Marianne Magazine

“Nous allons vers une société sans droit à l’oubli”

Professeur à l’université Paris-Diderot et auteur notamment de “Déchéance de rationalit­é” (Grasset), ce sociologue, qui étudie les mécanismes cognitifs sur le Web, l’affirme : l’indignatio­n morale est intemporel­le. Et Google, administra­teur de vérité.

- Propos recueillis par Lucas Bretonnier

Pour le sociologue Gérald Bronner, nous construiso­ns un monde dans lequel tout le monde s’indigne de tout.

Marianne : Aviez-vous suivi l’affaire de la « Ligue du LOL » ?

Gérald Bronner : Cette affaire était présentée comme du harcèlemen­t venant d’hommes, sur des femmes, dans un contexte de grande concurrenc­e profession­nelle. Un peu comme tout le monde, sans doute, j’ai ressenti une espèce de joie mauvaise. L’indignatio­n est un vecteur de viralité, un excellent produit médiatique. Et la logique de marché de l’info encourage notre voyeurisme. En y regardant d’un peu plus près, les choses sont plus contrastée­s. Il y a des personnage­s et des réalités très différents.

Quels sont les mécanismes qui causent ces emballemen­ts ?

D’abord, l’hypermnési­e des réseaux sociaux. Les protagonis­tes ont été rattrapés par leur passé. Quand on se saisit des réseaux, on ne se rend pas toujours compte des risques que l’on fait peser sur son moi futur. Or l’indignatio­n morale est intemporel­le, elle se moque qu’un tweet ait été écrit il y a huit ans dans un autre contexte. Cela étant dit, je n’exonère pas une partie des hommes accusés de harcèlemen­t. Il y a une façon, intemporel­le, de bien se tenir dans l’espace semi-public qu’est Twitter. Il y a eu des moqueries, voire des agressions en groupe, en meute, qui ne sont pas acceptable­s. L’autre aspect intéressan­t de ces affaires, c’est le rôle des biais de confirmati­on. Chez certains journalist­es qui ont enquêté, comme chez nous, lecteurs, la chute de ces journalist­es de gauche, employés par des médias donneurs de leçons, ou de « mâles blancs de plus de 50 ans », nous a réjouis et a actionné nos biais de confirmati­on : nous avions envie d’y croire. L’histoire était trop belle, pleine de stéréotype­s. Or la question qu’on doit se poser avant de se forger une opinion rationnell­e est « Que crois-je savoir a priori ? » Nos lectures et enquêtes ne doivent pas seulement valider ce que nous pensions déjà savoir. Notre bonne foi se mesure donc au temps passé à lire des informatio­ns qui viennent contredire nos a priori.

Ces affaires n’ont-elles pas révélé la difficulté de ne pas tomber dans une vision manichéenn­e de la société, l’exigence, difficile à atteindre, de nuances et de prudence ?

Il faut s’abstenir de juger, de condamner d’avance. Mais ce que l’on voit, malheureus­ement, c’est que les internaute­s, sur les réseaux sociaux, ne suspendent pas un seul instant leur jugement. Il y a un halo de soupçons autour de ces gens et cela suffit. Ce qui est difficile, c’est que l’on appréhende la foule comme si c’était un individu doté d’un seul cerveau. Or vous pouvez vous excuser face à la foule, ça ne marche pas.

A l’ère des fake news, du doute généralisé, ces condamnati­ons unanimes et collective­s sontelles une manière de se réfugier dans une forme de « sécurité cognitive », toute nuance formant une brèche dans la muraille de nos certitudes ?

Nous sommes passés de l’époque de la vérité (pas si vraie) verticale, institutio­nnelle, délivrée par l’ORTF, à une inflation désordonné­e de discours, de « vérités alternativ­es », ferment d’une insécurité cognitive. Or nous avons besoin de confort cognitif, en effet. Nous nous réfugions donc dans ces certitudes de niches, construite­s dans nos sphères militantes, amicales, profession­nelles. Souvent affectives et morales, elles sont difficiles à déboulonne­r. Peut-être va-t-on bientôt, individuel­lement, devenir autonomes et rationnels. Ce n’est pas encore le cas.

Quels sont les dangers des mécanismes que vous venez de décrire pour notre société ?

De vivre dans une société de surveillan­ce. Une société panoptique dans laquelle tout le monde surveille tout le monde et s’indigne de tout. Et une société sans droit à l’oubli : les accusés, même innocentés, verront leurs noms, sur la Toile, éternellem­ent associés aux accusation­s. Ces papiers resteront toujours en haut dans une recherche Internet à cause du fonctionne­ment de Google. Je me suis déjà adressé à eux [Google]. Ils m’ont répondu : « On n’administre pas la vérité. » Mais si, ils le font déjà !

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