Ru­dy Reichs­tadt : les li­mites de l’anticonspi­ration pro­fes­sion­nelle

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Brice Per­rier

Cons­pi­ra­cy Watch donne le “la” dans la lutte contre le com­plo­tisme. Mais, en dra­ma­ti­sant à l’aune d’un filtre po­li­tique mi­li­tant, son tra­vail pour­rait s’avé­rer contre-pro­duc­tif.

Cons­pi­ra­cy Watch et son fon­da­teur, Ru­dy Reichs­tadt, donnent le “la” dans la lutte contre le com­plo­tisme. Mais, en dra­ma­ti­sant à l’aune d’un filtre po­li­tique mi­li­tant, cet ob­ser­va­toire pour­rait s’avé­rer contre-pro­duc­tif dans un com­bat né­ces­saire dont il a fait son mé­tier.

Un mur de com­plai­sance s’est pe­tit à pe­tit éri­gé au­tour du com­plo­tisme. » Tel est le ta­bleau que dresse Ru­dy Reichs­tadt dans l’in­tro­duc­tion de son livre pa­ru le 11 sep­tembre der­nier, l’Opium des im­bé­ciles. « Un titre mar­qué au coin du bon sens, es­time-t-il. La lit­té­ra­ture sur le su­jet était trop in­dul­gente. Or c’est comme quand un ami dé­rai­sonne. On ne doit pas le bros­ser dans le sens du poil mais lui dire qu’il fait n’im­porte quoi pour pro­vo­quer un élec­tro­choc. » Il se veut donc in­tran­si­geant face à un phé­no­mène dont l’his­toire est celle « des noces de la cré­du­li­té et de la pa­ra­noïa ».

L’ac­cueil mé­dia­tique a été una­nime pour sa­luer l’ou­vrage du fon­da­teur de Cons­pi­ra­cy Watch, l’Ob­ser­va­toire du conspi­ra­tion­nisme qui lutte contre un fléau de notre temps. Cette pro­pen­sion à tra­ves­tir le réel par une vi­sion de type né­ga­tion­niste qui, des chambres à gaz d’Au­sch­witz aux dé­combres du World Trade Cen­ter, rem­place les faits par des ré­cits af­fir­mant que la vé­ri­té est ailleurs. Ain­si, la terre se­rait plate, les Amé­ri­cains n’au­raient pas mar­ché sur la Lune, les at­ten­tats dji­ha­distes ré­sul­te­raient de ma­ni­pu­la­tions de nos gou­ver­ne­ments, et le monde se­rait di­ri­gé par de mal­fai­santes so­cié­tés secrètes, ou sous la coupe des juifs, le grand clas­sique. Des convic­tions dé­li­rantes qui peuvent vi­rer à l’ob­ses­sion. Mais « le com­plo­tisme ne re­lève pas de la psy­chia­trie, pré­vient Ru­dy Reichs­tadt. C’est un dis­cours po­li­tique. » A com­battre, donc, comme tel. Contri­buer à une prise de conscience

Mar­qué par la lec­ture de la Foire aux illu­mi­nés (2005), de Pier­reAn­dré Ta­guieff, qui ana­ly­sait l’es­sor d’une culture com­plo­tiste vé­hi­cu­lée par In­ter­net, Ru­dy Reichs­tadt a créé Cons­pi­ra­cy Watch en 2007, à l’âge de 26 ans. « J’ai sou­hai­té com­bler un dé­fi­cit de res­sources en ligne sur cette ques­tion », ex­plique ce di­plô­mé de l’Ins­ti­tut d’études po­li­tiques d’Aix-enP­ro­vence. Douze ans plus tard, il pense avoir « sans doute contri­bué à une prise de conscience ». Son site est de­ve­nu la ré­fé­rence in­con­tour­nable en ma­tière de dé­non­cia­tion du conspi­ra­tion­nisme. Ac­cueilli avec ce titre au dé­but des an­nées 2010 dans des sé­mi­naires de la Règle du jeu, la re­vue fon­dée par Ber­nard-Hen­ri Lé­vy, il est re­cru­té en 2015 en tant que consul­tant par le gou­ver­ne­ment de Ma­nuel Valls pour l’éla­bo­ra­tion du conte­nu du site on­te­ma­ni­pule.fr. Vien­dra en­suite une con­ven­tion avec la Dé­lé­ga­tion in­ter­mi­nis­té­rielle à la lutte contre le ra­cisme, l’an­ti­sé­mi­tisme et la haine an­ti-LGBT (Dil­crah), or­ga­nisme qui mis­sionne Cons­pi­ra­cy Watch pour la réa­li­sa­tion de vi­déos pé­da­go­giques. En 2017, une sub­ven­tion de la Fon­da­tion pour la mé­moire de la Shoah, re­con­duite de­puis lors, per­met une pro­fes­sion­na­li­sa­tion de cet ob­ser­va­toire qui de­vient un ser­vice de presse en ligne, Ru­dy Reichs­tadt quit­tant son poste à la Mai­rie de Pa­ris pour faire de son com­bat un mé­tier.

Va­lé­rie Igou­net, his­to­rienne spé­cia­liste du né­ga­tion­nisme et se­conde sa­la­riée de l’Ob­ser­va­toire, dé­fi­nit l’ac­tion de Cons­pi­ra­cy Watch comme « un dé­cryp­tage des in­fos sur le com­plo­tisme, avec une sé­man­tique, une ri­gueur et une neu­tra­li­té qui en font un tra­vail scien­ti­fique d’uni­ver­si­taire ». Un point de vue pas for­cé­ment par­ta­gé. « Il y a une triple cas­quette d’agence de presse, de struc­ture mi­li­tante an­ti­com­plo­tiste et d’ex­pert, des po­si­tions dif­fi­ciles à con­ci­lier, re­marque le po­li­to­logue

“CONS­PI­RA­CY WATCH A UNE TRIPLE CAS­QUETTE D’AGENCE DE PRESSE, DE STRUC­TURE MI­LI­TANTE ET D’EX­PERT, DES PO­SI­TIONS DIF­FI­CILES À CON­CI­LIER.” JU­LIEN GI­RY, PO­LI­TO­LOGUE

Ju­lien Gi­ry, cher­cheur as­so­cié à l’uni­ver­si­té de Rennes et membre de groupes de re­cherche in­ter­na­tio­naux étu­diant les théo­ries du com­plot. Cons­pi­ra­cy Watch pro­duit un dis­cours an­ti­cons­pi qui dra­ma­tise la si­tua­tion et per­met de lé­gi­ti­mer son exis­tence. Le ré­sul­tat n’est ni ri­gou­reux ni neutre, comme ce­la a été lar­ge­ment dé­mon­tré au tra­vers de leurs études. » Ain­si des son­dages réa­li­sés avec la Fon­da­tion Jean-Jau­rès et l’Ifop, dont le pre­mier, pu­blié en 2018, an­non­çait que 79 % des Fran­çais croyaient au moins à une théo­rie du com­plot. Dans le dé­tail, 9 % des son­dés ap­pa­rais­saient comme d’ac­cord avec l’idée que la terre se­rait plate, 55 % pen­sant que la CIA a été im­pli­qué dans l’as­sas­si­nat de JFK et 18 % que Dieu a créé l’homme et la Terre il y a moins de dix mille ans. Des ques­tions qui ne ren­voyaient donc pas toutes à un com­plot, à moins de consi­dé­rer la Ge­nèse comme une théo­rie conspi­ra­tion­niste.

Lar­ge­ment re­prise dans la presse sur le mode « les Fran­çais sont com­plo­tistes », l’étude a néan­moins re­çu une salve de cri­tiques d’uni­ver­si­taires, de spé­cia­listes des son­dages ou de jour­naux comme Ma­rianne. Tous poin­taient un manque de ri­gueur et des ques­tions par­fois vagues, pou­vant prê­ter à confu­sion, qui mêlent com­plots en tout genre, confiance dans les mé­dias et croyance au paranormal. Avec, au fi­nal, cette dra­ma­ti­sa­tion

du phé­no­mène. « Nos son­dages ont fait l’ob­jet d’une en­tre­prise de des­truc­tion qui ne re­le­vait pas de la cri­tique ar­gu­men­tée, mais du rè­gle­ment de comptes », se contente de ré­pondre Ru­dy Reichs­tadt. Une dé­fense un brin com­plo­tiste…

« Une ten­dance à la gé­né­ra­li­sa­tion pose pro­blème dans l’usage du terme “conspi­ra­tion­niste” », re­lève Em­ma­nuel Kreis, his­to­rien du conspi­ra­tion­nisme. Dans l’Opium des im­bé­ciles, Ru­dy Reichs­tadt écrit que « tous les com­plo­tismes se valent, rien ne les dis­tingue fon­da­men­ta­le­ment ». Il ap­pelle à un cor­don sa­ni­taire en re­fu­sant le dé­bat avec ceux qu’il consi­dère comme com­plo­tistes, et en condam­nant toute autre at­ti­tude à leur égard. Cons­pi­ra­cy Watch re­proche, par exemple, à Fré­dé­ric Tad­deï d’in­vi­ter sur son pla­teau des per­son­na­li­tés telles que Fran­çois As­se­li­neau, Ta­riq Ra­ma­dan ou Hou­ria Bou­teld­ja, dont les dis­cours, aus­si contes­tables soient-ils, ne se ré­duisent pour­tant pas à du com­plo­tisme.

Deux poids, deux me­sures

Ru­dy Reichs­tadt classe éga­le­ment dans sa « com­plo­sphère » le blog « Les crises » d’Oli­vier Ber­ruyer. Ce der­nier le croi­se­ra bien­tôt au tri­bu­nal. Il le pour­suit pour « dif­fa­ma­tion » à la suite de plu­sieurs mes­sages dif­fu­sés sur Twit­ter dans les­quels Cons­pi­ra­cy Watch s’in­di­gnait no­tam­ment de l’in­vi­ta­tion du blo­gueur à l’Uni­ver­si­té d’été des fron­deurs du PS. Etait sug­gé­ré qu’Oli­vier Ber­ruyer dif­fu­sait un conte­nu com­plo­tiste parce que les au­teurs d’une poi­gnée d’ar­ticles sur son blog avaient com­mis ailleurs des écrits condam­nables. Mais, quand on de­mande à Ru­dy Reichs­tadt quels pro­pos com­plo­tistes au­raient été pu­bliés sur « Les crises », il n’en livre au­cun. Il est en fait sur­tout re­pro­ché aux « Crises » d’avoir lar­ge­ment évo­qué le rôle de mou­ve­ments d’ex­trême droite et de mi­lices néo­na­zies lors du sou­lè­ve­ment po­pu­laire ukrai­nien d’Eu­ro­maï­dan. Une info peu dif­fu­sée en France et que Cons­pi­ra­cy Watch consi­dère comme de la « pro­pa­gande pou­ti­nienne ». « Je vois chez eux un biais proche de ce­lui des com­plo­tistes du 11 sep­tembre pour qui tout est de la faute des Amé­ri­cains. Ne change que le gou­ver­ne­ment res­pon­sable, cette fois russe », confie Ber­ruyer.

Em­ma­nuel Kreis note que « des su­jets sont pri­vi­lé­giés par Cons­pi­ra­cy Watch, comme la cri­tique de Mé­len­chon ou du Ve­ne­zue­la ». Les « gi­lets jaunes » ont aus­si fait l’ob­jet de moult ar­ticles alar­mants et d’une étude spé­ciale lors du der­nier son­dage, avec l’an­nonce que le mou­ve­ment comp­tait 41 % de com­plo­tistes. Dé­ra­pages et que­nelles comme signe de ral­lie­ment à Dieu­don­né furent à juste titre dé­non­cés. Mais pas un com­men­taire quand Em­ma­nuel Ma­cron lais­sa en­tendre à des jour­na­listes que le mou­ve­ment se­rait ma­ni­pu­lé par la Rus­sie. On était pour­tant là aus­si dans une forme de com­plo­tisme, col­por­tée par le pré­sident de la Ré­pu­blique.

« Ce qui ne va pas dans leur sens a ten­dance à être écar­té, y com­pris la plu­part des tra­vaux de re­cherche, ajoute Ju­lien Gi­ry. Dans son livre, Reichs­tadt cite es­sen­tiel­le­ment Pop­per, Hof­stad­ter et Ta­guieff, qui convergent vers une vi­sion in­di­vi­dua­liste et li­bé­rale, avec une vo­lon­té de dis­qua­li­fier toute cri­tique ra­di­cale de l’ordre éta­bli, taxée d’ir­ra­tio­na­li­té et vite ren­voyée au com­plo­tisme. »

L’in­té­res­sé, proche de la ten­dance vall­siste du PS, confesse un « pré­sup­po­sé po­si­tif pour nos gou­ver­ne­ments et nos dé­mo­cra­ties li­bé­rales ». Il semble y avoir deux poids, deux me­sures, avec une sus­pi­cion et un dis­cré­dit ra­pide et dé­fi­ni­tif pour cer­tains, et une to­lé­rance pour d’autres. Tou­te­fois, « Cons­pi­ra­cy Watch dé­nonce au même titre Men­nel, la chan­teuse mu­sul­mane de « The Voice » qui a pos­té à 20 ans trois tweets cré­tins dont elle s’est ex­cu­sée, Jean-Marie Le Pen et Alain So­ral, qui passe des heures à dé­bla­té­rer sur de pré­ten­dus com­plots juifs, dé­plore Gi­ry. C’est im­pro­duc­tif, car ce­la par­ti­cipe de la ra­di­ca­li­sa­tion de gens qu’on en­ferme dans une ca­té­go­rie dis­qua­li­fiante. Si l’on traite sur le même plan ce­lui qui se pose des ques­tions et ce­lui qui col­porte à des­sein des théo­ries dan­ge­reuses, le pre­mier se­ra in­ci­té à s’in­for­mer chez le se­cond. Sur­tout si on le traite d’im­bé­cile. »

« La cri­tique du com­plo­tisme est un sport de com­bat », an­nonce Ru­dy Reichs­tadt sur la cou­ver­ture de son livre. En se po­sant en lut­teur consé­quent, il prône une to­lé­rance zé­ro sy­no­nyme de res­tric­tion de la li­ber­té d’ex­pres­sion pour ces mil­lions « d’im­bé­ciles ». « Il dé­ve­loppe une vi­sion pa­tho­lo­gi­sante, avec certes des connais­sances fac­tuelles, mais sans vo­lon­té de com­pré­hen­sion so­ciale et so­cio­lo­gique, pour­suit Gi­ry. Symp­tôme et pro­duit de la dé­fiance vis-à-vis des ins­ti­tu­tions, le conspi­ra­tion­nisme est un pro­blème sé­rieux qui peut avoir des consé­quences ra­di­cales et né­fastes. Il faut donc l’abor­der sans en ra­jou­ter, ni trai­ter tous ceux qui vous dé­plaisent de com­plo­tistes. »

« On par­tage ou pas la grille de lec­ture de Cons­pi­ra­cy Watch, re­la­ti­vise Jean-Yves Ca­mus, di­rec­teur de l’Ob­ser­va­toire des ra­di­ca­li­tés de la Fon­da­tion Jean-Jau­rès au­quel est rat­tach é Ru­dy Reichs­tadt. Mais ça reste un pole de res­sources utile, car per­sonne d’autre ne fait ce tra­vail. » Bref, si le boss de Cons­pi­ra­cy Watch se plaint d’un ex­cès de com­plai­sance dans la lutte contre le com­plo­tisme, cette der­nière ga­gne­rait sur­tout à ce qu’il ait da­van­tage de concur­rence.

“ON PAR­TAGE OU PAS LA GRILLE DE LEC­TURE DE CONS­PI­RA­CY WATCH. MAIS ÇA RESTE UN PÔLE DE RES­SOURCES UTILE, CAR PER­SONNE D’AUTRE NE FAIT CE TRA­VAIL”, JEAN-YVES CA­MUS, DI­REC­TEUR DE L’OB­SER­VA­TOIRE DES RA­DI­CA­LI­TÉS DE LA FON­DA­TION JEAN-JAU­RÈS

L’Opium des im­bé­ciles, de Ru­dy Reichs­tadt, Gras­set, 192 p., 17 €.

PRO­FES­SION DE FOI “Le com­plo­tisme ne re­lève pas de la psy­chia­trie, c’est un dis­cours po­li­tique”, pré­vient Ru­dy Reichs­tadt.

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