Ligue du LOL. Les caïds de la cour de ré­cré jour­na­lis­tique

Pen­dant plu­sieurs an­nées, ce groupe de jour­na­listes in­fluents a har­ce­lé et in­ti­mi­dé des di­zaines d’in­ter­nautes sur les ré­seaux so­ciaux. Une pra­tique qui leur a per­mis de s’im­po­ser dans la pro­fes­sion.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Alexan­dra Sa­via­na et Etienne Gi­rard

Il s’agi­rait d’une im­mense carte ta­pis­sant le mur d’une cave. Ou plu­tôt d’un cro­quis sty­li­sé réa­li­sé par or­di­na­teur. Tous ceux qui ont cô­toyé la Ligue du LOL – cette bande d’une tren­taine de jeunes jour­na­listes qui a har­ce­lé des di­zaines d’usa­gers des ré­seaux so­ciaux entre 2009 et 2015 – as­surent avoir en­ten­du par­ler de la « map », sorte de sché­ma des re­la­tions sexuelles en­tre­te­nues par les adhé­rents de ce groupe pri­vé avec des jeunes femmes qui ont par­fois été les cibles de leurs quo­li­bets. Les membres les plus fan­fa­rons se van­taient de son exis­tence, d’autres rap­pe­laient que

« tout le monde se Quelle qu’en soit la réa­li­té tient ». exacte, cette anec­dote, pa­rais­sant sor­tie d’une co­mé­die amé­ri­caine lour­dingue pour ados, en dit beau­coup de la fas­ci­na­tion qu’a exer­cée l’es­couade sur un tout pe­tit mi­lieu… in­con­tour­nable dans la pro­duc­tion de l’in­for­ma­tion fran­çaise.

En quelques an­nées, ces jour­na­listes sont de­ve­nus les pe­tits

hype princes du mi­cro­cosme mé­dia­tique pa­ri­sien. Jus­qu’à de­ve­nir ré­dac­teurs en chef ou re­por­ters aux

In­rocks, à ou à tu­toyer le

Li­bé Té­lé­ra­ma, gra­tin, dic­ter les ten­dances, faire et dé­faire les ré­pu­ta­tions. Com­bien de jeunes jour­na­listes, com­mu­ni­cantes, gra­phistes ou étu­diantes ont rê­vé d’être re­mar­quées par Vincent Glad, leur lea­der of­fi­cieux ? Der­rière cette de­van­ture flat­teuse, cer­tains se li­vraient à des ac­ti­vi­tés moins avouables : des mon­tages por­no­gra­phiques, des ca­nu­lars cruels, des blagues an­ti­sé­mites, du har­cè­le­ment ci­blé. Sept d’entre eux ont été écar­tés par leurs em­ployeurs ces der­niers jours, tan­dis qu’une en­quête a été di­li­gen­tée à l’en­contre de deux autres membres de cette étrange troupe. Ter­rible chute pour une co­horte à qui rien n’avait ré­sis­té jusque-là.

L’his­toire de la Ligue du LOL est in­dis­so­ciable du pay­sage jour­na­lis­tique de la fin des an­nées 2000. A l’époque, les pas­sion­nés de presse écrite savent qu’il vaut mieux ne pas rê­ver de faire ra­pi­de­ment car­rière : le che­min vers l’em­bauche dans un grand titre a tout du par­cours du com­bat­tant à cloche-pied. Les jeunes di­plô­més sont pro­mis à des CDD en sé­rie dans des ma­ga­zines de pro­grammes té­lé ou pour ces jour­naux gra­tuits qui ont en­va­hi les rues. Ils ré­digent des brèves, co­pient-collent des dé­pêches d’agences comme l’AFP. Les mé­dias n’ont pas en­core amor­cé leur grande mi­gra­tion sur In­ter­net, le Web fait en­core fi­gure d’op­tion fa­cul­ta­tive

dans les écoles de jour­na­lisme. Pour toute une gé­né­ra­tion, le ré­seau so­cial Twit­ter, lan­cé en juillet 2006, est un Far West. Sur ce por­tail, il est pos­sible de se faire connaître lar­ge­ment et en peu de temps. C’est la ruée vers l’or des like et des ret­weets.

Sur ce nou­veau ter­rain de jeux, Vincent Glad et les autres ont un avan­tage sur les autres : en bons ils maî­trisent dé­jà par­fai­te­ment nerds, les codes du Net, sa gram­maire et sa dia­lec­tique. Leur marque de fa­brique ? Mul­ti­plier les clashs et les blagues.

« Plus tu clashes, plus ton nombre de fol­lo­wers aug­mente. Plus ton nombre de fol­lo­wers aug­mente, plus ton in­fluence gran­dit », ana­lyse Fa­brice Epel­boin, en­sei­gnant à Sciences-Po et spé­cia­liste du nu­mé­rique. Chaque jour, ils en­chaînent donc les bons mots, les es­clandres et les mo­que­ries plus ou moins fines.

Comme dans la cour de ré­créa­tion, des ami­tiés com­mencent à naître entre ces pré­caires des mé­dias, mais aus­si des blo­gueurs et des com­mu­ni­cants. La Ligue du LOL est née. Sur ce groupe Fa­ce­book fer­mé ad­mi­nis­tré par Vincent Glad, on s’échange des bons plans, des ren­dez-vous d’apé­ros, de soi­rées. On y si­gnale aus­si des comptes Twit­ter à ri­di­cu­li­ser. Quand ils se mettent à 10 pour mo­quer le même in­ter­naute, les « li­gueux » prennent conscience de leur force de frappe : elle est co­los­sale.

Pro­mo­tions quo­li­bets

Sou­vent, ils par­viennent à faire mon­ter en par­mi les mots les

top tweet, plus par­ta­gés sur la plate-forme, une in­sulte contre une de leurs vic­times. Le blo­gueur Mat­thias Jam­bonPuillet, qui a long­temps es­suyé leurs quo­li­bets ra­geurs, re­lève qu’« ils se pre­naient pour les grands ar­bitres Pas com­plè­te­ment à tort. du Web ». Quelques ré­dac­teurs en chef pré­sents sur le ré­seau les re­pèrent, leur pro­posent piges et postes, les pro­meuvent. « Ce sont des gens que j’ai in­vi­tés, que j’ai ai­dés, dont j’ai par­lé dans mes émis­sions et je me rends compte qu’ils me dé­zin­guaient dans re­grette Guy Bi­ren­baum, mon dos », alors chro­ni­queur Web sur Eu­rope 1 et ani­ma­teur d’une émis­sion sur

Ar­rêt­su­ri­mages.net. Pour ces jour­na­listes dé­jà ins­tal­lés, ce mode de com­mu­ni­ca­tion par­ti­cu­liè­re­ment agres­sif était alors loin d’être pro­blé­ma­tique.

« Se mo­quer, c’était va­lo­ri­sé. S’at­ta­quer à des gens, c’était va­lo­ri­sé. Cer­tains d’entre nous sont dé­plore le jour­na­liste al­lés très loin, in­dé­pen­dant Alexandre Lé­che­net. Le cli­mat était glo­ba­le­ment toxique. » L’an der­nier, ce com­pa­gnon de route de la Ligue du LOL – qui n’en a ja­mais fait par­tie – a pu­blié un mes­sage d’ex­cuses dans le­quel il ex­pli­quait s’être ren­du cou­pable de cy­be­rhar­cè­le­ment.

C’est que l’ou­til Twit­ter les en­cou­rage dans leurs pra­tiques : ra­pi­de­ment, le ré­seau so­cial pro­pose ain­si à chaque nou­vel uti­li­sa­teur de suivre… le compte de Vincent Glad. La po­pu­la­ri­té ap­pelle la po­pu­la­ri­té. De quoi perdre un peu le sens des réa­li­tés.

« Je me sou­viens d’une con­ver­sa­tion au cours de la­quelle Glad et son ami Ste­phen des Aul­nois par­laient de Twit­ter comme d’un vrai en­droit. Ils dé­cri­vaient leurs in­ter­ac­tions, leurs échanges, comme s’ils s’étaient pas­sés dans la vraie vie, très sé­rieu­se­ment », évoque un ca­ma­rade jour­na­liste.

« A l’époque, avoir 3 000 abon­nés, c’était le bout du monde. Ce­la vous confé­rait un sta­tut équi­valent à ce­lui d’un ren­ché­rit élève po­pu­laire au ly­cée », Alexandre Lé­che­net. Reste à de­ve­nir des ve­dettes IRL (pour « dans la vraie vie »), in real life, comme on dit dans ces mi­lieux geek. Iro­nie de l’his­toire, c’est un ar­ticle pa­ru dans la « vieille » presse écrite, cou­rant 2009, qui va les y ai­der. L’en­quête, pu­bliée dans le Monde, dé­crit les jour­na­listes In­ter­net en en (pour « for­çats de l’in­fo », « OS » « ou­vriers spé­cia­li­sés ») nou­velle gé­né­ra­tion, en « Pa­kis­ta­nais du Aus­si­tôt, les langues se dé­lient. Web ». Syl­vain La­poix, ex-jour­na­liste au site ma­rianne2.fr, an­cêtre de ma­rianne. net, a l’idée de créer une as­so­cia­tion pour dé­fendre le tra­vail et les droits des web­jour­na­listes, le Djiin. Les membres de cette or­ga­ni­sa­tion se ren­contrent au cours d’apé­ros sur­nom­més « les ca­fés des OS », dans dif­fé­rents bars pa­ri­siens. On y croise toute une jeu­nesse bi­be­ron­née à la contre-culture Web. Des ré­dac­teurs en chef sont pré­sents, comme

i Jo­han Huf­na­gel, alors à la tête de slate.fr. Le but de ces réunions ? Por­ter les re­ven­di­ca­tions so­ciales des fa­meux « OS », mais aus­si se construire un ré­seau.

Dans une vi­déo dis­po­nible sur la plate-forme Dai­ly­mo­tion da­tant de 2010, Syl­vain La­poix, per­ché sur une table du Sin­gham, un bar vieillot du XIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, rap­pelle les ob­jec­tifs :

« Faire un état du […]. jour­na­lisme Web C’est pas que du so­cial, c’est aus­si du fond. Est-ce que vous ne “bâ­ton­nez” que de la dé­pêche ? Est-ce que vous avez le droit d’ap­pe­ler Il n’est in­ter­rom­pu qu’à les gens ? » deux re­prises par deux pe­tits ma­lins à la langue bien pen­due et au sou­rire go­gue­nard : Alexandre Her­vaud et Vincent Glad, membres de la ligue. Dé­jà, leurs che­mises fan­tai­sie et leur air détaché concentren­t l’at­ten­tion.

« On les dé­tes­tait et, en même temps, ra­conte on au­rait bien ai­mé être eux », Mat­thias Jam­bon-Puillet. Un pe­tit cercle de grou­pies se forme au­tour d’eux. « Vincent n’était même pas très cha­ris­ma­tique en vrai, il par­lait peu, tou­jours sur son té­lé­phone. Mais il avait l’au­ra du mec in­tro­duit par­tout,

se rap­pelle une ex star de Twit­ter », des « ca­fés des OS », un peu si­dé­rée.

Pres­sions et ca­nu­lars

Nim­bés de cette ré­pu­ta­tion de Ca­sa­no­va 2.0, cer­tains n’ont plus au­cune li­mite. Ils prennent pour cible des jour­na­listes ins­tal­lés, mais gardent leurs saillies les plus vio­lentes pour les jeunes femmes ou les hommes qui ne cor­res­pondent pas à leurs cri­tères de vi­ri­li­té.

« Il y avait une nette dif­fé­rence entre les clashs vi­sant “les hommes” – il y avait des sar­casmes et des plai­san­te­ries sur leur ca­pa­ci­té d’écri­ture – et ceux ci­blant se rap­pelle Chris­tophe les femmes »,

Co­li­net, jour­na­liste à la Nou­velle qui a, lui aus­si, fait les Ré­pu­blique, frais des « plai­san­te­ries » de la ligue. Ils tweetent par­fois avec leur vé­ri­table iden­ti­té, mais aus­si der­rière des comptes ano­nymes comme @fout­la­merde. Ces at­taques dé­bordent aus­si dans la « vraie vie » des concer­nés. « Un soir, un des membres de la ligue est ap­pa­ru sur le pla­teau à la fin de mon émis­sion et m’a en­cer­clée avec ses se sou­vient Flo­rence Por­cel, amis », alors pré­sen­ta­trice du « Grand

web­zé » sur France 5. Le groupe exige de ren­con­trer son co­pré­sen­ta­teur dont ils se dé­clarent

« fans » : « Ils ont dé­bar­qué sans pré­ve­nir, alors qu’ils me pre­naient pour cible sur les ré­seaux so­ciaux. Ils fai­saient tous une tête de se rap­pelle la jeune plus que moi, femme.

For­cé­ment, ça m’a fait peur. » Mal à l’aise, elle fi­nit par ob­tem­pé­rer.

Le har­cè­le­ment en ligne at­teint un nou­veau som­met avec un ca­nu­lar té­lé­pho­nique. L’ex-blo­gueur vil­le­pi­niste, de­ve­nu jour­na­liste aux

Da­vid Dou­cet, membre de In­rocks, la ligue, ap­pelle la jeune femme, en ex­pli­quant être pro­duc­teur. Il lui pro­pose un poste de chro­ni­queuse. confie la « Je n’y ai pas cru to­ta­le­ment, jeune femme. Mais réa­li­ser que c’était

D’autres femmes faux m’a fait mal. » ont été ci­blées, no­tam­ment celles qui avaient en­tre­te­nu des re­la­tions in­times avec des membres de la ligue. Le com­mu­ni­cant Re­naud Ale­do a ain­si fait croire à la blo­gueuse beau­té Ca­pu­cine Piot qu’il avait le si­da.

« Je me suis re­trou­vée, trem­blante, à faire les exa­mens mé­di­caux né­ces­saires. Pen­dant ce temps-là, la traque en a ra­con­té la jeune ligne conti­nuait », femme sur Twit­ter. Lui se dé­fend de tout ca­nu­lar et parle de faits an­té­rieurs à son ar­ri­vée dans la Ligue du LOL,

« Quand Ca­pu­cine Piot m’a de­man­dé si j’avais le si­da, après notre re­la­tion d’un soir, je lui ai ré­pon­du iro­ni­que­ment par l’af­fir­ma­tive. […] Ce­la n’en­lève rien à son trau­ma­tisme, dû à mon com­por­te­ment si­nistre et toxique. Je le re­grette pro­fon­dé­ment et tiens à lui de­man­der par­don. »

Des dé­ra­pages iso­lés ? Peu­têtre. Ce­pen­dant, se­lon plu­sieurs vic­times, le dé­ni­gre­ment mas­sif et co­or­don­né opé­ré par la Ligue du LOL re­lè­ve­rait d’une stra­té­gie mû­rie par ses membres, afin d’éli­mi­ner des ri­vaux pro­fes­sion­nels.

« Une fille mo­quée sur Twit­ter par des comptes in­fluents est moins in­té­res­sante pour re­lève une jour­na­liste un em­ployeur », té­lé qui a cô­toyé la bande à une époque. Ce qui est cer­tain, c’est que, pour les membres de la ligue, sous cou­vert de LOL, tout ce­la a fonc­tion­né comme un for­mi­dable ac­cé­lé­ra­teur de car­rière. Jus­qu’à au­jourd’hui.

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