Isa­belle Bar­bé­ris : “Nous sommes face à une ubé­ri­sa­tion de l’art”

Quelle per­ti­nence ac­cor­der au lan­gage ar­tis­tique quand triomphe la nov­langue ma­cro­nienne et le po­li­ti­que­ment cor­rect ? Dans son der­nier ou­vrage, Isa­belle Bar­bé­ris ana­lyse com­ment l’art est de­ve­nu une tri­bune et un tri­bu­nal.

Marianne Magazine - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR LU­CAS BRETONNIER

Quelle per­ti­nence ac­cor­der au lan­gage ar­tis­tique quand triomphe le po­li­ti­que­ment cor­rect ?

Dans l’Art du po­li­ti­que­ment cor­rect (PUF), Isa­belle Bar­bé­ris ana­lyse les dé­rives com­mu­nau­taires, dif­fé­ren­tia­listes et dé­ma­go­giques de cer­tains met­teurs en scène et ar­tistes dans le théâtre pu­blic ou l’art contem­po­rain. Mais sa ré­flexion, pré­cise, sub­tile et éru­dite, ne s’ar­rête pas aux portes de la créa­tion ar­tis­tique. En convo­quant Jean Bau­drillard, Guy De­bord ou Mi­lan Kun­de­ra et des phi­lo­sophes contem­po­rains comme Myriam Re­vault d’Al­lonnes, elle met au jour les mé­ca­nismes in­tel­lec­tuels qui com­pro­mettent le dé­bat.

Ma­rianne : Vous dé­cryp­tez le règne du « po­li­ti­que­ment cor­rect » dans l’art mais votre ana­lyse s’ap­plique à d’autres do­maines. L’art se­rait-il de­ve­nu un ba­ro­mètre de la so­cié­té ?

Isa­belle Bar­bé­ris : Jus­qu’ici, l’art était dans une es­pèce d’ex­tra­ter­ri­to­ria­li­té par rap­port à la ci­té. Au­jourd’hui, nous sommes dans un ca­pi­ta­lisme de la connais­sance et des sa­voirs, et l’art est pas­sé de son sta­tut d’ex­cep­tion à ce­lui de mo­dèle. Il a par­fai­te­ment in­té­gré la ci­té et l’éco­no­mie – ce qui n’em­pêche pas, au contraire, sa pau­pé­ri­sa­tion. On peut même dire que l’art est un mo­dèle du ca­pi­ta­lisme. D’abord parce qu’il pro­duit de la va­leur ajou­tée ex ni­hi­lo, à par­tir de rien. En­suite parce qu’il est tou­ché par la ter­tia­ri­sa­tion du monde du tra­vail qui l’oblige de plus en plus à rendre ser­vice. En­fin, car il est sou­mis à une ex­trême flexi­bi­li­té : l’in­ter­mit­tence, qui sert aus­si de mo­dèle au mar­ché du tra­vail idéa­li­sé par le néo­li­bé­ra­lisme. Donc oui, l’art est re­pré­sen­ta­tif de la so­cié­té ac­tuelle.

La scène ar­tis­tique est-elle de­ve­nue une tri­bune po­li­tique ?

Oui, c’est évident. On peut ci­ter Or­well : « Tout art est pro­pa­gande. » Mais ce­la se fait dé­sor­mais sous la forme d’un pro­cès per­ma­nent. Le théâtre pu­blic est de­ve­nu une tri­bune mais en pre­mier lieu un tri­bu­nal, dans le­quel on ins­truit le pro­cès de la so­cié­té, du pu­blic, en gé­né­ral consen­tant à cette re­pen­tance, cette pé­ni­tence, car pro­ve­nant du même mi­lieu so­cio­cul­tu­rel que l’ar­tiste. Je ci­te­rais Ro­main Rol­land : « Quant aux souf­frances de l’élite, à ses an­goisses et à ses doutes, qu’elle les garde pour elle : le peuple en a plus que sa part ; il est in­utile de l’aug­men­ter. »

Ce­la res­semble aus­si à un confes­sion­nal dans le­quel l’élite cultu­relle vien­drait s’ex­cu­ser d’être trop gâ­tée ?

C’est la po­si­tion du juge pé­ni­tent, comme dans la Chute de Ca­mus. Il juge et, pour s’au­to­ri­ser à ju­ger, fait pé­ni­tence. L’autre as­pect re­li­gieux, c’est la trans­for­ma­tion des vic­times en hé­ros dans des nar­ra­tions chris­to­lo­giques. Il suf­fit de re­gar­der n’im­porte quelle pro­gram­ma­tion : elle dé­plie toute une pa­no­plie de si­tua­tions vic­ti­mo­lo­giques. Il n’y a plus au­cun uni­ver­sa­lisme dans la ma­nière de trai­ter la condi­tion hu­maine. On ar­rive à une telle sin­gu­la­ri­té qu’on ne peut plus uni­ver­sa­li­ser. Pre­nons la Re­prise, de Mi­lo Rau. Il choi­sit de trai­ter de l’ho­mo­pho­bie (su­jet uni­ver­sel) à tra­vers un fait di­vers : l’as­sas­si­nat d’un jeune ho­mo mu­sul­man par un agri­cul­teur. Pour lui, c’est un geste de théâtre do­cu­men­taire : « Je vous le pré­sente car ça a exis­té. Et si vous me dites de ne pas le mettre sur scène, c’est que vous niez que ce­la a exis­té. » Le pro­blème n’est pas de le re­pré­sen­ter, même si l’on peut se de­man­der en quoi un ree­nact­ment hy­per­réa­liste ajoute quelque chose à l’in­for­ma­tion, outre l’in­di­gna­tion et la si­dé­ra­tion. Le pro­blème est de ne ja­mais le mettre en pers­pec­tive avec d’autres confi­gu­ra­tions du crime ho­mo­sexuel.

Com­ment au­rait-il dû faire se­lon vous ? N’a-t-il pas droit de prendre un fait di­vers et de le mettre sur scène ?

Il y a des so­lu­tions, qui passent par la dra­ma­tur­gie : la com­po­si­tion ! Sans noyer son dé­sir de mettre en re­lief cer­taines choses, le met­teur en scène peut lais­ser la porte ou­verte à d’autres réa­li­tés. Si­non, il en­gendre un monde ma­ni­chéen, es­sen­tia­liste, qui mul­ti­plie les angles morts. Et, ce fai­sant, pro­duit mal­gré lui du res­sen­ti­ment. Une grande par­tie des oeuvres est « pro­lo­phobe » : face à des fi­gures edé­nistes très ré­pé­ti­tives, on trouve des Du­pont La­joie dé­gé­né­rés, ra­cistes, ho­mo­phobes, mi­so­gynes et pau­més. C’est bien sûr dé­plo­rer les ef­fets dont on ché­rit les causes.

Mais on pour­rait vous ré­tor­quer que le tra­vail de l’ar­tiste n’est pas de don­ner sur scène un re­flet to­tal et réa­liste de la vie ?

Ces ar­tistes re­ven­diquent une dé­marche réa­liste – ce que j’ap­pelle « l’au­to­ri­té du réel ». A par­tir de là on peut donc leur de­man­der d’être ob­jec­tif. Or, ce fa­meux « réel » est plus large que le spec­tacle d’iden­ti­tés fi­gées dans des rôles. D’autre part, on peut at­tendre de la part de l’art de la trans­for­ma­tion plus que du re­dou­ble­ment. Le théâtre, par exemple, doit dé­dou­bler et pas re­dou­bler le réel. Autre exemple : un au­teur me donne à lire sa pièce qui dé­nonce les vio­lences po­li­cières et le ra­cisme. Bien construite, bien écrite mais com­plè­te­ment vic­ti­maire. C’était en pleine af­faire du sui­cide de la po­li­cière. Je lui ai dit qu’il ne s’agis­sait pas de chan­ger le sens de son pro­pos, mais qu’en in­té­grant un peu de nuance, son pro­pos n’en se­rait que ren­for­cé. Car ce­la prou­ve­rait qu’elle n’ignore par la réa­li­té dif­fi­cile de cer­tains po­li­ciers. En fai­sant ce­la, vous bar­rez la route aux ef­fets ma­ni­chéens qui

“DANS CE CA­PI­TA­LISME

DE LA CONNAIS­SANCE ET DES SA­VOIRS, L’ART EST PAS­Sé DE SON STA­TUT D’EX­CEP­TION à CE­LUI DE MO­DèLE.”

lé­gi­ti­ment la vio­lence et la haine. Il suf­fit par­fois de peu de chose pour par­ve­nir à une juste cri­tique. Entre les rares oeuvres qui font ce tra­vail de nuance et d’uni­ver­sa­li­sa­tion du pro­pos et celles qui s’en tiennent à un dis­cours ma­ni­chéen sous pré­texte d’être ef­fi­caces, et de sou­le­ver des af­fects po­li­tiques, il y a pour­tant une énorme dif­fé­rence.

On a l’im­pres­sion que les met­teurs en scène font place à la di­ver­si­té pour mettre en ve­dette les « ou­bliés de l’his­toire » et ré­pa­rer une forme de frac­ture so­ciale.

Dans Sta­dium, le met­teur en scène Mo­ha­med El Kha­tib montre des Ch­tis, des sup­por­ters du RC Lens, sur la scène. Il leur offre un tour de piste, les met dans la lu­mière… A la fin, la grand-mère chti se voit of­frir un gri-gri, un fou­lard Her­mès : ce pré­sent montre toute la per­ver­si­té du dis­po­si­tif et du pot­latch. C’est la phrase de Jean Bau­drillard : « Le bouc émis­saire n’est plus ce­lui qu’il était. Il n’est plus ce­lui sur le­quel on s’acharne, il est ce­lui sur le­quel on pleure (les droits de l’homme, les dis­si­dents, les beurs, etc.). Mais c’est quand même le bouc émis­saire, et c’est tou­jours le même. » Pleu­rer sur les mi­no­ri­tés conti­nue à les en­fer­mer dans un ima­gi­naire co­lo­nial ou so­cial.

En plus, ce n’est pas pour leur ta­lent, leur tra­vail, leurs ef­forts ou leurs oeuvres qu’ils ac­cèdent à la lu­mière mais par le bon vou­loir d’un met­teur en scène qui les prend pré­ci­sé­ment pour leurs condi­tions de « ch­tis », de « pauvres », de « mi­no­ri­tés »… Ce­la les en­ferme dans leurs condi­tions, les es­sen­tia­lise.

Oui, on peut ci­ter Le Théâtre du peuple, dans les Vosges, qui met­tait dé­jà des pay­sans sur la scène : les gens de peu n’ont pas ac­cès au dé­pla­ce­ment, à l’ima­gi­naire ; ils sont condam­nés à l’uni­di­men­sion­na­li­té de ce qu’ils sont dé­jà. Le fait d’oc­cu­per la scène pro­cure un sen­ti­ment (as­sez dé­ri­soire) d’em­po­werment. Tous les ama­teurs qui par­ti­cipent à ce type d’ex­po­si­tion vous di­ront qu’ils sont ra­vis de leur quart d’heure de cé­lé­bri­té… C’est donc un phé­no­mène très dif­fi­cile à cri­ti­quer.

Quand l’ar­tiste JR pla­carde des mil­liers de pho­tos de qui­dams au Pan­théon, c’est une ma­nière dé­ma­go­gique de faire ac­cé­der tout le monde à la pos­té­ri­té…

Cette es­thé­tique-là est par­tout. Dans la pub no­tam­ment. Ce sont ce que j’ap­pelle les es­thé­tiques du pa­nel, de l’échan­tillon­nage. A Pa­risIII, les fe­nêtres ont été oc­cul­tées par des pho­tos d’étu­diants et de profs qui sou­rient de ma­nière stan­dar­di­sée. Dès qu’il y a des es­paces vides, on colle des pho­tos de real people. La té­lé­réa­li­té a ga­gné.

Edouard Louis, en porte-pa­role au­to­pro­cla­mé du peuple, est-il aus­si un symp­tôme de ce que vous dé­non­cez ?

Il est le symp­tôme de la so­cio­lo­gi­sa­tion ga­lo­pante des re­pré­sen­ta­tions ar­tis­tiques. Il pro­duit à tour de bras des fi­gures de bons sau­vages qu’il amène à ré­demp­tion : d’abord c’est lui, Ed­dy Bel­le­gueule, puis c’est Re­da (son vio­leur d’ori­gine magh­ré­bine dans His­toire de la vio­lence) et main­te­nant son père (dans Qui a tué mon père)… Il lui faut créer des vic­times is­sues d’un dar­wi­nisme so­cial ex­trê­me­ment sim­pliste.

Il est aus­si symp­to­ma­tique de la sur­éva­lua­tion de l’in­jonc­tion mo­rale dans les arts. « Je veux vous faire honte. » On est en­fer­mé dans le spec­tacle de la honte qui se re­tourne en « fier­té », l’es­thé­tique ré­pé­ti­tive du « re­tour­ne­ment du stig­mate »… La ma­nie du ju­ge­ment ne fait pas de cet ar­tiste-so­cio­lo­giste un mo­ra­liste – le mo­ra­liste, c’est Pi­ran­del­lo, ce­lui qui cherche à dé­bus­quer les pos­tures hy­po­crites. Ce sont des mo­ra­li­sa­teurs.

De quoi est-il le pro­duit ?

De cette so­cio­lo­gie cri­tique de­ve­nue folle. D’un rous­seauisme mal di­gé­ré. On peut son­ger au concept bour­dieu­sien d’hys­té­ré­sis… Ils conti­nuent à te­nir le dis­cours de Bour­dieu sauf que ce ne sont plus que des in­can­ta­tions et du res­sen­ti­ment. C’est fi­na­le­ment l’in­verse de la so­cio­lo­gie.

Vous ci­tez l’es­sayiste qué­bé­cois Fran­çois Ri­card,

qui écrit : « N’ayant pas eu à as­su­mer la sé­pa­ra­tion du monde et du soi, le su­jet ly­rique est na­tu­rel­le­ment por­té, d’un cô­té à pro­je­ter vers l’ex­té­rieur sa propre iden­ti­té, et, de l’autre, à in­té­rio­ri­ser le monde comme s’il s’agis­sait de sa vie pri­vée… » N’est-ce pas ici l’une des clés pour com­prendre l’hy­per­per­son­na­li­sa­tion de l’ar­tiste au­jourd’hui

“ON EST EN­FER­MÉ DANS LE SPEC­TACLE DE LA HONTE QUI SE RE­TOURNE EN ‘FIER­TÉ’, L’ES­THÉ­TIQUE DU ‘RE­TOUR­NE­MENT DU STIG­MATE’.”

et l’hy­per­tro­phie de l’ego dans nos so­cié­tés ? Oui, nous sommes face à un phé­no­mène d’in­car­cé­ra­tion du moi dans ses propres re­pré­sen­ta­tions. C’est bien sûr une fi­gu­ra­tion ca­ri­ca­tu­rale (et donc en par­tie in­exacte) de l’ar­tiste, qui dé­sire plier l’ordre du monde à ses dé­si­rs, son « res­sen­ti » – l’in­verse de la sa­gesse phi­lo­so­phique. Cette pri­va­ti­sa­tion de la re­pré­sen­ta­tion est ren­for­cée par les ré­seaux so­ciaux. Sur Ins­ta­gram ou Fa­ce­book, l’in­ter­naute se ra­conte, se prend en pho­to, se pu­blie, se com­mente et se re­garde… Il est donc à la fois scé­na­riste, met­teur en scène, ac­teur et spec­ta­teur des his­toires (sto­ries !) qu’il pu­blie. Au fond, c’est to­ta­li­taire. Ce­la par­ti­cipe de la crise de la re­pré­sen­ta­tion car la dis­tance entre l’oeuvre et l’au­teur et entre l’oeuvre et le spec­ta­teur est abo­lie.

Vous par­lez beau­coup de théâtre. Le ci­né­ma est-il aus­si vic­time de cette ten­dance que vous dé­non­cez ?

Le ci­né­ma se plie aux in­jonc­tions à la di­ver­si­té, à la re­pen­tance… Mais de ma­nière moins fla­grante. Peut-être car il y a une mé­dia­tion plus forte du fait des contraintes tech­niques. La crise de la mi­mê­sis, la désu­bli­ma­tion y sont moins vio­lentes. Le ci­né­ma conti­nue à re­pré­sen­ter des ima­gi­naires. Il est moins pos­sible d’y in­jec­ter du réel pur, comme au théâtre quand le pu­blic est di­rec­te­ment in­vi­té sur scène par exemple.

Dans le livre, vous cri­ti­quez le slo­gan « Je suis Char­lie ». Pour­quoi ?

Cette for­mule sor­tie de l’es­prit d’un pu­bli­ci­taire re­pré­sente tout et par consé­quent ne si­gni­fie rien. J’avais pen­sé à De­leuze qui dit que la for­mule « I would pre­fer not to » de Bart­le­by (le per­son­nage épo­nyme du ro­man de Mel­ville) met un terme à tout dé­bat. « Je suis Char­lie », c’était pa­reil : c’est la for­mule. C’est le mi­roir du mas­sacre, le double de la di­men­sion ico­no­claste du geste ter­ro­riste. Cet at­ten­tat, c’est aus­si la des­truc­tion de la mi­mê­sis.

Vous dé­non­cez le fait que le conte­nu de l’oeuvre d’art n’in­té­resse plus. On s’in­té­resse da­van­tage à l’au­teur qu’à l’oeuvre elle-même…

Di­sons qu’on s’in­té­resse aux oeuvres qui se pré­valent d’être du « vé­cu ». Oui, il y a une hy­per­per­son­na­li­sa­tion de l’ar­tiste. C’est se­lon moi un biais ca­pi­ta­liste. La mode de l’au­to­fic­tion, par exemple, s’ins­crit par­fai­te­ment dans cette ten­dance. On se ra­conte soi-même, on pu­blie son in­ti­mi­té, ce qui re­vient à ca­pi­ta­li­ser son ex­pé­rience. Nous sommes tous un ca­pi­tal dor­mant de vé­cu, de sen­ti­ments, de bon­heur que l’on va ac­ti­ver et mo­né­ti­ser. C’est une es­pèce d’ubé­ri­sa­tion de la pro­duc­tion ar­tis­tique et du sou­ci de soi. Cha­cun peut va­lo­ri­ser son ca­pi­tal. Autre consé­quence : tout se vaut. Or, on peut hié­rar­chi­ser les oeuvres, mais plus dif­fi­ci­le­ment les êtres hu­mains. Ce « tout se vaut » est d’ailleurs la for­mule ma­gique du néo­li­bé­ra­lisme. C’est le ré­gime des équi­va­lences. Tout s’échange donc tout est in­ter­chan­geable. Même les iden­ti­tés… Le soft po­wer amé­ri­cain a in­té­rêt à ren­for­cer les com­mu­nau­tés et à fra­gi­li­ser tous les corps in­ter­mé­diaires, les ins­ti­tu­tions et les Etats-na­tions qui sont les seules digues face au li­breé­change dé­bri­dé.

Vous ob­ser­vez une crise de la re­pré­sen­ta­tion au théâtre, dans les arts, mais la voyez-vous aus­si en po­li­tique ? Les « gilets jaunes » sont un symp­tôme de la crise de la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive… C’est une crise de la re­pré­sen­ta­tion en po­li­tique. Peut-on faire un lien entre les deux ?

C’est un lien que fait très bien Myriam Re­vault d’Al­lonnes, dont la ré­flexion sur re­pré­sen­ta­tion po­li­tique et es­thé­tique m’a beau­coup nour­rie. On a ten­dance à lire la crise des « gilets jaunes » comme un be­soin de dé­mo­cra­tie plus di­recte et par­ti­ci­pa­tive, ce qui est à mon sens une er­reur : la crise vient de la des­truc­tion des corps in­ter­mé­diaires et de la mas­si­fi­ca­tion so­ciale. J’y vois au contraire un ap­pel à re­fon­der notre pacte re­pré­sen­ta­tion­nel. Mais pour ce­la, il faut en pas­ser par une nou­velle Cons­ti­tuante.

Vous dé­non­cez aus­si la nov­langue d’Em­ma­nuel Ma­cron. En quoi est-elle po­li­ti­que­ment cor­recte ?

Pour moi le ma­cro­nisme est d’abord un lan­gage. Il a pro­fes­sion­na­li­sé le lan­gage in­clu­sif – ce­lui du si­gni­fiant in­des­truc­tible di­sant une chose et son contraire. Une syn­taxe dans la­quelle tout le monde se re­trouve, mais qui ne per­met plus de dire quoi que ce soit. Il y a une forme de dan­dysme là-de­dans. Et la pos­ture de l’in­tel­lec­tuel qui ne vou­drait pas af­fir­mer des idées trop tran­chées pour lais­ser place au dé­bat. C’est très ef­fi­cace pour ras­sem­bler et conqué­rir le pou­voir. Mettre en scène un dé­bat re­vient à se ré­ser­ver la po­si­tion de l’ar­bitre et de met­teur en scène.

Au­jourd’hui on est plus égaux « au-de­là » de nos dif­fé­rences mais « dans » nos dif­fé­rences, dites-vous…

De­puis le XVIIIe siècle, les hommes sont égaux, quelles que soient leurs dif­fé­rences. C’est ce qui est consti­tu­tif de leur ci­toyen­ne­té. Qui n’est pas une si­mi­la­ri­té. Ce que Jean Car­bon­nier ap­pelle « le triomphe des droits sub­jec­tifs » sur les droits na­tu­rels se tra­duit dans l’art par le « droit à se re­pré­sen­ter », le « droit à être re­pré­sen­té »… Tout ce­la re­lève d’une con­cep­tion « droitde-l’hom­miste » de la dif­fé­rence : « Je veux être re­con­nu dans ma dif­fé­rence. » « Je veux que ma ci­toyen­ne­té contienne en­tiè­re­ment ma dif­fé­rence » – ce qui est im­pos­sible. La ci­toyen­ne­té existe pré­ci­sé­ment parce qu’elle dis­tingue l’éga­li­té de la si­mi­la­ri­té (Myriam Re­vault d’Al­lonnes parle de « triomphe de la si­mi­li­tude »). Elle oblige à créer un dé­no­mi­na­teur com­mun.

Bo­ris Hor­vat / AFP

LA RE­PRISE, du met­teur en scène Mi­lo Rau, sur les planches d’Avi­gnon, le 6 juillet.

MAÎTRE DE CONFÉ­RENCES en arts du spec­tacle à l’uni­ver­si­té Pa­ris-Di­de­rot, Isa­belle Bar­bé­ris est éga­le­ment cher­cheuse as­so­ciée au CNRS.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.