À LA VOLÉE ! par Jack Dion

Marianne Magazine - - Sommaire - PAR JACK DION * La Guerre de l’ombre en Sy­rie. CIA, pé­tro­dol­lars et dji­had, de Maxime Chaix, éd. Erick Bon­nier, 205 p., 20 €.

Les bons et les mau­vais dji­ha­distes

De même qu’il y a le bon et le mau­vais cho­les­té­rol, il y a les bons et les mau­vais dji­ha­distes, en fonc­tion des cir­cons­tances géo­po­li­tiques. Quand ces der­niers font face aux forces oc­ci­den­tales, comme ce fut le cas à Mos­soul (Irak) ou à Ra­q­qa (Sy­rie), ce sont des mau­vais dji­ha­distes. On peut alors les éli­mi­ner sans faire dans le dé­tail et me­ner une vé­ri­table « guerre d’anéan­tis­se­ment », comme l’a re­con­nu l’ex-se­cré­taire amé­ri­cain à la Dé­fense James Mat­tis, gé­né­ral qui s’était dé­jà il­lus­tré pen­dant l’in­va­sion de l’Irak, quitte à lais­ser sur le carreau des di­zaines de mil­liers de ci­vils in­no­cents. En re­vanche, quand les dji­ha­distes se re­trouvent face à la sol­da­tesque de Ba­char al-As­sad, ils de­viennent de res­pec­tables « re­belles », sou­dain pa­rés de ver­tus hu­ma­ni­taires in­soup­çon­nables en d’autres lieux.

Cette pré­sen­ta­tion ca­ri­ca­tu­rale a dé­jà eu son heure de gloire mé­dia­tique lors de la ba­taille d’Alep.

Elle se re­joue sous une autre forme dans la pro­vince d’Id­lib, dans le nor­douest de la Sy­rie, la der­nière ré­gion qui échappe au contrôle de Da­mas avec le Nord-Est kurde. Sou­te­nu par la Russie et les mi­lices ira­niennes, Ba­char a en­tre­pris la re­con­quête de cette par­celle de ter­ri­toire avec la dé­li­ca­tesse qu’on lui connaît.

A juste titre, les ca­pi­tales oc­ci­den­tales s’émeuvent des écoles bom­bar­dées, des hô­pi­taux éven­trés et des ci­vils as­sas­si­nés, mais elles ou­blient au pas­sage leur propre bi­lan en la ma­tière. Les mé­dias font de même. En re­vanche, rares sont les voix qui rap­pellent qu’Id­lib est en grande par­tie sous le contrôle de Hayat Tah­rir al-Cham, ex-branche sy­rienne d’Al-Qaï­da, et de dif­fé­rents autres grou­pus­cules de la même obé­dience. Eton­nant si­lence. Cu­rieux bla­ckout. Pour­quoi ne pas rap­pe­ler que, pour l’es­sen­tiel, les gen­tils re­belles d’Id­lib sont des clones des frères Koua­chi qui ont abat­tu les jour­na­listes de Char­lie Heb­do ? Pour­quoi pré­sen­ter sous les meilleurs atours éthiques des per­son­nages qui se­raient consi­dé­rés comme des ter­ro­ristes à Pa­ris ?

La réponse se résume en un nom de code : « Tim­ber Sy­ca­more » (« Bois de sy­co­more »). Telle est l’ap­pel­la­tion de ce que le jour­na­liste Maxime Chaix nomme « la guerre de l’ombre en Sy­rie »*. Lan­cée par les Etats-Unis et ses al­liés à l’au­tomne 2011, sous la pré­si­dence Oba­ma, afin de ren­ver­ser Ba­char al-As­sad, l’opé­ra­tion « Tim­ber Sy­ca­more » a été stop­pée en 2017, au terme d’un fias­co mé­mo­rable. Entre-temps, elle au­ra per­mis de fi­nan­cer, d’ar­mer et de sou­te­nir des groupes qui al­laient for­mer la co­lonne ver­té­brale de l’Etat is­la­mique. Pen­dant qu’on amu­sait la ga­le­rie avec l’Ar­mée sy­rienne libre, cen­sée re­pré­sen­ter l’op­po­si­tion dé­mo­cra­tique à Ba­char alAs­sad, Daech tis­sait sa toile.

Cu­rieu­se­ment, l’his­toire n’a ja­mais eu les hon­neurs de la presse fran­çaise.

Cette der­nière s’est ali­gnée sur l’un des pon­cifs de la pen­sée BHL (si l’on ose dire) : « C’est Ba­char qui a créé Daech. » Se­lon le vi­sion­naire en che­mise blanche, le ty­ran de Da­mas au­rait li­bé­ré en ca­tas­trophe une pléiade de ter­ro­ristes des­ti­nés à gros­sir les rangs de Daech afin d’af­fai­blir l’Ar­mée sy­rienne libre, alors que cette der­nière ne s’est guère op­po­sée aux dji­ha­distes, al­lant par­fois même jus­qu’à nouer des al­liances avec eux.

S’ap­puyant sur les meilleures sources, Maxime Chaix fait li­tière de ce calcul diabolique. A l’en croire, cette opé­ra­tion d’en­fu­mage avait pour but pre­mier de mas­quer le rôle oc­culte de la CIA et de ses ja­nis­saires, à com­men­cer par les trois Etats is­la­miques que sont l’Arabie saou­dite, le Qa­tar et la Tur­quie, tous im­pli­qués en dé­pit de leurs di­ver­gences et leurs stra­té­gies propres.

Maxime Chaix dé­nonce la « qua­sio­mer­ta » qui règne en France sur le su­jet, alors que la presse amé­ri­caine a lar­ge­ment ré­vé­lé les des­sous in­avoués de l’opé­ra­tion « Tim­ber Sy­ca­more », confir­mée par Ben Rhodes, qui fut l’un des principaux conseiller­s de Ba­rack Oba­ma. Il rap­pelle les am­bi­guï­tés (pour ne pas dire plus) de la di­plo­ma­tie fran­çaise sous Fran­çois Hol­lande, to­ta­le­ment ali­gné sur Wa­shing­ton. Sans dé­doua­ner le moins du monde Ba­char al-As­sad de ses crimes, il dé­montre que la guerre oc­culte me­née par la CIA et ses pe­tites mains a fa­ci­li­té la for­ma­tion d’une né­bu­leuse dji­ha­diste ayant pro­li­fé­ré à vi­tesse ac­cé­lé­rée, tel un monstre échap­pant à son concep­teur.

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