Test ADN :

Bien qu’in­ter­dits en France, les tests ADN ré­créa­tifs sont de plus en plus po­pu­laires. Au moins 100 000 Fran­çais y au­raient suc­com­bé. Notre col­la­bo­ra­teur en a es­sayé deux. Le ta­rif du test, entre 50 et 100 eu­ros, n’est pas le seul prix à payer…

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Lu­cas Bre­ton­nier avec Alexan­dra Sa­via­na

ce qu’il vous en coûte vrai­ment Bien qu’in­ter­dits, les tests ADN ré­créa­tifs pro­li­fèrent. Nous y avons suc­com­bé.

Une fois les ré­sul­tats ob­te­nus, on pense que c’est fi­ni. En réa­li­té, ça ne fait que com­men­cer. Sur­tout pour l’en­tre­prise spé­cia­li­sée dans l’ana­lyse de l’ADN à qui nous avons en­voyé un vul­gaire échan­tillon de sa­live un mois plus tôt. En ef­fet, 23andMe et ses concur­rents (An­ces­tryDNA, MyHe­ri­tage…) vont mettre à pro­fit les mil­lions de don­nées gé­né­tiques dont elles dis­posent. Face à la manne fi­nan­cière que ce­la re­pré­sente, on se dit que ce sont elles qui au­raient dû nous payer. Quand le mé­dia amé­ri­cain Frea­ko­no­mics Ra­dio a po­sé en mai der­nier cette ques­tion à la PDG de 23andMe, Anne Wo­j­ci­cki (par ailleurs an­cienne épouse du fon­da­teur de Google, Ser­gey Brin, et soeur de la di­rec­trice gé­né­rale de YouTube), elle a eu cette réponse : « Ce qui in­té­resse nos uti­li­sa­teurs, ce n’est pas un chèque de 50 €… La chose la plus importante que je peux leur don­ner, c’est la fier­té de ce qu’ils ont fait : avoir contri­bué à la science. » A nous, donc, de payer pour avoir l’hon­neur de don­ner nos gènes. Nous et les 26 mil­lions de per­sonnes (100 000 à 200 000 en France) qui ont dé­jà com­man­dé un kit du genre. Entre 50 et 100 €, la somme ne pa­rais­sait pas dé­li­rante. Le prix d’un Paris-Lille en TGV. Et, pour cause, le coût de la tech­nique uti­li­sée, le sé­quen­çage d’un gé­nome (3 mil­liards de pairs de chro­mo­somes) est pas­sé de 1 mil­lion de dol­lars en 2007 à 1 000 dol­lars en 2014 et moins de 200 au­jourd’hui. Il de­vrait en­core bais­ser dans les pro­chaines an­nées.

L’ou­til se dé­mo­cra­tise et les re­cettes des lea­ders du mar­ché, elles, ex­plosent. Celles de MyHe­ri­tage, en­tre­prise is­raé­lienne qui connaît une belle crois­sance en France grâce à une cam­pagne de pub (illé­gale), sont pas­sées de 60 mil­lions en 2016 à 133 mil­lions en 2017. C’est d’ailleurs en voyant pas­ser une de leurs pu­bli­ci­tés sur les ré­seaux so­ciaux que j’ai vou­lu tes­ter leur site. Pour 58 €, j’ai com­man­dé un kit en ligne, re­çu un co­ton-tige avec le­quel j’ai dû me bros­ser l’in­té­rieur des joues avant de ren­voyer le tout à Hous­ton. Un mois plus tard, j’ap­pre­nais que j’étais à 32,7 % bre­ton, ir­lan­dais, écos­sais et gal­lois, à

25,2 % ita­lien, 21,7 % an­glais, 12,3 % des Bal­kans et 8,1 % ibère… Pour croi­ser mes ré­sul­tats, j’ai com­man­dé un kit chez 23andMe. Chez eux, pas de co­ton-tige. Il m’a fal­lu cra­cher dans un tube, plu­sieurs fois, tel un pe­tit la­ma, jus­qu’à le rem­plir à moi­tié. Ça coûte plus cher : 110 €. Les ré­sul­tats sont dif­fé­rents : je se­rais fi­na­le­ment 47 % fran­çais/al­le­mand, 6,7 % an­glais/ir­lan­dais, 13,3 % d’Eu­rope de l’Ouest, 10,8 % ibère, 4,5 % ita­lien, 1,6 % grecques/Bal­kans, 10,2 % Eu­rope du Sud… « Ce n’est pas éton­nant, tem­père Eve­lyne Heyer, an­thro­po­logue et eth­no­bio­lo­giste. Ces ré­sul­tats si­gni­fient sim­ple­ment que vous avez un pour­cen­tage de gé­nome en com­mun avec une po­pu­la­tion don­née. Votre ADN res­semble donc pour 25 % à ce­lui trou­vé chez les uti­li­sa­teurs du même site vi­vant en Ita­lie au­jourd’hui. Si la case “Fran­çais” n’existe pas, c’est qu’ils n’avaient pas as­sez de Fran­çais pour vous com­pa­rer avec eux. Ou alors qu’ils consi­dèrent que “Fran­çais” n’est pas une ca­té­go­rie ho­mo­gène mais un mé­lange de Celtes, Ita­liens ou autre. Si vous êtes d’ori­gine si­bé­rienne et que vous faites un test chez 23andMe, ce­lui-ci va vous dire que vous êtes d’ori­gine amé­rin­dienne parce que l’Amé­rique a été co­lo­ni­sée il y a quinze mille ans par les Si­bé­riens. Ces ré­sul­tats sont à prendre avec des pin­cettes. » Une fois le ver­dict an­non­cé et une brève plon­gée dans mon his­toire fa­mi­liale, je n’y ai plus pensé. Mais, quelques se­maines plus tard, je me suis de­man­dé : au fait, que vont-ils faire avec tout cet ADN ? Quels sont les risques pour mes don­nées ? N’ai-je pas été in­con­sé­quent ? Si, un peu. Car voi­ci ce qu’il en coûte vrai­ment de com­man­der un test ADN en ligne.

Payer 3 750 € d’amende

Le Conseil consul­ta­tif na­tio­nal d’éthique (CCNE) re­con­naît que la loi n’est pas ap­pli­quée, mais elle pré­voit des sanc­tions pour qui­conque com­mande un test ADN en ligne. L’ar­ticle 16-10 du code ci­vil sti­pule que « l’exa­men des ca­rac­té­ris­tiques gé­né­tiques d’une per­sonne ne peut être en­tre­pris qu’à des fins mé­di­cales ou de re­cherche scien­ti­fique ». Et, se­lon le code pé­nal

(ar­ticle 226-28-1), il vous en coû­te­ra 3 750 €. La loi pour­rait être as­sou­plie bien­tôt, mais tout le monde n’y est pas favorable. « Le rap­port Tou­raine [du nom du dé­pu­té LREM Jean-Louis Tou­raine] pré­co­nise de les lé­ga­li­ser et d’aug­men­ter le nombre de conseiller­s gé­né­tiques. Mais il ne faut pas changer la loi car, si­non, les Fran­çais vont da­van­tage se ruer sur ces sites amé­ri­cains et, dans dix ans, 23andMe et les autres au­ront 50 mil­lions de don­nées gé­né­tiques sur nous, Fran­çais », pré­vient le gé­né­ti­cien Guillaume Vogt, char­gé de re­cherche à l’In­serm. Le su­jet, com­plexe, baigne en­core dans un épais brouillard juridique. La Com­mis­sion na­tio­nale in­for­ma­tique et li­ber­tés (Cnil) semble en­vi­sa­ger l’as­sou­plis­se­ment lé­gis­la­tif : « Le fait que les Fran­çais aient re­cours aux tests ré­créa­tifs doit nous ame­ner à nous pen­cher sur les avan­tages et les in­con­vé­nients qu’il y au­rait à or­ga­ni­ser un ré­gime juridique per­met­tant le dé­ve­lop­pe­ment sous contrôle d’une offre do­mes­tique de tests gé­né­tiques de fi­lia­tion à des fins per­son­nelles. Or­ga­ni­ser le mar­ché per­met­trait de le ré­gu­ler, du point de vue de la pro­tec­tion des don­nées, les ma­té­riaux bio­lo­giques et les ana­lyses gé­né­tiques qui sortent des ra­dars lors­qu’ils sont en­voyés hors UE, mais aus­si parce qu’au­cun sys­tème ne ga­ran­tit la qua­li­té des tests ef­fec­tués à l’étran­ger. »

Di­vul­guer l’ADN de sa famille

« Quand vous don­nez votre ADN, comme il res­semble à 50 % à ce­lui de vos frères et 25 % à ce­lui de vos cou­sins, vous di­vul­guez, de fait, des in­for­ma­tions sur les membres de votre famille, et sans leur consen­te­ment, pré­vient Eve­lyne Heyer. Et vous don­nez des moyens d’au­then­ti­fi­ca­tion. » Bien­ve­nue dans l’ère de l’au­to­fi­chage glo­ba­li­sé… Il y a quelques mois, un tueur en sé­rie amé­ri­cain a été in­ter­pel­lé, trente ans après ses der­niers meurtres. La po­lice californie­nne s’est ren­due sur GED­match.com (fer­mé au­jourd’hui) qui ag­glo­mé­rait les ADN des tests de dif­fé­rents sites. Ils sont pas­sés par l’ADN d’un cou­sin éloi­gné au troi­sième de­gré !

Ils sont 26 mil­lions sur la pla­nète à avoir dé­jà don­né leur ADN, et pour­raient être 100 mil­lions dans deux ans. Soixante pour cent des Amé­ri­cains d’ori­gine eu­ro­péenne se­raient dé­jà iden­ti­fiables. En vous prê­tant in­no­cem­ment à ces tests pour vé­ri­fier si votre goût pour les to­mates-moz­za prouve que vous avez du sang ita­lien, vous par­ti­ci­pez à ce grand maillage gé­né­tique mon­dial.

De­ve­nir hy­po­con­driaque

Cer­tains tests vous offrent aus­si la pos­si­bi­li­té d’exa­mi­ner vos pré­dis­po­si­tions à des ma­la­dies… Aus­si illé­gal, dans la loi fran­çaise, qu’un test de gé­néa­lo­gie, ces pro­duits ne sont tou­te­fois pas com­mer­cia­li­sés en France par 23andMe ou MyHe­ri­tage. « Il n’y a ja­mais eu de plaintes pour les tests gé­néa­lo­giques, donc les com­pa­gnies les vendent sans s’in­quié­ter. Mais, pour la santé, ils sont plus pru­dents… », pense Alain Ben­sous­san, avo­cat spé­cia­li­sé en droit des technologi­es avan­cées. D’autres ont moins de pu­deur : Ea­syDNA, par exemple, an­nonce : « Vous avez un his­to­rique de ma­la­dies gé­né­tiques dans la famille, ou peut-être sou­hai­tez-vous avoir un meilleur contrôle sur votre santé ? Pourquoi ne pas être plus proac­tif et gé­rer votre propre santé au maxi­mum en fai­sant un test ADN de pré­dis­po­si­tion gé­né­tique ? » Il pré­tend pou­voir dé­tec­ter pré­ven­ti­ve­ment : fi­bril­la­tion au­ri­cu­laire, throm­bose, ané­vrisme, Alz­hei­mer, dia­bète, mi­graine, obé­si­té, cancer de la pros­tate, des pou­mons… « Ces

tests sont ex­cel­lents pour l’an­ces­tra­li­té. Mais comme ils ont une marge d’er­reur de 1/1 000 ou même 1/500, quand il est ques­tion de pré­dis­po­si­tions à des ma­la­dies graves, c’est très dan­ge­reux, alerte Guillaume Vogt. De plus, le dé­ve­lop­pe­ment de ma­la­die pour les­quelles vous pré­sen­tez des pré­dis­po­si­tions n’est pas au­to­ma­tique. Aux Etats-Unis, une femme s’est fait re­ti­rer les deux seins après avoir dé­cou­vert dans ces tests qu’elle au­rait un cancer du sein. L’opé­ra­tion chi­rur­gi­cale, au ra­bais, s’est mal pas­sée : elle s’est re­trou­vée mu­ti­lée. Pour fi­na­le­ment ap­prendre qu’elle n’avait rien ! Er­reur du test ! » Au-de­là de cet exemple ex­trême, le corps mé­di­cal tire la son­nette d’alarme. La Ligue contre le cancer a dé­jà pu­blié un ar­ticle dans le­quel le gé­né­ti­cien Pa­trick Gau­dray dé­non­çait ces pra­tiques : « Cette ap­proche est trop ru­di­men­taire, étant don­né que ce test re­groupe un en­semble de ma­la­dies très dif­fé­rentes les unes des autres sur le plan gé­né­tique… Et [ces tests] gomment ain­si notre as­pect glo­bal, ou­bliant notre di­men­sion psy­cho­lo­gique, af­fec­tive et so­ciale. Nous ne sommes pas que le pro­duit de nos gènes ! » Sans par­ler du manque d’en­ca­dre­ment mé­di­cal pour des clients (ou des pa­tients, on s’y perd) qui ap­pren­draient en ou­vrant une page In­ter­net qu’ils vont faire un in­farc­tus dans cinq ans !

Ai­der l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique

23andMe, à qui j’ai en­voyé un échan­tillon de sa­live, a si­gné, l’an der­nier, un par­te­na­riat avec le géant phar­ma­ceu­tique an­glais GlaxoS­mi­thK­line (GSK). Pour 300 mil­lions de dol­lars, ce der­nier se voit of­frir la pos­si­bi­li­té d’ac­cé­der, pen­dant quatre ans, aux statistiqu­es de 23andMe pour la re­cherche mé­di­cale – ils tra­vaillent ac­tuel­le­ment sur un trai­te­ment contre Par­kin­son. Quatre vingts pour cent des 5 mil­lions d’uti­li­sa­teurs que comp­tait l’en­tre­prise en 2018 ont ac­cep­té que leurs don­nées soient uti­li­sées à des fins de re­cherches mé­di­cales. Au­jourd’hui, ils sont 10 mil­lions (dont moi). J’ignore si je fais par­tie des vo­lon­taires… De­puis le Rè­gle­ment gé­né­ral sur la pro­tec­tion des don­nées (RGPD), le consen­te­ment doit être ex­pli­cite et non pas pré­su­mé. Il est éga­le­ment pos­sible de se ré­trac­ter. Je me rends sur le site, consulte mon pro­fil et tente de com­prendre ce que j’ai ac­cep­té dans le ma­quis des cases à co­cher. C’est tout le pro­blème de ces mille-feuilles d’au­to­ri­sa­tion : per­sonne ne sait exac­te­ment pour quoi il signe. Après quinze mi­nutes à faire dé­fi­ler des di­zaines de pages de cha­ra­bia ju­ri­di­co-scien­ti­fique en an­glais, je fi­nis par consta­ter que, oui, j’ai, semble-t-il, ac­cep­té le « re­search consent ». Mes don­nées sont-elles uti­li­sables par GSK, même si j’ai re­joint cette com­mu­nau­té avant l’en­trée au ca­pi­tal de GSK dans 23andMe ? 23andMe me ré­pond : « Si vous avez ac­cep­té que vos don­nées soient uti­li­sées pour la re­cherche, comme 80 % de nos clients, vos don­nées se­ront agré­gées avec les autres et uti­li­sées pour la re­cherche. Mais vous pou­vez an­nu­ler cet ac­cord sur le site en un clic à tout mo­ment. D’autre part, GSK n’a pas ac­cès aux don­nées in­di­vi­duelles et per­son­nelles de nos uti­li­sa­teurs : ils re­çoivent un ré­su­mé sta­tis­tique is­su des ana­lyses que nous me­nons en in­terne. Les don­nées sont “dé­si­den­ti­fiées” : pas de noms, de mails… En­fin, toutes nos re­cherches sont su­per­vi­sées par une au­to­ri­té in­dé­pen­dante. Cette col­la­bo­ra­tion per­met à nos uti­li­sa­teurs de prendre une part active dans la créa­tion de la pro­chaine gé­né­ra­tion de trai­te­ments mé­di­caux. » Certes, mais ce se­ront des mé­di­ca­ments made in En­gland éla­bo­rés grâce à mon ADN. D’autre part, le trans­fert de ces don­nées, comme tout trans­fert, com­prend un risque de perte. Voire même de vol. En juin 2018, le site MyHe­ri­tage a été vic­time du pi­ra­tage de 92 mil­lions d’in­for­ma­tions ! Le site a, de­puis, ren­for­cé sa sé­cu­ri­té.

En­ri­chir Spo­ti­fy ou Airbnb

Vingt pour cent d’Ita­lie dans les gènes, 20 % d’Eros Ra­maz­zot­ti dans les oreilles. C’est la pro­messe du par­te­na­riat noué entre le géant du strea­ming Spo­ti­fy et le site An­ces­tryDNA, qui re­ven­dique plus de 10 mil­lions d’uti­li­sa­teurs. Chaque client est in­vi­té à en­trer ses ré­sul­tats sur Spo­ti­fy pour se voir pro­po­ser les chan­sons de ses pays d’ori­gines. 23andMe ré­plique : en s’as­so­ciant à Airbnb, le site vous pro­pose de par­tir « sur les traces de vos an­cêtres »… En voi­là une belle bro­chette de nou­veaux uti­li­sa­teurs cu­rieux de voya­ger pour le site d’hé­ber­ge­ment (lire l’en­quête sur l’offensive to­ta­li­taire d’Airbnb dans Marianne n° 1168). Pour 23andMe, c’est l’oc­ca­sion de pro­po­ser une nou­velle fonc­tion­na­li­té à ses uti­li­sa­teurs. L’en­tre­prise le jure : « Au­cune don­née n’est par­ta­gée

avec Airbnb. Au­cune in­for­ma­tion de consom­ma­teur n’est échan­gée – ni in­for­ma­tion per­son­nelle ni gé­né­tique. Airbnb non plus ne nous donne au­cune in­for­ma­tion. » Une fois la ma­chine lan­cée, dif­fi­cile d’em­pê­cher le site, qui de­vi­ne­rait vos as­cen­dances ir­lan­daises, de vous bom­bar­der d’offres pour par­tir à Du­blin à la Saint-Pa­trick.

Chez MyHe­ri­tage, on jure que, con­trai­re­ment à 23andMe, « on ne par­tage ni ne vend vos don­nées ! Notre seul re­ve­nu, ce sont les ta­rifs des tests ». Sous-en­ten­du : pas de par­te­na­riat à 300 mil­lions d’eu­ros.

Es­sen­tia­li­sa­tion de l’autre…

« Vous ar­rive-t-il sou­vent de sen­tir une odeur que vous êtes le seul à sen­tir au­tour de vous ? », « Ai­mez-vous la musique élec­tro ? Le rock ? Le rap ? », « Ai­mez-vous man­ger tous les types de me­lon ? », « Le cé­le­ri vous pa­raît-il amer ? », etc. Voi­ci quelques exemples des di­zaines de ques­tions aus­si pré­cises, in­times et far­fe­lues que 23andMe vous pose, des se­maines après vous avoir en­voyé vos ré­sul­tats. « Quand elles vous tiennent, ces boîtes vous posent au­tant de ques­tions qu’elles veulent et aug­mentent le nombre d’in­for­ma­tions dont elles dis­posent ! » s’agace Guillaume Vogt. Ces sites vont-ils de­ve­nir les Fa­ce­book du gène ? A force de dé­tails et de re­cherches, fi­ni­ron­tils par dé­cou­vrir que j’aime les to­mates à cause de la mu­ta­tion de mon gène CCR5 ? Que ma com­pagne ne sup­porte pas l’odeur des chur­ros et le bruit des ma­nèges car elle pré­sente une ver­sion non co­dée de BRR1 ? Après l’exis­ten­tia­lisme de Sartre, voi­ci l’ère de l’es­sen­tia­lisme gé­né­tique ? Aux Etats-Unis, les ba­tailles idéo­lo­giques font rage chez les su­pré­ma­cistes, mais aus­si chez les an­ti­ra­cistes. Les pre­miers craignent la pré­sence dans leur ADN du moindre gène exo­tique. Les se­conds, au contraire, traquent toutes les preuves d’as­cen­dances al­lo­gènes qui prou­ve­raient leurs ra­cines loin­taines. En 2017, sur le fo­rum su­pré­ma­ciste blanc Storm­front – fer­mé de­puis – des jeunes hommes se fé­li­ci­taient ain­si d’avoir ob­te­nu des ré­sul­tats « 100 % eu­ro­péens ». D’un autre cô­té, Eli­za­beth War­ren, la can­di­date à la pri­maire démocrate de 2020 a ré­vé­lé la com­po­si­tion de son gé­nome pour faire taire les mo­que­ries de Do­nald Trump et prou­ver qu’elle ap­par­tient, comme elle le re­ven­dique de­puis le dé­but de sa car­rière, à une li­gnée amé­rin­dienne. Ré­sul­tat : elle ne le se­rait qu’à 1/64 ou 1/1024… Ce qui lui a va­lu les raille­ries du pré­sident amé­ri­cain. « Dif­fi­cile de sa­voir à quel point le dé­ve­lop­pe­ment de ces tests va in­fluen­cer ces dé­bats, s’in­ter­roge Eve­lyne Heyer. Mais, de toute fa­çon, tout ça est une ques­tion d’échelle de temps car, à la base, nous sommes tous sor­tis d’Afrique… » C’est d’ailleurs dans les tri­bus de chas­seurs-cueilleurs de Na­mi­bie que l’on trouve le plus de dif­fé­rences gé­né­tiques. « Il y a entre eux plus de dif­fé­rences qu’entre deux Bour­gui­gnons, pour­suit Eve­lyne Heyer. C’est contre-in­tui­tif car on pour­rait sup­po­ser que deux Bour­gui­gnons sont en France de­puis moins long­temps et viennent d’en­droits plus éloi­gnés que deux Afri­cains pré­sents dans la même tri­bu de­puis des siècles. Et pour­tant. »

… et dé­lires eu­gé­nistes

L’usage gé­né­ra­li­sé de ces tests nous fe­ra peut-être réa­li­ser que nous sommes tous frères. Il pour­ra aus­si don­ner à des en­tre­prises (et des la­bos phar­ma­ceu­tiques) une telle quan­ti­té d’in­for­ma­tions qu’elles de­vien­dront toutes puis­santes. Se­lon des cher­cheurs, les couples pas­sant par la fé­con­da­tion in vi­tro se­ront ca­pables, d’ici à dix ans, de choi­sir l’em­bryon le plus « in­tel­li­gent ». « Des pré­dic­teurs de QI pré­cis se­ront pos­sibles cer­tai­ne­ment dans les dix pro­chaines an­nées, a dé­cla­ré Ste­phen Hsu, vice-pré­sident di­rec­teur de la re­cherche à la Michigan State Uni­ver­si­ty au jour­nal an­glais The Guar­dian en mai, pré­di­sant que cer­tains pays adop­te­ront ces méthodes. Comment ce­la est-il pos­sible ? Grâce à des bases de don­nées gé­né­tiques tou­jours plus grandes. « La so­cié­té Hsu pré­voit qu’une fois que les don­nées de haute qua­li­té sur les per­for­mances gé­né­tiques et sco­laires de 1 mil­lion, d’in­di­vi­dus de­vien­dront dis­po­nibles dans les cinq à dix pro­chaines an­nées, elle se­ra en me­sure de pré­dire le QI avec une pré­ci­sion d’en­vi­ron 10 points », écrit The Guar­dian. Même si la France n’est pas près de se lan­cer, vous avez peut-être en­voyé vos don­nées à des la­bo­ra­toires an­glais moins scru­pu­leux et par­ti­ci­pé, in­di­rec­te­ment, à cette dan­ge­reuse en­tre­prise. Et moi aus­si, d’ailleurs…

“QUAND VOUS DON­NEZ VOTRE ADN, comme il res­semble à 50 % à ce­lui de vos frères et à 25 % à ce­lui de vos cou­sins, vous di­vul­guez des in­for­ma­tions sur les membres de votre famille, sans leur consen­te­ment, pré­vient l’eth­no­bio­lo­giste Eve­lyne Heyer. Et vous don­nez des moyens d’au­then­ti­fi­ca­tion.”

ont dé­jà don­né leur ADN. Ils pour­raient être 100 mil­lions dans deux ans. Soixante pour cent des Amé­ri­cains d’ori­gine eu­ro­péenne se­raient dé­jà iden­ti­fiables. VINGT-SIX MIL­LIONS DE TERRIENS

à PRENDRE AVEC DES PIN­CETTES Notre col­la­bo­ra­teur a fait faire deux tests ADN, l’un grâce à la so­cié­té amé­ri­caine 23andMe, et l’autre via l’is­raé­lienne MyHe­ri­tage. Avec des ré­sul­tats com­plè­te­ment di­ver­gents. Il se­rait fran­çais/ al­le­mand pour le pre­mier à 47,1 %, quand le se­cond (à d.) le donne à 32,7 % bre­ton, ir­lan­dais, écos­sais et gal­lois. “Ces ré­sul­tats si­gni­fient sim­ple­ment que vous avez un pour­cen­tage de gé­nome en com­mun avec une po­pu­la­tion don­née”, ex­plique Eve­lyne Heyer.

› 23ANDME LE JURE : “Au­cune don­née n’est par­ta­gée avec Airbnb.” Pour­tant, l’en­tre­prise pro­pose de­puis peu une nou­velle fonc­tion­na­li­té à ses uti­li­sa­teurs, voya­ger sur la terre de ses an­cêtres, grâce au loueur en ligne qui connaît tout de vos ori­gines.

BA­TAILLE IDÉO­LO­GIQUE En 2017, le fo­rum amé­ri­cain su­pré­ma­ciste blanc Storm­front, com­bat­tu par la démocrate Lar­ren Le­vin (ci-des­sus), re­gor­geait de jeunes hommes se fé­li­ci­tant d’avoir ob­te­nu des ré­sul­tats “100 % eu­ro­péens”. Ci-contre, sé­pa­rés de­puis cin­quante et un ans, Ri­chard Eme­ry a re­trou­vé son de­mi-frère Paul Han­nan, grâce à un test ADN.

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