Ah ! ce qu’on cause du peuple !

Marianne Magazine - - Sommaire - par Guy Konopnicki

Il sem­blait avoir dis­pa­ru. Le mot était in­con­gru, ou du moins désuet. « Peuple » était au mieux une sorte d’ad­jec­tif, em­ployé avec une pointe de dé­ri­sion. C’est très peuple, ça fait peuple. Les dé­ri­vés de­ve­naient quelque peu pé­jo­ra­tifs, la presse po­pu­laire sen­tait la feuille de chou nour­rie de scan­dales, la lit­té­ra­ture po­pu­laire était re­gar­dée avec condes­cen­dance, le se­cond rayon, pour ceux qui ne peuvent ac­cé­der à Mar­cel Proust. Au mieux l’ad­jec­tif ren­voyait-il à de beaux sou­ve­nirs, au Front po­pu­laire, au prin­temps de 1936, avec des airs d’ac­cor­déon dans les usines en grève. Mais on re­gar­dait avec dé­dain le ci­né­ma po­pu­laire avec la cer­ti­tude qu’un film en­gran­geant des mil­lions d’en­trées mé­ri­tait un érein­te­ment hau­tain de Li­bé et des In­rocks. Le po­pu­laire était sus­pect, le po­pu­liste, cou­pable.

Seule­ment, c’est comme une

chan­son po­pu­laire, celle de Clo­clo, ça s’en va et ça re­vient, le peuple. La gauche chic l’avait per­du de vue de­puis l’époque où Sartre ven­dait la Cause du peuple, jour­nal es­sen­tiel­le­ment ré­di­gé par des nor­ma­liens très su­pé­rieurs, qui s’ef­for­çaient d’em­ployer des gros mots et de mul­ti­plier les fautes de fran­çais, pour faire peuple.

Il ne res­tait que les peuples, au

plu­riel, ceux d’ailleurs, de pré­fé­rence « en lutte ». Ce­lui de France de­vait connaître une étrange ré­duc­tion à la moi­tié de lui-même, au plus, quand, pour être fré­quen­table, il lui fal­lait être le peuple de gauche. L’autre moi­tié pas­sait pour ir­ré­cu­pé­rable, im­bi­bée d’al­cool, in­ca­pable de man­ger bio, de vo­ter à gauche et de se pas­ser de ba­gnole. Ce peuple de gauche a bru­ta­le­ment dis­pa­ru, à l’époque où ses re­pré­sen­tants dé­te­nant la to­ta­li­té des pou­voirs n’en firent pas grand-chose, si­non pire. Ce peuple qui vo­tait mal, qui ne vo­tait plus, de­ve­nait fran­che­ment dé­tes­table. Tout était fi­ni. Ce n’était vrai­ment plus la peine qu’on en cause, du peuple. Il est com­po­sé de gens qui manquent sin­gu­liè­re­ment de goût ! Le gi­let jaune, c’est moche ! Les che­mises brunes, au moins, étaient des­si­nées par Hu­go Boss. Tant qu’à agi­ter un épou­van­tail, il pour­rait avoir un peu de te­nue.

En quelques se­maines, la langue a re­trou­vé, pé­ni­ble­ment, des mots ou­bliés. Il y a dé­sor­mais un peuple des ronds-points, des ca­té­go­ries et même des classes po­pu­laires, si­non la­bo­rieuses. L’ac­cu­sa­tion de po­pu­lisme s’es­tompe. Il faut dire que l’on peine à s’y re­trou­ver. A l’ex­trême droite du mou­ve­ment, l’eu­phé­misme « po­pu­liste » s’avère in­utile, dé­pas­sé par des ac­tions et des slo­gans qui mènent bien au-de­là. Les in­sultes, les me­naces phy­siques, la haine des mé­dias et des jour­na­listes, ce n’est plus du po­pu­lisme. On se­rait ten­té par « fas­cisme », mais ce n’est pas l’ex­trême droite po­li­tique qui jus­ti­fie ces dé­bor­de­ments mais les der­niers restes de la gauche. JeanLuc Mé­len­chon, qui pas­sait ja­dis pour un tri­bun po­pu­laire, se prend dé­sor­mais pour le nou­veau père du peuple. Il cherche les nou­veaux fils du peuple, les hé­ros de la lutte qui pour­raient, en­fin, lui at­ti­rer de nou­veaux élec­teurs. Qu’im­porte l’idéo­lo­gie, elle est morte, tout est bon, qu’il porte de justes re­ven­di­ca­tions ou qu’il dé­truise des biens pu­blics, le peuple a for­cé­ment rai­son. Le voi­ci in­di­vi­sible, pur dans sa co­lère.

Ceux qui cherchent, na­tu­rel­le­ment, à dis­tin­guer les cou­rants qui tra­versent le mou­ve­ment

po­pu­laire se­ront trai­tés de di­vi­seurs. Gi­lets jaunes ou jaunes gi­lets, nous voi­ci som­més d’être pour ou contre, sans plus d’in­ven­taire. Dans cette ma­nière de nous si­gni­fier que le mou­ve­ment po­pu­laire a tou­jours rai­son, il y a un autre mot for­mé sur la ra­cine grecque si­gni­fiant « peuple » : « dé­ma­go­gie ».

Quand un homme po­li­tique s’abs­tient de cri­ti­quer un mou­ve­ment, jus­ti­fie les dé­bor­de­ments et toute ac­tion me­née en son nom, il cherche non à en faire abou­tir les re­ven­di­ca­tions, mais à en être l’ex­pres­sion po­li­tique. Les élus de gauche, peu ou prou is­sus du mou­ve­ment ou­vrier, avaient pour tra­di­tion d’ap­puyer les mou­ve­ments so­ciaux et de les ai­der à né­go­cier, en dé­jouant les pro­vo­ca­tions. Jean-Luc Mé­len­chon et plu­sieurs élus de La France in­sou­mise choi­sissent la sur­en­chère, au risque du pour­ris­se­ment, avec l’es­poir de de­ve­nir l’in­car­na­tion po­li­tique du mou­ve­ment. Le pi­quant de l’his­toire étant que les vrais po­pu­listes se contentent d’en­gran­ger, se­rei­ne­ment, sans trop en ra­jou­ter. Le peuple, lui, se re­trouve ti­raillé entre po­pu­listes et dé­ma­gogues, tous pres­sés de par­ler en son nom.

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