, les por­ce­lets de­vront im­pé­ra­ti­ve­ment être se­vrés. Tout pay­san le sait : se­vré, le co­chon l’est au bout de trois mois. La na­ture l’a vou­lu ain­si, n’im­porte quelle truie le confir­me­ra. Mais les lois de la na­ture et des ani­maux, les hommes de main des Van­der­den­dur de l’agro­bu­si­ness les re­fusent, ne voyant en elles qu’en­traves à la li­ber­té de pro­duire de la viande et de rem­plir les caisses. Il a donc été dé­cré­té par ces gou­gna­fiers dont la liesse ne sau­rait naître que de la contem­pla­tion des liasses, la chose sui­vante : un por­ce­let est se­vré au bout de vingt-quatre jours. Agé de 24 jours à peine, le por­ce­let en­tre­ra dans le Fleu­ry-Mé­ro­gis d’Os­sun, après avoir été préa­la­ble­ment toi­let­té. Le toi­let­tage consiste dans le meu­lage, à vif, des mo­laires, et dans l’abla­tion, sans anes­thé­sie, de la queue. Ce toi­let­tage est in­dis­pen­sable à la vie en com­mu­nau­té au sein du Fleu­ry-Mé­ro­gis d’Os­sun. Queues cou­pées, dents meu­lées, les por­ce­lets ne pour­ront ni mordre ni se bles­ser (3).

Dans le Fleu­ry-Mé­ro­gis d’Os­sun, les 6 000 por­ce­lets dis­po­se­ront cha­cun de 0,42 m2 pen­dant quatre se­maines, puis de 0,75 m2 pen­dant sept se­maines. Bref, le QHS juste avant la bé­taillère et l’abat­toir. Mais qui son­ge­rait à se la­men­ter

sur le co­chon ? Cet ani­mal, il est vrai, a mau­vaise presse : l’ob­sé­dé sexuel n’est-il pas un « co­chon » ? On mé­dit beau­coup du co­chon dans ce pays, et tout au­tant des fleurs. Qui­conque pense bas­se­ment ne se place-t-il pas « au ras des pâ­que­rettes » ? Pauvre na­ture, pauvres fleurs, pauvres ani­maux : soit nous les in­sul­tons, soit nous les mar­ty­ri­sons.

Les bêtes vont souf­frir au Fleu­ryMé­ro­gis d’Os­sun, et les vé­té­ri­naires se tai­ront. Ja­mais, de leur part, la moindre dé­cla­ra­tion, la moindre pé­ti­tion, le moindre com­mu­ni­qué pour dé­non­cer la cruau­té des Van­der­den­dur de l’agro­bu­si­ness à l’en­droit des bêtes d’éle­vage. Qu’at­tendent-ils, les vé­té­ri­naires, pour al­ler ma­ni­fes­ter, à Tarbes, au nom des ani­maux, de­vant une pré­fec­ture qui a dé­jà don­né son feu vert à la construc­tion d’une por­che­rie de 5 000 porcs, à 30 km d’Os­sun, à Trie-sur-Baïse, très exac­te­ment ? Pour­quoi se taisent-ils, les vé­té­ri­naires ? De quoi ont-ils peur, les vé­té­ri­naires ? Sans doute consi­dèrent-ils, eux aus­si, qu’existent trois ca­té­go­ries d’ani­maux : les ani­maux de com­pa­gnie que l’on câ­line, les ani­maux sau­vages que l’on ex­ter­mine et les ani­maux d’éle­vage que l’on aban­donne aux mains de leurs bour­reaux.

Les bêtes d’abord, les pay­sages main­te­nant, le pla­teau de Ger qui va mor­fler un max. Le Fleu­ryMé­ro­gis d’Os­sun, c’est une consom­ma­tion folle d’eau – 22 m3 par jour – et, par­tout, sur chaque prai­rie, l’épan­dage du li­sier. Mort des ruis­seaux, em­poi­son­ne­ment des nappes phréa­tiques, vi­rus, ma­la­dies. Une por­che­rie de 20 000 porcs de­vant être éga­le­ment construite à Es­cou­bès, à quelques bornes à peine d’Os­sun, le pla­teau de Ger ne se­ra bien­tôt plus qu’un lac de li­sier, une terre de puan­teur. Et la dé­par­te­men­tale 936, un cou­loir à ca­mions et à bé­taillères.

Il faut sau­ver les por­ce­lets, le pla­teau de Ger et le vil­lage d’Os­sun. Que les pay­sans d’Os­sun s’op­posent à la construc­tion du Fleu­ry-Mé­ro­gis d’Os­sun, et, bran­dis­sant leurs fourches, dé­fendent le seul type d’éle­vage qui sied aux bêtes, au porc noir de Bi­gorre en par­ti­cu­lier : l’éle­vage fer­mier. Que le cu­ré d’Os­sun monte en chaire et, dans un prêche des­troy di­vin, un flow d’en­fer, hurle : « Non à la por­che­rie ! » au nom de saint Fran­çois d’As­sise, frère du so­leil, des mouches, des abeilles, des vers lui­sants, des sau­te­relles et des co­chons.

Les mots de la co­lère

Que les ins­ti­tu­teurs d’Os­sun lisent aux élèves de l’école Paul-Guth des vers des poètes, des pages des écri­vains, des textes des phi­lo­sophes qui cé­lèbrent la beau­té et la pré­sence au­près de nous des ani­maux. Qu’ils choi­sissent, pour la dic­tée, ces quelques lignes écrites par Paul Clau­del à pro­pos de la truie : « Son flanc est plus obscur que les col­lines qu’on voit au tra­vers de la pluie, et quand elle se couche, don­nant à boire au ba­taillon de mar­cas­sins qui lui marche entre les jambes, elle me pa­raît l’image même de ces monts qui traient les grappes de vil­lages at­ta­chées à leurs tor­rents, non moins mas­sive et non moins dif­forme » (4).

Il faut sau­ver les por­ce­lets, le pla­teau de Ger, la com­mune d’Os­sun, les pay­sages sculp­tés par des gé­né­ra­tions de pay­sans, la côte de Mi­ra­mon­tès, les che­vaux dans la côte de Mi­ra­mon­tès, la dé­par­te­men­tale 936.

A Os­sun, vieux vil­lage gas­con de la Ré­pu­blique fran­çaise, les mots de la co­lère sont es­pa­gnols : no por­cha­ran (5).

LE PLA­TEAU DE GER

NE SE­RA BIEN­TôT PLUS QU’UN LAC DE LI­SIER, UNE TERRE DE PUAN­TEUR. ET LA Dé­PAR­TE­MEN­TALE 936, UN COU­LOIR à CA­MIONS

ET à Bé­TAILLèRES.

(1) La lande des Maures.

(2) Fayard, 1998.

(3) Dans l’éle­vage car­cé­ral, les co­chons n’ont plus de queue, et les vaches, pour les mêmes rai­sons, plus de cornes. En France, les veaux sont écor­nés à moins de 4 se­maines. Les cornes nais­santes sont dé­truites au moyen d’un fer brû­lant – cau­té­ri­sa­tion par la cha­leur – ou d’une pâte caus­tique – cau­té­ri­sa­tion chi­mique. Sans anes­thé­sie évi­dem­ment.

(4) Le Bes­tiaire spi­ri­tuel, Mer­mod, 1949.

(5) L’as­so­cia­tion No por­cha­ran s’op­pose à la construc­tion de la por­che­rie.

Son mail : [email protected]­por­cha­ran.org

MA­NI­FES­TA­TIONÀ PAU, le1er dé­cembre 2018, contre un pro­jet de ferme de 20 000 porcs à Es­cou­bès, dans les Py­ré­néesAt­lan­tiques.

PAUVRES BÊTES Dans le Fleu­ryMé­ro­gis d’Os­sun, les 6 000 por­ce­lets dis­po­se­ront cha­cun de 0,42 m² pen­dant quatre se­maines, puis de 0,75 m² pen­dant sept se­maines. Avant d’être abat­tus.

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