Ba­ma­ko sous les so­leils des in­dé­pen­dances

La bien­nale de la pho­to­gra­phie afri­caine de Ba­ma­ko vient d’inau­gu­rer une édi­tion par­ti­cu­lière. Pour ses 25 ans d’exis­tence, elle a re­dis­tri­bué les cartes en s’ou­vrant à tout le conti­nent et à sa dia­spo­ra, met­tant le cap au-de­là de la France.

Marianne Magazine - - Culture Photo - PAR FRÉ­DÉ­RIQUE BRIARD, À BA­MA­KO

Comme je n’ai dor­mi que deux heures cette nuit, je ne suis pas ca­pable de par­ler en fran­çais, je fe­rai donc mon dis­cours en an­glais », dé­crète Bo­na­ven­ture Soh Be­jeng Ndi­kung avant de se lan­cer dans son al­lo­cu­tion inau­gu­rant les « 12es Ren­contres de Ba­ma­ko». Sous une tente ou­verte – dans les jar­dins du Mu­sée na­tio­nal du Ma­li –, cin­tré dans un cos­tume blanc, avec sur le nez ses éter­nelles lu­nettes noires, le di­rec­teur ar­tis­tique de la cé­lèbre bien­nale afri­caine de la pho­to­gra­phie a né­gli­gé ce jour-là une par­tie de son au­di­toire dans un pays peu fa­mi­lier avec la langue de Sha­kes­peare. « Il parle très bien fran­çais, c’est du sno­bisme, tance Fran­çoise Hu­guier qui se grille une ci­ga­rette un peu plus loin sous un so­leil de plomb. Ici, c’est pas un pays snob, c’est un pays à pro­blèmes. » Créa­trice de l’évé­ne­ment avec Ber­nard Des­camps en 1994, la pho­to­graphe de 77 ans ex­celle dans l’exer­cice cri­tique. Mais peu im­porte le qu’en-di­rat-on pour Bo­na­ven­ture Soh Be­jeng Ndi­kung. Ins­tal­lé en Al­le­magne

avec son centre d’art à Ber­lin, cu­ra­teur du pa­villon fin­lan­dais à la der­nière Bien­nale d’art de Ve­nise, le bouillon­nant Ca­me­rou­nais a vou­lu ces « Ren­contres » ra­di­ca­le­ment dif­fé­rentes des autres. En les pla­çant sous le signe du pan­afri­ca­nisme – ar­tistes du conti­nent mais aus­si de la dia­spo­ra, an­glo­phones, fran­co­phones, lu­so­phones et his­pa­no­phones réunis –, de l’am­bi­tion – 85 pho­to­graphes et col­lec­tifs ex­po­sés et in­vi­tés –, et de l’in­dé­pen­dance ar­tis­tique – l’Ins­ti­tut fran­çais n’est plus co­pro­duc­teur mais par­te­naire –, lui et son équipe ont vu les choses en grand. Au risque, par­fois, de perdre de vue la dure réa­li­té ma­lienne.

Au­dace et li­ber­té

Le thème de cette édi­tion, « Cou­rants de conscience, une conca­té­na­tion de “di­vi­dus” », en dit long sur son in­tel­lec­tua­li­sa­tion. Com­bien sont-ils à avoir pris leur dic­tion­naire avant de plan­cher sur le su­jet ? Plus d’un. Ou­vrons le nôtre. Concept rat­ta­ché aux do­maines de la psy­cho­lo­gie et de la lit­té­ra­ture, le « cou­rant de conscience » im­plique une in­tros­pec­tion de l’ar­tiste, de pen­ser son oeuvre comme un mo­no­logue in­té­rieur, la pho­to­gra­phie comme un flux. Pour la sé­lec­tion, la porte est donc ou­verte à un champ vaste d’in­ter­pré­ta­tions, plus ou moins réus­sies. Cer­taines, comme celle de la Congo­laise Go­de­live Ka­san­ga­ti, ou celle du Gha­néen d’Eric Gyam­fi, offrent un re­gard neuf sur la pra­tique de l’au­to­por­trait. D’autres, comme celle du col­lec­tif haï­tien Ko­lek­tif 2D, font preuve de ré­flexion en se pen­chant sur le pas­sé de leur pays : avec leur ex­po­si­tion « Ka­zal », ces jeunes ar­tistes re­viennent sur un pan ou­blié de la dic­ta­ture du­va­lié­riste avec le mas­sacre mé­con­nu de tout un vil­lage. Pour jus­ti­fier le choix de cette no­tion, Bo­na­ven­ture Soh Be­jeng Ndi­kung aime à ci­ter la phi­lo­so­phie bam­ba­ra por­tée par l’écri­vain ma­lien Ama­dou Ham­pâ­té Bâ : « Les per­sonnes de la per­sonne sont mul­tiples dans la per­sonne. » Cette au­dace et cette li­ber­té d’ap­proche, il la doit beau­coup au chan­ge­ment de gou­ver­nail qui s’est opé­ré pour cette édi­tion. Fi­nan­cée pour moi­tié par l’Etat ma­lien et pour l’autre par l’Ins­ti­tut Fran­çais, la pro­duc­tion de l’évé­ne­ment a été cette fois-ci in­té­gra­le­ment confiée à la par­tie ma­lienne. Une pre­mière. L’opé­ra­teur fran­çais s’est re­ti­ré des dé­ci­sions ar­tis­tiques pour ne prendre en charge que les trans­ferts d’ar­gent. Le dé­lé­gué gé­né­ral des « Ren­contres », Igo Diar­ra, a dé­ci­dé du choix des com­mis­saires ; et le Ma­li, as­su­mé toute la pro­duc­tion. « On ne peut plus être dans les lo­giques de co­opé­ra­tion à l’an­cienne où l’on ar­ri­vait avec un pro­jet

com­plè­te­ment fi­ce­lé, confie Pierre Buh­ler, pré­sident de l’Ins­ti­tut fran­çais. Il faut dé­sor­mais tra­vailler dans une dé­marche de co­cons­truc­tion, de ré­flexion conjointe sur les be­soins du par­te­naire avec comme ob­jec­tif une ap­pro­pria­tion par ce­lui-ci de l’ingénierie des pro­jets. » A l’heure où la res­ti­tu­tion à l’Afrique de ses oeuvres d’art par la France a son­né, où la pré­sence mi­li­taire fran­çaise dans le nord du Ma­li fait grin­cer des dents, le pa­ter­na­lisme et l’in­gé­rence ne sont plus de mise. « Ce n’est pas trop tôt. C’est l’édi­tion de la dé­co­lo­ni­sa­tion, ta­quine Igo Diar­ra. La France est un tran­sit. Le monde, lui, est grand. » La scé­no­gra­phie, as­su­rée par le de­si­gner Cheick Dial­lo, la lo­gis­tique des ma­té­riaux uti­li­sés, l’im­pres­sion du ca­ta­logue et tous les ti­rages ont ain­si été conçus sur place. Avec les moyens du bord, sou­vent loin d’être à la hau­teur de cette mo­nu­men­tale en­tre­prise. Il a fal­lu com­po­ser avec une in­ven­ti­vi­té toute afri­caine, celle du sys­tème D, comme ces portes et leurs châs­sis qui tiennent lieu de cadres. Seuls deux la­bo­ra­toires ont été ha­bi­li­tés à faire les ti­rages à Ba­ma­ko, ce­lui du Centre de for­ma­tion de la pho­to­gra­phie et ce­lui de la Mai­son afri­caine de la pho­to­gra­phie. La qua­li­té n’est donc pas tou­jours au ren­dez-vous, les car­tels sont sou­vent il­li­sibles ou in­trou­vables, l’ac­cro­chage est par­fois bien pré­caire. Faute de bailleurs de fonds pri­vés, l’équipe de la Bien­nale a dû se conten­ter, outre de ce­lui de ses par­te­naires, de l’ar­gent de l’Etat. « Il est temps que les mé­cènes afri­cains com­prennent les en­jeux, s’in­quiète Igo Diar­ra. On a dé­mar­ché Sin­di­ka Do­ko­lo [col­lec­tion­neur d’art et homme d’af­faires con­go­lais]. On vou­lait que l’Union afri­caine et la Com­mu­nau­té éco­no­mique des Etats de l’Afrique de l’Ouest s’im­pliquent, mais mal­heu­reu­se­ment ils n’ont pas ré­pon­du. Tra­vailler avec l’Etat est dif­fi­cile, la bu­reau­cra­tie, très com­plexe et lourde. Pour au­tant, c’est une forme de ga­ran­tie pé­renne et ras­su­rante. »

“Mo­bi­li­sés en­semble”

Me­di­na Kou­ra, quar­tier po­pu­laire de Ba­ma­ko, à deux pas du my­thique stu­dio de Ma­lick Si­di­bé. Un grin (pe­tit groupe de dis­cus­sion) pré­pare tran­quille­ment le thé sur le bas-cô­té de la rue, mais l’agi­ta­tion est pal­pable : les membres du col­lec­tif Ya­ma­rou at­tendent avec im­pa­tience l’ar­ri­vée de leurs ti­rages pour les ac­cro­cher sur les murs ex­té­rieurs. Ils ont été sé­lec­tion­nés pour le off des « Ren­contres », qui se tient dans les écoles, les ci­né­ma, la rue. Ce col­lec­tif dy­na­mique de jeunes pho­to­graphes a été créé par Sey­dou Ca­ma­ra, pro­fes­sion­nel in­dé­pen­dant, ex-cor­res­pon­dant pour l’AFP et Get­ty Images, for­ma­teur pour le col­lec­tif. « Notre phi­lo­so­phie, à Ya­ma­rou, qu’on trouve l’ar­gent ou pas, c’est de faire, as­sure-t-il. L’art est au-de­là de la po­li­tique, on n’at­tend rien d’elle, mais on doit com­po­ser avec si on veut que les choses bougent. C’est à nous de la com­prendre et de l’uti­li­ser. » Sui­vi par le monde en­tier grâce aux ré­seaux so­ciaux, le col­lec­tif a col­la­bo­ré pour cette bien­nale avec des pho­to­graphes ve­nus du Con­go, d’Afrique du Sud, du Ca­me­roun ou du Ni­ger. Tous s’ac­tivent. Les ti­rages sont ar­ri­vés. Ils ne tiennent pas sur les murs ru­gueux. De la colle à bois on passe à la colle forte. « Peu im­porte que les ti­rages tiennent ou pas, sou­rit Phi­lippe Guio­nie, pho­to­graphe tou­lou­sain proche de Ya­ma­rou, l’es­sen­tiel, c’est de les voir réunis au­tour de ce pro­jet, de voir ces jeunes de toute l’Afrique mo­bi­li­sés en­semble. » Ba­ma­ko, de­main, une ville-monde ? Ces « Ren­contres » en des­sinent les pos­sibles contours. « Ren­contres de Ba­ma­ko », jus­qu’au 31 jan­vier. ren­contres-ba­ma­ko.com

CONTRAI­RE­MENT AUX AN­CIENNES ÉDI­TIONS des “Ren­contres de Ba­ma­ko”, les ti­rages des pho­tos ont été, cette fois, réa­li­sés sur place.

SANS TITRE (from the se­ries No­thing’s in Vain, 2014-2016) d’Em­ma­nuelle An­drian­ja­fy, ci-contre. LE GHA­NÉEN ÉRIC GYAM­FI offre, au Me­mo­rial Mo­di­bo Kei­ta, un re­gard neuf sur la pra­tique de l’au­to­por­trait. Ci-des­sus, “Fixing Sha­dows, Ju­lius and I”.

ÉTRAN­GÈRE, de Go­de­live Ka­be­na Ka­san­ga­ti, à gauche. MAGGIC CUBE (Blen­ding In), d’Ad­ji Dieye, ci-des­sous.

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